Obsolescence programmée

Après mon imprimante, voilà que mon petit MacBook Air vient de me lâcher à son tour. Au bout de 5 ans. Mon imprimante, plus âgée, m’avait donné des signes avant-coureurs –   bourrage de papier obstiné,  blocage aléatoire du  compartiment à cartouches d’encre –  mais là, rien. Un soir, il s’est mis à ronronner comme un ventilateur et le clavier a décidé de s’enregistrer aux abonnés absents.

-« C’est le cœur de votre appareil qui a lâché », me dit  ce chirurgien Apple. « On a tout essayé, mais rien n’y a fait ».

J’ai dû tomber sur une mauvaise série.

Ayant constaté, malgré ce compte-rendu opératoire définitivement pessimiste,  que Mac répondait encore à quelques stimuli d’une souris externe, et que je pouvais, dès lors, en avoir encore quelque usage, j’ai décidé de conserver mon « défunt » et d’ essayer de transférer sur un disque dur externe des photos que je n’avais pas eu la prudence de sauvegarder tout de suite. Non qu’elles soient inoubliables, mais quand même,  ce sont des morceaux de vie dont je me demande, finalement aussi,  quelle durée de conservation ils auront sous cette forme. Obsolescence toujours.

Au-delà du pousse au crime consumériste, cette petite histoire est assez révélatrice de ces addictions qu’on ne voit pas poindre.

J’avais pris l’habitude de ce petit écran convivial, de son environnement,  de l’emmener en voyage, de travailler, par exemple, ici et là,  mes photos avec une application autrement plus satisfaisante que Picasa, bref il était devenu un peu plus qu’un simple objet domestique : le vecteur matinal de ma « reconnexion » au monde et le destinataire privilégié de mes humeurs blogueuses, entre autres choses.

Me voilà donc revenue à un PC un peu poussif mais fidèle et il me reste une tablette sur laquelle je m’esquinte un peu les yeux (combien durera-t-elle ? C’est une Apple aussi).

Les associations d’idées sont bizarres parfois. Peut-être parce qu’une collègue part à la retraite ce soir, que je vais devenir la doyenne en âge et ancienneté de mon service où le travail à flux de plus en plus tendu m’use, je me suis demandée : et ton obsolescence salariale  (sic)? L’avantage, sauf grosse bourde ou  plan social à court terme, est que j’ai la main sur sa programmation : à  63, 64, 65 ans ? Pas envie d’aller au-delà si la pension qui me revient me semble pouvoir couvrir l’essentiel de mes besoins, surtout vagabonds.

L’idée fait son chemin, mais je m’ inquiète, tout de même, de ce que nous prépare, là encore, notre chanoinesque Jupiter. Serai-je encore dans la seringue ?

En attendant, la suite,  un petit extrait de ce que la chorale où je m’égosille a donné hier en concert (sur un tempo un petit peu plus rapide, il me semble). Pas notre meilleure interprétation, mais on avait d’excellents solistes. Pour moi, j’ai fait comme j’ai pu : petite forme (je ne supporte pas la chaleur), donc petite voix. Et puis, allez savoir pourquoi, un certain et tenace ennui. Mais jugez par vous mêmes.

 

 

.

Technologie

L’individu est toujours prêt à se soumettre à la nécessité, pourvu que le vocabulaire de la liberté soit sauvegardé, et qu’il puisse parer son obéissance servile de la glorieuse énergie d’un choix libre et personnel.

  • L’illusion politique (1965), Jacques Ellul

Je ne sais pas pourquoi je pense à cela à propos de ces nouvelles technologies de l’information  et de la communication, ces douces NTIC, qui pulvérisent, entre autres choses,  la notion de temps de travail et de temps personnel, le premier venant phagocyter le second.

Celle-ci ne manque pas de regarder ses mails professionnels (et d’y répondre) lorsqu’elle est en congé, cet autre m’assure que l’important est d’être réactif et twitte quotidiennement (on est tout de même très loin l’addiction de N. Morano qui « pense », avec l’acuité que l’on sait, … du bout des doigts), telle autre m’assure que le télétravail c’est la liberté puisqu’on peut quitter son boulot à des heures correctes, faire faire les devoirs aux enfants, les coucher et  reprendre son travail jusqu’à  ….ce que l’on consente à admettre qu’il est temps de s’accorder quelques heures de sommeil ?

Lorsque j’avance qu’il est important de se « deconnecter », de se préserver de ce flux incessant, de mettre des limites, se mettre en pause …en gros dire NON. Quand j’ose dire que je pense que twitter est  tout de même une énorme décharge égotiste où les pépites sont rares et que le désir d’information des clients d’une entreprise n’est peut-être pas de cet ordre ou de cette urgence là. Que facebook, c’est assez idem. Quand je prône le « no login » pour préserver un peu de vie privée. Que cette disponibilité consentie n’est pas une manifestation de liberté mais l’acceptation d’une nouvelle forme de servage. Que pour moi, deux personnes au restaurant textotant chacune de son côté est d’une tristesse absolue. Que l’homme connecté n’est bizarrement plus « au monde ».. ..

…je sens que j’atteins le stade ultime de la ringardise.

Je sais c’est caricatural.

Mais il faut que je l’assume : ma « mondialisation individuelle » renâcle. Je n’en suis pas à une contradiction près, notez ..puisque j’écris ici, que j’ai une messagerie, un compte facebook et twitte une fois par semaine (avec le fol espoir que, dans la masse journalière, des yeux s’arrêteront sur mon insignifiance).

Mais les vacances restent des vacances. Professionnellement, je n’y suis pour personne. Et ne vous avisez pas de téléphoner pour des fadaises pendant un déjeuner avec moi, vous avez de fortes chances de vous retrouver seul. Ce sont mes minuscules limites non négociables.

Le Gouvernement s’intéresse au droit du travail à l’heure du numérique. Le rapport de Bruno Mettling  intitulé « Transformation numérique et vie au travail » est sur mon bureau.Je m’y plonge avec circonspection.

Je m’inquiète de l’obsolescence des compétences, dont la vitesse ira croissant, et de la péremption jumelle du salarié.

J’ai tort. La technique ne s’arrêtant pas à ces bassesses nous pondra bientôt un transhumain indéfiniment adaptable :  un rêve ?

Mais amusons-nous plutôt. Sur le site soon soon soon, je lis : Demain, vous boirez l’eau des nuages et vous laverez votre vaisselle en prenant une douche. Economies d’eau obligent…Demain, dans un monde du « one size fits all » – où l’on se rend compte que son collègue porte le même pull que soi ou son voisin les mêmes sneakers, on passera du produit de masse à la personnalisation de masse. Autrement dit : tout ce que vous vivrez, porterez et achèterez sera unique au monde. Elle est pas belle la vie ?