A partir de quand ai – je aimé écrire ?
Je ne sais pas exactement.
Les lettres ont d’abord été pour moi une souffrance, des hiéroglyphes que je ne voyais pas, des courbes incertaines sur un fond sombre.
J’avais cinq ans et j’ai appris, ainsi, que j’avais de mauvais yeux.
“Coco bel œil”, “vise en l’air” et j’en passe. Les enfants, pour ces choses-là, n’ont pas toujours beaucoup d’imagination. Mais une cruauté vigilante. Avec mon cache sur l’œil gauche, j’avais l’air d’un pirate fragile et malheureux…ce que j’étais.
Ces mots flous, pourtant, j’ai fini par les découvrir.
Avec joie, moyennant des lunettes défigurantes.
Ce soir-là, en atelier, lorsqu’il nous a été demandé d’évoquer des souvenirs d’écriture, c’est ce petit ouvrage qui m’est revenu.
Il l’avait gardé dans son sous-main.
Je devais avoir sept ou huit ans. Sur la première page de ce petit livre artisanal, on pouvait encore lire “Joyeux Noël, Papa”.
J’avais choisi des poèmes de Robert Desnos : le bégonia, ou encore, la véronique (et le taureau) dont j’aimais bien la chute fataliste (“mais le taureau n’est que taureau”).
J’avais aussi recopié l’histoire du boa constrictor coincé dans un cor de chasse, de Maurice Donnay (“ Dieu que le boa est triste au fond du cor”)…et puis, il y avait mes petites inventions : un “poème” sur les saisons, un autre sur un paysage.
J’avais pris des textes qu’il me lisait avec gourmandise et écrit sur des choses qu’il aimait : une façon, en somme, de faire à mon père un cadeau “ littéraire”, parce qu’il aimait les livres.
Avec le recul, pourtant, je crois qu’il représentait plus simplement mon bonheur d’auditeur.
Pendant longtemps je n’ai plus rien écrit, à part des cartes postales et des rédactions contraintes.
Et puis, un jour, une dizaine d’années plus tard, j’ai repris ce fil interrompu, après avoir lu, fascinée, “Les hauteurs du Machu-Picchu” de Pablo Neruda (traduites par Roger Caillois).
Il me les avait offertes.
Les brouillons des textes de cette époque, que je lui avais soumis, étaient rangés avec mon “premier opus”.
Entretemps, j’avais troqué la plume sergent-major pour le stylo bille et mon écriture était devenue plus petite et moins lisible, mais la brièveté, qu’il prisait tant, était toujours là.
Ce hasard d’écriture offert, ce retour sur moi, je l’ai perçu comme une chose merveilleuse et singulière.
Un point de départ, en tous cas, qui s’est concrétisé, plus tard, de façon inattendue et amicale, ici.
Texte S. Lagabrielle tous droits réservés.
La véronique et le taureau
De Robert Desnos
La véronique et le taureau
Parlaient ensemble au bord de l’eau.
Le taureau dit : « Tu es bien belle, »
La véronique : « Tu es beau »
La véronique est demoiselle
Mais le taureau n’est que taureau.
