Russie : Oust-Bargouzine

Russie: lac Baikal 20 juillet 2019

Nous avons quitté l’île d’Olkhon pour la rive orientale du lac Baikal.

Russie : Oust-Bargouzine 20 juillet 2019

Il s’appelle Artiom, est âgé de 11 mois et vit avec ses parents et grands-parents dans une maison un peu de guingois aux couleurs bonbon. L’endroit est agréable et gai entouré d’un jardin assorti aux teintes de l’intérieur de la maison. La majeure partie du jardin est potagère. Je ne me souviens plus de tout ce qui est cultivé là, mais nombreux sont les russes dans les campagnes qui « plantent » : une manière d’être autonome sur le plan alimentaire et de compléter leurs revenus. Ce qui n’est pas consommé est vendu … pour améliorer le quotidien.

Russie : Oust-Bargouzine, la maison d’Artiom, 20 juillet 2019
Russie : Oust-Bargouzine, la maison d’Artiom, 20 juillet 2019

Le tourisme a peu à peu fait son entrée dans le village d’Oust-Bargouzine et les grands-parents d’Artiom ont vite compris son intérêt. La maison est grande, le gîte amical et la nourriture, grâce au potager, délicieuse. La saison touristique est courte 3-4 mois et la famille se retrouve pratiquement obligée pendant tout ce temps de vivre ailleurs. Je n’ai jamais su où ils dormaient, tous, exilés de leur chambre par la noria étrangère que nous sommes. Seules entorses : le petit bâtiment où se situe la cuisine « d’été », réinvestie après que nous fussions rassasiés et le « bania », sorte de sauna mis à notre disposition mais dont nul d’entre nous, sauf notre guide russe, n’a profité. (Petit apparté : ce dernier bâtiment n’est pas une spécialité sibérienne. Dans l’avion de Paris à Moscou, une voisine russe m’avait dit en avoir un dans le jardin de sa datcha, bien loin d’Oust-Bargouzine).

Le père d’Artiom travaille à la scierie du village. Son grand-père est camionneur et livre ce bois sur de longues distances. Sa mère a monté un petit salon d’esthéticienne dans la maison que sa grand-mère, qui s’occupe de nous, recommande aux voyageuses. Notre guide et une autre participante après s’être laissées masser et vernisser les ongles conviendront que la jeune Nadia travaille excellemment pour un prix qui devrait être plus élevé. Mais la jeune Nadia connait les moyens des femmes de son entourage, qui ne sont pas de passage.

Ainsi va la vie au sein de cette famille et ce village aux allures de Far-East traversé par des pistes où les chiens s’endorment au soleil.

Russie : Oust-Bargouzine, 21 juillet 2019

Un peu plus tard, le placide Pavel, note chauffeur local, nous a fait visiter les lieux qu’il aime, parfois infestés de moustiques au calibre inconnu sous nos latitudes. Ainsi a-t-on pu voir la petite église du village, des traces d’ours sur le sable, des tours de guet dans la forêt, une toile d’araignée géante et des russes bronzant sur les plages du golfe Chivirkouysky dans une lumière bleue.

Russie : Oust-Bargouzine, église 21 juillet 2019
Russie :Oust-Bargouzine, abords du Baïkal, 21 juillet 2019
Russie :Oust-Bargouzine, abords du Baïkal, traces d’ours, 21 juillet 2019
Russie : Oust-Bargouzine, golfe Chivirkouysky 21 juillet 2019

Pavel avait pris soin de transformer son UAZ en presque limousine : fauteuils, frigo, boissons, ceintures de sécurité et poignées indispensables pour se stabiliser. Mais malgré toutes ces prévenances, les suspensions sollicitées du véhicule, comme sur l’île d’Olkhon, et les pistes pleines d’ornières ont froissé quelques dos et fessiers.

Pour moi, j’ai égoïstement et silencieusement prié que le goudron n’atteigne jamais ces lieux.

Russie : Oust-Bargouzine, golfe Chivirkouysky, toile d’araignée, 21 juillet 2019

Russie : Oust-Bargouzine, golfe Chivirkouysky 21 juillet 2019

Texte et photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés.

