Colette

En attendant la suite japonaise, ce texte écrit pour un numéro de la revue Pratique ou les cahiers de la médecine utopique consacré au handicap.la-physiologie-du-gout-en-2-volumes-de-brillat-savarin-illustrations-de-ralph-soupault-947539446_MLC’est tout ce qui me reste d’elle : quelques clichés, où je retrouve la personne singulière que l’on m’avait confiée, un livre de photographies sur les “lieux de silence » et “La physiologie du goût” de Brillat-Savarin.

Ce dernier livre, qu’elle lisait un jour en m’attendant, m’avait semblé bien ardu pour elle. Comme tous les autres, il avait fini sa course, gorgé d’annotations et de signets, soigneusement clos par un élastique, sur l’un des rayons de sa bibliothèque. La trinité littéraire de Colette pouvait se résumer ainsi : religion, voyages, cuisine. “La physiologie” appartenait, à ses yeux, à cette dernière catégorie. Il voisinait avec le “Dialogue avec l’ange” de Michel Serres et une biographie de Sainte Thérèse de Lisieux.

Je n’ai jamais trop su comment Colette sélectionnait ses lectures. Ses choix me conduisaient en général à la librairie “La Procure” où l’on appréciait en connaisseur sa curiosité : les livres qu’elle recherchait étaient souvent à diffusion très limitée. D’où tirait- elle ses références ? Du “Pèlerin” auquel elle était abonnée? Des sœurs qui travaillaient encore, alors, à la maison de retraite ? De l’aumônier ?

Lorsque je les ai interrogés, après sa mort, ils n’ont pu me dire d’où lui venaient ses connaissances. Enfant cachée parce que différente, tenue à l’écart de l’école et des gamins de son âge, Colette avait, me disais-je, développé son propre mode d’apprentissage. Je pensais que la Physiologie du goût m’en livrerait quelques arcanes, les guides touristiques et autres vies des Saints me paraissant trop “lisibles” compte tenu de ce que je savais de ses inclinations – il m’était facile de deviner, par exemple, pourquoi elle avait abondamment balisé au stylo la partie consacrée au Vatican dans le guide sur Rome que je lui avais offert !

“La Physiologie” me fut rendue sans ses signets par le personnel de la maison de retraite. Seuls subsistent, au fil du texte, des petits traits nerveux qui me rappellent ceux que l’on inscrit sur les partitions pour marquer un rythme, une césure ou un temps de respiration. Scandait-elle sa lecture ? S’abandonnait-elle à la sonorité des mots et au balancement des phrases ?

Le livre donne le reflet d’une lecture très irrégulière, à la fois aiguë et indifférente, de longs passages vierges de toute annotation succédant à des pages truffées de coches impatientes et mystérieuses parfois placées au milieu d’une phrase, parfois au milieu d’un mot.

“Qu’est-ce qui t’intéresse là-dedans ?” lui avais- je demandé.

“ Je ne sais pas, ça me fait plaisir” m’avait-elle répondu en souriant avec un petit haussement d’épaule.

Colette était toujours désarçonnée par ce genre de question intime. Raconter ses voyages avec ses parents, parler de sa grand-mère qui lui avait appris à lire et à écrire, effeuiller son arbre généalogique, cela elle le pouvait- elle avait une mémoire fantastique. Expliquer pourquoi elle éprouvait tel ou tel intérêt ou sentiment, non.

“C’est comme ça “ disait son visage étonné.

Lui avait-t-on d’ailleurs jamais demandé quoi que ce soit ? Colette avait été aimée. Mais avait – elle été considérée ? Le regard de ses parents, disparus, m’était inaccessible.

Aujourd’hui me voilà avec ce livre orné d’une ponctuation qui m’est étrangère et reste comme un défi que me lance par-delà la mort une personne que je n’ai jamais pu nommer handicapée et dont je dis, sans conviction, quand on m’interroge sur la raison pour laquelle j’étais devenue sa tutrice, qu’elle “était limitée”, sans trop bien savoir ce que je veux dire par là.

Autant l’avouer : Je ne sais pas si je serai capable un jour de déchiffrer la pierre de Colette.