L’important dans le petit suisse (je parle ici de l’antique petit suisse dans son petit pot transparent) n’était pas le goût. Pour moi, c’étaient les préliminaires. Cet exercice délicat qui consistait à enlever sans la déchirer la petite languette sur le dessus du pot, à démouler son contenu en pressant légèrement sur ses bords, à enlever le papier gorgé d’eau autour du suisse sans abîmer son tour de taille uniforme, puis à noyer le tout sous une montagne de sucre. Ensuite deux stratégies s’offraient à mes yeux, l’attaque furtive sur les bords, à petits coups de cuiller rapides et répétés, ou directe : j’écrasais alors franchement le petit suisse, sentant au passage le sucre crisser dans l’assiette, et l’enfournais avec gourmandise. C’était un plaisir onctueux, court et rare, car mon père, qui manifestait un net ostracisme vis à vis de cette « chose », blafarde et insipide à ses yeux, l’avait bannie de notre table. Mais il y avait Rubina, ma compagne d’inhalations et pulvérisations en tous genres (ceci se passait à La Bourboule), Rubina et sa mère à l’accent étrange, qui, en m’invitant parfois à manger à leur table, me permettaient de passer outre l’oukase paternel. Rubina de Beyrouth , “ au Liban ” ajoutait – elle. Cela ne me disait rien à cinq ans. Aujourd’hui je ne rêve plus de petits suisses mais il m’arrive souvent de me demander ce qu’il est advenu d’elle et de sa mère, là-bas, à Beyrouth.