Russie : île d’Olkhon 2

Russie Ile d’Olkhon 19 juillet 2019

Pour certains, l’île d’Olkhon est l’île d’accueil des secrets du Baikal ou l’île des esprits (Baïkal, Esprits et secrets cachés : Denis Vidalie, Irina Muzika et Sergueï Belov, Editions Alpesibérie). Peut-être aussi celle de vieilles âmes, presque perceptibles dans le silence doré du soir.

Russie Ile d’Olkhon 19 juillet 2019

De fait, le peuplement de l’île est très ancien. Des découvertes archéologiques ont confirmé la présence d’êtres humains dès le néolithique. Dans la seconde moitié du premier et les débuts du deuxième millénaire, l’île est habitée par les Kourykanes, dénomination regroupant trois « clans » – les Turks, les Toungouzes (ou Evenks) et les pro-Bouriates – mentionnés dans des manuscrits chinois comme étant un peuple turcophone. Certains y voient les ancêtres des Yakoutes et des Bouriates actuels. Au début du XIII ème siècle, l’île entre dans la sphère l’empire mongol et, à la dissolution de celui-ci, les populations se séparent. Les Yakoutes s’installent dans la région nord du Baikal, les Mongols au sud et les Bouriates sur ses rives et sur Olkhon. Ils y demeureront seuls jusqu’ au 14 septembre 1643 lorsque les cosaques de Kourbat Ivanov débarquent sur la côte occidentale de l’île. Devenue russe du point de vue politique, Olkhon reste Bouriate par sa population et son économie fondée sur un élevage, peu productif, de chevaux, bovins et ovins et surtout sur la pêche. La Révolution russe ne l’atteint que tard et faiblement. Le pouvoir soviétique s’installe cependant en 1920 et provoque de profonds bouleversements dans la vie de l’île : la pêche de l’Omoul devient le pivot de l’activité économique. Un rôle important lui étant confié, elle est collectivisée, intensifiée et industrialisée. La construction d’une usine de traitement du poisson en 1938, dans une baie au centre de la côte occidentale de l’île, est à l’origine de la naissance du village de Khoujir qui deviendra un centre non seulement économique mais aussi administratif. De 895 habitants en 1895, la population passera à 3500 à la fin des années 1950. Entretemps, l’île aura accueilli, à la fin des années 1930 une colonie de rééducation par le travail (Petit dictionnaire illustré du Baïkal . Pierre Guichardaz. Nouvelles éditions Pages du Monde).

La fin du soutien apporté par l’Etat au lendemain de la chute de l’URSS, dans les années 1990, provoquera la dissolution des kolkhozes de pêcheurs, la fermeture de l’usine de traitement de poisson et le départ de nombreux îliens, en particulier les jeunes, avant que l’île ne retrouve sa santé grâce au tourisme (Petit dictionnaire précité).

Russie : île d’Olkhon 19 juillet 2019

C’est un peu tout cela que nous raconte ce petit musée sur un espace restreint : la faune, la flore, le quotidien des Bouriates aux temps anciens (habitat, outils, habillement, alimentation), l’installation d’une école au début du siècle dernier et ses effectifs, les jeunes pionniers, leurs uniformes et leurs banderoles, les vétérans de la seconde guerre mondiale et leurs décorations, les ouvriers du poisson, les ateliers désertés et les navires rouillés. Le présent n’y a pas encore vraiment fait son entrée. S’il évoque une histoire métissée, le musée a gardé quelque chose de très soviétique dans sa « matérialité ».

Russie : île d’Olkhon 19 juillet 2019 , Pic l’Amour
Russie : île d’Olkhon 19 juillet 2019, pic de l’Amour

Pour la spiritualité il faut aller ailleurs, du côté du cap Khoboy à la pointe nord de l’île -qui, en offrant une vue à 360 degrés sur les alentours, donne le sentiment d’être à la fois léger et puissant- mais aussi du côté du pic de l’Amour ainsi nommé car il accueillait les femmes Bouriates qui n’arrivaient pas à enfanter. L’endroit, il est vrai, fait un peu penser à un bassin et deux jambes écartées, un corps prêt à donner naissance.

