
La brochure nous faisait un peu miroiter le mythique transsibérien au lieu de quoi nous eûmes cela, une sorte de Corail russe amorti et vétuste :

Sans doute aurais-je gagné à mieux la lire (la brochure) puisqu’elle disait : « Le retour à Irkoutsk (depuis Oulan-Oude) se fait par la ligne mythique du transsibérien (voyage de jour pour profiter des paysages).
De déjeuner dans le wagon-restaurant, promis lui aussi, nous n’aurons pas non plus. En d’autres occasions j’aurais apprécié la lenteur du train mais elle me parut fastidieuse et les paysages plus ternes que ceux que nous avions croisé jusque-là. Sans doute cette partie du voyage s’est elle colorée de ma déception.



Le dernier jour nous plongea dans le XIX ème siècle, période où la ville sibérienne se mua en ville européenne, notamment sous l’impulsion d’intellectuels hostiles à l’autocratie de l’époque parmi lesquels les Décembristes (ou décabristes). Ce vocable désigne (pour faire court) un groupe d’aristocrates francophiles, séduits par les idées des philosophes des lumières, qui tentèrent le 14 décembre 1825, jour prévu pour la prestation de serment du nouveau Tsar Nicolas 1er, de soulever la garnison de Saint-Pétersbourg afin d’imposer des réformes, en particulier, l’établissement d’une Constitution et l’abolition du servage. Le complot échoua et la répression fut impitoyable. Cinq des chefs de la conjuration furent pendus et 121 conjurés condamnés à l’exil en 1826 parmi eux : Serguei Troubetskoï et Serguei Volkonski. Ayant purgé leur peine de travaux forcés, les exilés furent autorisés à s’installer à Irkoutsk. Entretemps les femmes de certains d’entre eux les avaient rejoints. Ce fut le cas pour les deux Serguei.

Construite en 1839, dans un village nommé Urik à l’extérieur de la ville, la maison de Volkonski a été déplacée à Irkoutsk en 1846. Y avaient lieu autrefois des bals, des concerts, des soirées théâtrales, musicales et littéraires où venait toute la haute société de la ville. Elle abrite aujourd’hui le musée des décembristes et c’est toute cette saga que racontent les murs, les vitrines, les portraits, les vêtements, les meubles et les objets réunis là mais aussi autre chose de plus intime, une fêlure diffuse, dont je ne saisis pas tout de suite la teneur. Le petit dictionnaire du Baikal m’éclaire. Selon Nicolas Bielogovy, médecin et publiciste, ami entre autres de Tourgeniev, « Le vieux Volkonski passait à Irkoutsk pour un grand original. Arrivé en Sibérie, il avait radicalement rompu avec son passé de brillant représentant de la noblesse, s’était transformé en homme affairé et pratique et avait pris des habitudes de vie simple (…). L’été il passait des journées entières à travailler dans les champs et l’hiver, son passe-temps était d’aller au marché où il comptait beaucoup d’amis parmi les paysans de la périphérie de la ville et de discuter avec eux de leurs besoins ».
La culture était-elle devenue l’apanage exclusif de Madame Volkonskaia?

Cette virée dans l’Irkoutsk du XIX ème nous conduit ensuite chez M. Vladimir Soukachev, ancien maire de la ville, grand collectionneur et mécène. Durant son mandat furent construits le bâtiment du théâtre du Jeune spectateur, le pont sur l’Angara, la polyclinique, l’hôpital pour les enfants. Aux frais de Soukatchev furent édifiées l’école pour les enfants sourds-muets et l’école pour les filles pauvres.
Voilà pour la politique.
Dans les années 1870, Vladimir commence à collectionner des tableaux, des dessins, des sculptures. La galerie de peinture Soukatchev (comme on l’a appelée) est devenue avec le temps une des curiosités de la région. Son propriétaire en a fait don à la ville. C’est ainsi qu’ a été créé le Musée des Beaux-Arts d’Irkoutsk qui abrite aujourd’hui nombre d’oeuvres d’art russe mais aussi des tableaux de peintres ouest-européens (Monet, Pissaro notamment).

Nous croiserons un peu plus tard cette maison en bois, parfois appelée la maison en dentelle avant de replonger dans ce siècle – ci via le marché central de la ville.

J’aime ces lieux, leurs étals, leurs odeurs, les discussions qui s’y déroulent comme le lierre sur son arbre et surtout les visages. Des visages que j’essaie de croquer sur le vif, en loucedé, de manière un peu misérable en jouant avec l’écran de mon appareil photo … sans tromper personne.


Cette dame a eu la gentillesse de faire semblant de ne pas remarquer mon manège. Je lui ai acheté pour sa peine un « sirop » dont une amie m’a traduit la notice mais que je n’ai pas encore essayé. C’est un nectar « à large spectre »si l’on peut dire puisqu’il est bon pour tout. S’il ne me rend pas malade il prolongera mes souvenirs.
Ainsi se clôt pour de bon le récit de mes tribulations sibériennes.
Texte et photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés



























