Le joli monde d’après

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et Charles Michel, président du Conseil européen, après l’accord sur le plan de relance, le 21 juillet. © Stéphanie Lecocq/ AFP

Je n’y croyais pas mais on est toujours triste de n’être pas déçu en bien.

« Historique » donc, disent-ils, en parlant de l’accord européen de relance conclu à l’arraché à l’aube de ce 21 juillet. Au départ, un projet franco-allemand prévoyant de partager un gâteau de 750 milliards d’euros – destiné, en principe, à soutenir les économies européennes mises à mal par la pandémie du Covid-19 – de la manière suivante : 500 milliards de subventions aux pays les plus frappés par le virus, les 250 restants étant distribués sous forme de prêts. A l’arrivée, fronde « frugale » (sic) austro-scandinave oblige : 390 milliards de subsides et 360 milliards d’emprunts. Cerise sur le gâteau, ces mêmes « frugaux » ont obtenu, en contrepartie de leur accord au plan, un nouveau rabais sur leur contribution au financement de l’Union européenne. L’Autriche va ainsi bénéficier d’une réduction annuelle de 565 millions d’euros, soit le double de celle qu’elle avait précédemment, tandis que les Pays-Bas (dont la politique de dumping fiscal contribue à siphonner les rentrées de ses partenaires) voient leur rabais annuel monter de 1,57 milliard à 1,92 milliard d’euros.

Vous vous direz, une goutte d’eau dans le budget européen …mais si un sou est un sou, convenons qu’on peut faire des choses avec de telles sommes. Un peu plus mutualisées en tous cas…

« Alors que l’Europe affronte sa troisième grave crise économique en l’espace de 10 ans, les dirigeants européens savaient qu’ils ne pouvaient se quitter sur un échec : il en allait de la survie de la zone euro. Durement touchée par la pandémie, l’Italie risquait de sombrer dans des niveaux d’endettement insoutenables si aucune aide ne lui était apportée, au risque de provoquer une nouvelle crise de la dette en Europe. Et, cette fois, la Banque centrale européenne, qui tient la zone euro à bout de bras depuis une décennie, risquait de se trouver sans munitions monétaires suffisantes si les États européens ne prenaient pas le relais avec des dispositifs budgétaires. C’est cette menace qui a conduit Angela Merkel à faire volte-face et à abandonner la position dure de refus de soutien aux autres pays européens qu’elle avait adoptée au cours des 10 dernières années. Alors que la crise sanitaire met à mal toute l’économie mondiale, que la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump fait peser un risque sur ses exportations, que les produits chinois sont désormais en concurrence directe des productions allemandes, que l’industrie automobile, pièce centrale de l’économie allemande, connaît une crise existentielle, Berlin ne pouvait se payer le luxe en plus de voir s’effondrer la zone euro, devenue son marché intérieur. « Il est dans l’intérêt de l’Allemagne que l’Union européenne ne s’effondre pas » reconnaissait Angela Merkel en juin (Médiapart – Europe, un plan de relance pour sauver la face -Martine Orange -Médiapart 21/7/2020). Partant, un accord était de rigueur. Les négociations furent toutefois plus pavées d’épines que de roses.

Ceux qui pensaient s’être débarrassés de toute opposition forte avec le départ de la Grande-Bretagne en sont pour leur frais. Les « there is no alternative » et « I want my money back  » thatchériens ont donc trouvé leurs héritiers. « Même si les pays dits frugaux ont en apparence échoué à imposer des conditionnalités sur le versement des crédits dispensés par l’Union – c’est-à-dire à placer les pays sous la direction de la Commission – et à obtenir un droit de veto – les plans seront adoptés à la majorité qualifiée –, ils ont arraché cependant une possibilité de faire appel dans un délai de 3 mois, s’ils considèrent que les pays bénéficiaires ne respectent pas les règles. Surtout, ils ont réussi à imposer un contrôle étroit de la Commission européenne sur tous les projets financés par l’Union » (Médiapart, article précité).

Tout se passe donc comme si le seul horizon politique européen était devenu de trouver des accords quels qu’en soient les termes. Sur le front ordolibéral rien n’est vraiment changé (l’offre, l’offre vous dis-je) et la politique « punitive » consistant pour la Commission à censurer les pays qui seraient tentés de s’écarter du « droit chemin » a de beaux jours devant elle. De quoi alimenter les forces centrifuges constatées dans la zone euro depuis plus 10 ans.

On se congratule néanmoins « au coude à coude » (Covid oblige, ce qui nous vaut de belles photos) à défaut de se les serrer. Comme si l’application d’une épaisse couche de blanc de céruse pouvait rendre vie à un visage momifié.

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, aux côtés de Charles Michel et David Sassoli (président du Parlement européen), mercredi au Parlement européen à Bruxelles. © AFP

La messe est-elle dite ?

Il se trouve que ce plan vient compléter un budget européen de 1 000 milliards d’euros pour les 7 prochaines années. Éclipsés de la séquence « historique », les eurodéputés ont fait savoir par une résolution musclée qu’ils entendaient réviser l’architecture du budget qui leur est proposé. Dans leur collimateur, en particulier, certaines des coupes décidées en début de semaine, dans les secteurs stratégiques comme la santé et la recherche (ce qui tendrait à prouver que les leçons de cette période pandémique peinent à être tirées), l’éducation (Erasmus+), ou encore la mollesse de certains compromis, par exemple sur le respect de l’État de droit par les pays membres (suivez mon regard vers l’Est). Invitée à participer au débat budgétaire, jeudi 23 juillet , la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a d’ailleurs elle-même reconnu devant les députés que les coupes budgétaires qui avaient été réalisées durant le Conseil étaient une « pilule amère, difficile à avaler ».

Théoriquement, le Parlement pourrait encore bloquer l’ensemble du « deal » (plan de relance+budget) à l’automne. Mais tout porte à croire qu’un compromis, « historique » encore, sera trouvé …

Sur le plan hexagonal, il se confirme que la solidarité est avant-tout une affaire d’individus et non de politique publique. En témoigne ce billet :

Alors quoi pour ne pas déprimer totalement ? La musique. A défaut de dépaysements physiques, la toile vous offre, parfois, des fenêtres de rêveries. A lire la biographie figurant sur son site, cette artiste ne s’est pas produite chez nous. Elle le mériterait pourtant. J’ai toujours aimé ce concerto de Prokofiev qui demande des doigts et une technique d’acier alliés à un vraie sensibilité. Cette interprétation pleine de souffle me ramène à mon voyage russe de l’an dernier, aux espaces sibériens, à la légende de la rivière Angara rassemblant ses eaux comme une traîne de mariée pour retrouver son amoureux, le fleuve Ienisseï, à la fureur du vieux Baïkal. De quoi me consoler (un peu) d’évasions entravées par Covid.

PS : Ceci vaut aussi le détour …je crois.