L’ importance de ces deux lieux se lit dans les arbres, les tertres enrubannés et les offrandes égrenées tout autour. Certains rubans, récents, m’ont donné à penser que les esprits y sont encore cultivés avec ferveur chez certains. A moins, ce qui serait d’une extrême tristesse, que le tourisme ait aussi « matérialisé » cela.

Russie : île d’Olkhon 19 juillet 2019, Cap Khoboy

Il y a des personnes qui « sentent » l’énergie des lieux. Je n’en suis pas. Mais en regardant certains paysages, il me semble deviner des visages et, dans le vent, parfois, entendre le bruit de pas lointains feutrés sur les chemins.

Russie : île d’Olkhon 19 juillet 2019, Cap Khoboy

Texte (sauf citations) et Photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés

Russie : digressions intermédiaires

Sibérie : Baie d’Aya 18 juillet 2019

Ce billet démarre, à rebours, par l’arpentage de la baie d’Aya. Aya, en langue évenk signifie « bon », « beau », « commode ». Ces trois mots s’appliquent aussi à l’hôtel où nous sommes descendus : petits bungalows privatifs, confortables, avec vue sur le Baîkal… et quelques familles russes, au loin, venues camper là. L’endroit est pelé mais la chaleur y est douce. A quelques mètres de l’enceinte de l’hôtel, des maisons esseulées et des vaches paissant librement. Qui s’en occupe ? Mystère. J’imagine que le muret autour de l’hôtel a été construit pour éviter les bouses entre les bungalows. Le résultat est finalement assez cocasse : l’animal observe le touriste dans son enclos.

Sibérie : Baie d’Aya 18 juillet 2019

La côte nord de la baie abriterait des peintures rupestres de 2500 ans d’âge. Mais nous ne les avons pas vues, arrivés trop tard et repartis trop tôt. Un petit tour en canot pneumatique nous a simplement fait découvrir des falaises abruptes aux couleurs changeantes.

Pourquoi, cet arrêt-là ? Parce que la route est longue depuis Irkoutsk. Et que, lorsque le voyage est dense, une parenthèse contemplative et paresseuse est bienvenue.

Oust-Orda 18 juillet 2019

Plus tôt, dans la journée nous avons visité un petit musée ethnographique Bouriate à Oust-Orda, où j’ai remarqué, chemin faisant, un objet qui m’a fait penser aux « dream-catchers » (capteurs de rêves) indiens d’outre-atlantique. Comme nous étions en milieu de journée, je n’ai pas su vérifier (je suis nulle en orientation) si les capteurs de rêves bouriates, comme leurs homologues, sont accrochés du côté où le soleil se lève afin que la lumière du jour puisse détruire les mauvais rêves pris dans leurs rets. Mais j’aime ces entrelacs culturels, dream-catcher ici, peintures de sable chez les navajos et les tibétains. Rêve et impermanence. Temps plein et suspendu.

Sibérie : Oust-Orda 18 juillet 2019

Après avoir quitté le musée, nous avons fait un petit arrêt dans une yourte-restaurant. J’y ai appris que, chez les Bouriates, la nourriture à base de lait occupe une place à part. Ainsi, par exemple, le thé se boit-il, traditionnellement, avec du lait. Nomades-éleveurs de bétail, ils utilisaient naturellement les produits de leur exploitation… Lait, donc, mais viande aussi : cheval, mouton, bœuf, scellés, notamment, dans des sortes de petits chaussons vapeur qui font penser aux momos (raviolis) chinois.

Oust-Orda 18 juillet 2019

Mais l’arrivée des russes les a aussi acculturés à la vodka qui prend, ici, des saveurs épicées et singulières pour le plus grand bonheur des visiteurs.

Notre chauffeur local, Serguei, bourru et mutique mais l’œil malicieux, nous a récupérés ce matin-là, un peu amollis, au seuil de notre enclos « ayesque »: direction le cœur de la « baikalie » : l’île d’Olkhon. Mais ceci est une autre histoire.

