So desu ka ?

Okinawa. Le chauffeur parle par saccades, de manière précipitée, comme si les mots se disputaient pour sortir de sa bouche. Elle l’écoute, la tête légèrement penchée sur la gauche. Impossible de savoir en regardant ce visage lisse si ce qu’il raconte l’intéresse ou pas.

– Ahhhh (ton plat)…soupire-t-elle.

Il reprend son récit, en s’emballant.

– Ehhhh (ton légèrement montant) ponctue-t-elle. Puis elle complète sa pensée. Son phrasé est beaucoup plus tranquille que celui du chauffeur, les mots détachés. L’éducation n’est pas absente de la sophistication des intonations, mais nulle affectation ne suinte. Elle alimente la conversation, poliment.

– hai (oui, très bref, avec un h aspiré), lâche-t-il, puis continue de plus belle.

– Oh ! so desu ka (se prononce sodeska, ton montant jusqu’à des puis légèrement decendant sur ka) !

– hai.

– Ehhhhh (ton descendant avec hochement de tête).

C’est une drôle de partition, andante d’un côté, staccato de l’autre, d’où surnage à intervalles réguliers ces mots « So desu ka  » qui signifient ici  « Oh, Ah, bien, bon » ou encore « je comprends, je vois « .

Au bout d’un moment, je me suis laissée bercer par ce balancement heurté-posé.

Plus tard, j’ai parlé de mes impressions musicales à la guide (franco-japonaise). Elle a souri.

– Les chauffeurs sont toujours pressés de rentrer chez eux. Si on ne fait pas attention,  ils sont capables de grignoter une bonne demie-heure sur le temps convenu. Comme le groupe traînait, il commençait à s’impatienter et à menacer me faire payer la journée plus cher. Je lui ai fait la conversation pour faire diversion.

Comment a-t-elle allumé la mèche ? En parlant du projet américain de transfert de la base américaine du Marine Corp Air Station de Futenma vers un nouveau site en cours de construction à Henoko? Ou bien simplement du climat ? Car, à l’en croire, il aurait terminé en disant : aujourd’hui, le temps est entre la couleur et le noir et blanc.

– Il ne sont pas difficiles à manoeuvrer. Quand on les connait, c’est simple.

Ahhh …..So desu ka !

Texte et photo S. Lagabrielle. Tous droits réservés.

PS : La photo n’a de commun avec le texte que le visage souriant de la jeune femme. En l’occurrence il s’agissait d’un reportage à caractère historique, à ce qui semblait, filmé à bord du bateau d’une compagnie proposant des croisières sur la rivière Sumida qui traverse Tokyo. A gauche, une journaliste dont un maquilleur repoudrait le nez dès qu’il menaçait de commencer à luire sous le soleil. A droite, un historien expliquant, avec reproductions d’estampes, ce à quoi l’endroit traversé ressemblait du temps des mondes  flottants.

Parenthèse amicale

J’aime ces moments en suspension qui gîtent au gré des humeurs. Lorsque les pauses dans les conversations sont des respirations pendant lesquelles, tels des musiciens en  équilibre sur un point d’orgue, on prend le temps de se retrouver avant d’entrer ensemble dans le mouvement suivant. Le grave y côtoie le léger, la gaité l’émotion. Pas d’enjeu, sinon celui d’être simplement soi et de laisser venir.

Le lieu de rendez-vous que j’avais proposé à cette amie ne me disait plus rien : trop petit.  Dans un espace corseté, la parole se comprime, s’agace du voisinage et la rencontre n’a pas lieu. J’avais besoin d’espace, elle, de temps. Alors, faire ce petit voyage « sur ses terres » m’allait bien.

Je suis partie en emportant quelques documents à lire dans le métro parce que le travail ne desserre jamais complètement ses crocs. Arrivée sur place, dans cet endroit à la fois familier et étranger, il me fut aisé, pourtant, d’abandonner sur un tabouret ces encombrants laborieux.

 

Une terrasse aérée et les mots dérivent sur les évènements qui passent – des visages  familiers, un homme qui s’effondre, se relève à l’aide de quelques bras et reprend sa route en balançant de manière inquiétante – les temps partagés, les bonheurs simples qui allègent les jours en griffant les soucis. Les souvenirs rebondissent, se répondent et s’entrelacent. On grignote, puisqu’on est aussi venues pour cela. On se quitte un peu plus tard. La parenthèse se replie sur sa tige, comme une fleur. Tout est bien.

Je n’ai pas repris le métro tout de suite car c’était revenir brutalement au monde. J’ai flâné au gré de l’ombre, chiche ce jour-là, flâné … pour goûter jusqu’à leur extinction les dernières vibrations de ces deux heures d’évasion amicale.

 

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Texte et photos : S. Lagabrielle. Tous droits réservés.