Texte et photo S. Lagabrielle. Tous droits réservés

Angara

Irkoutsk 15 juillet 2019

Géographiquement parlant (source Madame Wikipedia), l’Angara est la seule rivière issue du lac Baïkal alors que celui-ci reçoit 336 cours d’eau. Après avoir quitté le lac au niveau de Listvianka, l’Angara s’écoule vers le nord en arrosant les villes d’Irkoutsk et de Bratsk, puis s’oriente vers l’ouest après avoir reçu les eaux de l’Ilim, et se jette dans l’Ienisseï à hauteur de Strelka. Sa longueur est de 1 779 km.

Angara, c’est aussi une légende que nous raconte notre guide Anna, pour qui, comme pour beaucoup d’Irkoutiens, la rivière (mais j’ai du mal à me contenter de ce mot-là vu ses dimensions et son débit) est un être à part entière.

« Au temps jadis, le puissant Baïkal était bon et joyeux. Il avait une fille Angara, d’une grande beauté, qu’il aimait fort. Tout le monde l’admirait et la respectait, jusqu’aux oiseaux de passage qui n’osaient effleurer ses eaux. Vint le moment où l’on songea à marier la jeune fille. Le vieux Baïkal lui présenta un jeune prince nommé Irkout qui laissa Angara indifférente. Celle-ci avait, en effet, déjà croisé le noble Iénisseï et en était tombée éperdument amoureuse.

Une nuit, alors que son père dormait, Angara a pris toutes ses eaux et s’est mise à courir à perdre haleine vers son bien-aimé. A son réveil, Baïkal, pris de fureur en découvrant la fuite de sa fille, a saisi un rocher et l’a lancé dans sa direction.

La roche est tombée juste sur la gorge d’Angara qui s’est mise à implorer son père, à lui demander pardon et à le prier de lui donner au moins une goutte d’eau. Baïkal lui a répondu qu’il ne pouvait lui donner que ses larmes…

Depuis lors, l’Angara jette ses eaux-larmes dans l’Iénisseï. On a nommé la roche jetée par Baïkal à la poursuite de sa fille, la pierre de Chaman. Les peuples alentours ont longtemps cru que Baïkal abritait tous les esprits – bons aussi bien que mauvais. Sur cette pierre de Chaman, ils faisaient de riches sacrifices au lac de peur qu’il ne se mette en colère ».

Ce matin – là, sur la route nous menant à la petite ville de Listvianka, à peine défroissés du voyage de la veille, nous peinons à raccrocher la légende à la réalité. La sauvage Angara n’est plus tout à fait ce qu’elle était : des barrages ont dompté ses eaux pour le confort électrique des hommes, et le rocher, dans la brume, n’émerge qu’à peine. A vrai dire, n’importe quelle pierre aurait pu faire l’affaire.

Sur la route vers Listvianka 16 juillet 2019

Ne la cherchez pas, elle est quelque part derrière les herbes.

L’Angara c’est aussi, de manière plus anecdotique, l’un des deux brises-glace commandés par la Russie à l’Angleterre à la fin des années 1890. Epargné par les conflits, il fut utilisé pour le transport de fret et de passagers jusqu’en 1962. Amarré depuis 1990 un peu à l’écart du centre ville d’Irkoutsk, c’est aujourd’hui un musée qui participe à la mélancolie que m’a inspiré la ville.

Irkoutsk 16 juillet 2019

Via ces tours de mémoire que nous joue notre cerveau, ce bateau esseulé m’évoqué un documentaire, « Odessa, Odessa », à propos duquel, une amie, aujourd’hui disparue, me disait qu’on ne comprend pas les russes si on ne saisit pas ce qu’est leur nostalgie, quelque chose qui ne se résume pas d’ailleurs à ce mot là.

Ce sentiment un peu flottant m’a accompagné toute la journée malgré le soleil sur Listvianka. Du moins, il me semble que c’est ce que ces quelques images disent.

Listvianka 16 juillet 2019
Listvianka 16 juillet 2019

Photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés.