Russie : Bouddhisme et vieux croyants

Sibérie : datsan Rinpoche Bagsha 23 Juillet 2019

Datsan

Datsan est le terme utilisé pour désigner les monastères universitaires bouddhistes de tradition tibétaine (Gelugpa) situés notamment en Sibérie. En règle générale, dans un datsan, il y a deux départements : philosophique et médical. Parfois, on leur ajoute le département des pratiques tantriques où les moines n’étudient qu’après avoir terminé leurs études dans le département de philosophie.

Une petite pluie nous accompagnait ce matin là pour notre première visite : le datsan Rinpoche Bagsha situé sur une colline appelée Lysaya Gora qui doit offrir par beau temps une superbe vue sur la ville d’Oulan Oude. Le bâtiment est assez neuf et nous sommes à peu près seuls. A l’intérieur une grande salle, décorée de peintures qui semblent avoir été réalisées la veille, de longues tables où de part et d’autres des étudiants psalmodient de concert. Sous leurs doigts, des petits recueils de feuilles volantes contenant des mantras. Un moine « percussionniste » accompagne la musique répétitive et envoûtante des voix, et, d’un rythme particulier, signale les changements de textes. Nous sommes à peine là et pourtant présents dans une communion singulière avec ces hommes. Faute de culture en ce domaine, aucun de nous ne saura dire à quoi ce moment correspondait. Mais je garde à l’oreille l’harmonie des timbres et des lieux.

En sortant nous avons un peu fait le tour du propriétaire (sic), empruntant le « Chemin de longue vie et jardin de bonnes pensées » pour prolonger une méditation inattendue.

Sibérie : datsan Rinpoche Bagsha 23 Juillet 2019
Sibérie : datsan Rinpoche Bagsha 23 Juillet 2019

Un peu plus tard, toujours sous le crachin, visite d’un autre Datsan, celui d’Ivolginsk, situé à 30 kilomètres d’Oulan Oude. D’une autre envergure. Ouvert en 1945, il fut longtemps le centre spirituel et administratif bouddhiste de l’URSS. Réduit à un bâtiment à ses débuts, le centre s’est largement développé et abrite aujourd’hui de nombreux temples annexes, une université, une bibliothèque, un hôtel, un musée d’art bouriate, des bâtiments utilitaires, des logements pour les lamas et une curiosité : la dépouille d’un moine mort en 1927, Dachi-Dorjo Itigilov. Le corps d’Itigilov n’aurait jamais été embaumé ni momifié. Certains croyants fervents prétendent qu’Itigilov est encore vivant, mais immergé dans une sorte d’hibernation ou de Nirvāna. Nous avons sacrifié à la visite et je dois dire que derrière sa vitre, le visage de l’homme est presque lisse et le corps paisible dans la position du lotus. Mais je ne suis guère sensible à cette sorte d’étrangeté.

Sibérie : datsan d’Involginsk 23 Juillet 2019

Dehors, la bruine nous attendait toujours comme cette litanie égrenée par un haut parleur crachotant. Incontournable des circuits, cet endroit m’a laissée presque indifférente. Ce tourisme obligé en est peut-être la cause.

Sibérie : datsan d’Involginsk 23 Juillet 2019

Vieux Croyants

Les orthodoxes vieux-croyants sont un ensemble de personnes qui, refusant des réformes introduites par le patriarche Nikon en 1666-1667, se sont séparées de l’Église orthodoxe russe. Ma petite brochure de voyage m’explique : soutenu par le tsar Alexis Romanov, le patriarche souhaitait rapprocher la liturgie russe des usages grecs. Ces réformes aboutirent à un schisme. Beaucoup d’ opposants aux réformes « Nikoniques » émigrèrent vers l’est où l’influence de l’Église et de l’État était faible ou même absente à l’époque. Aujourd’hui les descendants de ces vieux croyants perpétuent leur traditions. Je ne sais pas combien ils sont encore (environ 120 000 ai-je noté dans mon carnet mais je ne suis plus très sûre de ce chiffre) mais, dans ce petit village, aux isbas multicolores, où nous attend Nadia, ils le sont tous.

Sibérie : Village de vieux croyants 23 juillet 2019
Sibérie : Village de vieux croyants 23 juillet 2019

Elle nous accueille sur le seuil de sa maison, en costume traditionnel.

Sibérie : Village de vieux croyants Nadia 23 juillet 2019

Après la visite du jardin et des communs (étable notamment), qui assurent en grande partie l’autosubsistance alimentaire de la famille, nous entrons dans la maison.

Sibérie : Village de vieux croyants chez Nadia 23 juillet 2019

L’entame est on ne peut plus moderne, mais passé un étroit couloir nous voilà dans le temps. La pièce est vive et gaie et les objets qui s’y trouvent semblent avoir été ceux emportés par les ancêtres sur leur chemin d’exil. L’un retient l’attention : un recueil de textes transmis de génération en génération depuis l’installation en ce lieux

Sibérie : Village de vieux croyants chez Nadia 23 juillet 2019

Nadia a requis deux de ses tantes pour nous faire respirer le parfum de cette culture isolée. Deux vieilles dames malicieuses, pas enthousiasmées de revêtir une tenue compliquée, qui nous feront découvrir les arcanes des tractations matrimoniales et, avec une justesse approximative, quelques polyphonies traditionnelles. Au bout de la journée pluvieuse une intense rigolade partagée.

Sibérie : Village de vieux croyants Nadia et ses tantes 23 juillet 2019

La joie des voyage tient parfois à presque rien.

Texte et photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés

Russie : Oulan-Oude

Oulan Oude 22 juillet 2019
Oulan Oude 22 juillet 2019

Oulan Oude, capitale de la République de Bouriatie. La sonorité m’évoquait une petite musique mongole. Erreur : la ville est de fondation cosaque. Construite au confluent des rivières Ouda et Sélenga, elle fut d’ abord un poste destiné au prélèvement de l’impôt sur les populations autochtones (le yassak, tribut plus particulièrement prélevé en nature, notamment des peaux), puis un ostrog (une forteresse) avant de rapidement prendre son envol comme centre d’échanges entre la Russie, la Chine et la Mongolie. D’abord nommée Oudinsk (du nom de la rivière Ouda), puis Verkhneoudinsk (ville en amont de l’Ouda), la ville n’est devenue Oulan Oude qu’en 1934, Oulan signifiant rouge en langue Bouriate (et ceci expliquant cela).

Nous y arrivons à la fin d’une journée de transfert un peu fastidieuse durant laquelle les quelques arrêts m’ont confortée dans l’idée que le chamanisme ici n’est jamais loin d’une église. Ou plutôt l’inverse : les églises se sont souvent implantées non loin de lieux chamanistes. Les premières revivent et ressortent de vieilles icônes miraculées de la traque soviétique, les seconds demeurent comme ils ont sans doute toujours été. A quelques pas de cette église ….

En route vers Oulan Oude 22 juillet 2019
En route vers Oulan Oude 22 juillet 2019

cet obo paisible.

Sur la route d’Oulan Oude 22 juillet 2019

Entre eux, une source chaude (56 degrés C paraît-il), une eau qui soigne à peu près tout semble-t-il, et les survivances encore fréquentées d’une base thermale soviétique.

Sur la route d’Oulan Oude 22 juillet 2019
Sur la route d’Oulan Oude 22 juillet 2019

C’est peut-être cette dérogation à une promiscuité à laquelle je m’étais habituée qui m’a un peu déroutée en entrant dans Oulan Oude. Vieilles isbas reconstruites, églises pimpantes et redorées ….

Oulan Oude 22 juillet 2019
Oulan Oude 22 juillet 2019

…, j’ai cherché son visage oriental jusqu’à cette place.

Oulan Oude 22 juillet 2019

Lénine avait bien cette physionomie là mais à y regarder d’un peu plus près, l’amande des yeux est bien effilée et les pommettes un peu « surjouées ».

Qu’était Oudinsk avant Oudinsk ? Quelles relations les Bouriates entretenaient-ils avec leurs voisins Mongols et chinois ?

Le Musée d’histoire de la Bouriatie qui possède de riches tankas, manuscrits et un atlas de la médecine d’origine tibétaine dévoile une forte influence intellectuelle de ce pays pourtant lointain…

Ainsi s’est forgée une histoire singulière que Madame Wikipédia me résume ainsi :

Nés d’un brassage entre populations chamanistes indigènes et nomades mongols aux IXe et Xe siècles, les Bouriates développèrent une culture propre et une version teintée de chamanisme du bouddhisme tibétain. Soumis par Gengis Khan au XIIe siècle, ils demeurèrent inféodés aux Mongols pendant trois décennies.

Lorsque les Mongols, au sud et à l’est, se soumirent aux Mandchous, les Bouriates, au nord, mirent fin à leur alliance avec eux. Isolés face à la coalition des Mongols et des Mandchous, ils décidèrent de se placer sous la tutelle de l’empire russe. Les princes bouriates devinrent des officiers de l’armée tsariste et la cavalerie bouriate brisa les oppositions locales avec le soutien des troupes russes. Au XVIe siècle, à la suite de l’expansion de l’Empire russe vers l’est, le mode de vie traditionnel des Bouriates, qui étaient principalement des chasseurs nomades, pratiquant l’élevage et la pêche, se transforma peu à peu et à la fin du XVIIIe siècle, le nombre de colons russes dépassait déjà largement celui de la population bouriate. Ce déséquilibre démographique s’accentua avec la construction du transsibérien. Après 1917, l’industrialisation, la collectivisation des terres et l’organisation en kolkhozes et sovkhozes  achevèrent la sédentarisation de la population. Les yourtes, habitat traditionnel des Bouriates, disparurent complètement dans les années 1930.

C’est un peu cette histoire que raconte la ville au profil calme et rectiligne où se logent aujourd’hui quelques formes architecturales « natives » sporadiques.

Oulan Oude 22 juillet 2019

Celle d’une société tribale en partie oubliée. Il faut sortir d’Oulan Oude pour avoir une idée des origines, retrouver l’Asie. Quitter le périmètre augmenté du vieil ostrog pour le Datsan d’Ivolguinsk. Mais ceci est une autre étape.

Oulan Oude 22 juillet 2019

Texte et Photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés.

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Irkoutsk 15 juillet 2019

« Less is more » m’avait dit cette photographe professionnelle, mais le numérique allié au sentiment que l’on ne reverra peut-être (sans doute) jamais ce que l’on a sous les yeux, n’incite pas à l’économie. De mon premier jour sibérien, je retiens cette image prise dans un état semi-comateux lié à la longueur du voyage. A croire que, vieilles réminiscences de lecture de Michel Strogoff, je ne voulais voir que cela, ces isbas, habitées, désertées, qui s’enfoncent parfois dans le sol et donnent une impression de grande solitude.

Irkoutsk 15 juillet 2019
Irkoutsk 15 juillet 2019

Pourtant la ville s’est bien développée sur les deux rives de l’Angara et, au soir, de massives constructions, qui vont des grises Kroutchevkas soviétiques à des immeubles d’un modernisme un peu tape à l’oeil et dont la construction n’est pas toujours plus soignée, nous font face.

Irkoutsk 16 juillet 2019

Face à cet amas de clichés, les mots ont du mal à émerger et ce qui me vient tient plus de l’inventaire à la Prévert ou plutôt de je me souviens à la Perec que du récit à la Bouvier. Alors, en attendant que tout cela décante …

Je me souviens du marché aux poissons de Listvianka :

Listvianka 16 juillet 2019

…de mes premières impressions du lac Baikal du haut du Mont Chybété …

Lac Baikal du haut du Mont Chybété 17 juillet 2019

…et des méandres « algués » (??) de l’Anga

…de ces lieux chamanistes où l’on prie et honore les dieux avec des pièces, des mégots et des sucreries, offrandes qui m’ont fait penser à Maximon, saint païen guatémaltèque …

Khoujir, île d’Olkhon 18 juillet 2019
Khoujir, île d’Olkhon 18 juillet 2019

…des couleurs du village de Khoujir après l’orage

Khoujir, île d’Olkhon 18 juillet 2019

…de la petite église du village reconstruite en 2007

Khoujir, île d’Olkhon 19 juillet 2019

…du jardin un peu kitsch de nos hôtes à Oust-Bargouzine …

Oust-Bargouzine 20 juillet 2019

… et de ces autres visages du Baikal à proximité où je me suis fait dévorer par les moustiques en prenant cette photo…

Oust-Bargouzine , parc national Zabalkalsky 20 juillet 2019

… de bouquets d’oiseaux dans les arbres dans le golfe de Chivirkouysky

Golfe de Chivirkouysky 21 juillet 2019
Golfe de Chivirkouysky 21 juillet 2019

…de ce petit gamin à Oulan-Oudé qui se faisait peur en donnant du pain aux pigeons

Oulan-Oudé 22 juillet 2019

…de cette femme dans un village de « vieux-croyants » nous accueillant sur le seuil de sa maison avec un pain et du sel

…et de ses deux tantes choristes parfois approximatives qui nous ont bien divertis en organisant un faux mariage traditionnel (avec tractations à la clé) entre deux d’entre nous :

…du marché couvert d’Irkoutsk, petit condensé de visages sibériens

Irkoutsk 25 juillet 2019
Irkoutsk 25 juillet 2019
Irkoutsk 25 juillet 2019
Irkoutsk 25 juillet 2019

Sur ces visages là mon voyage s’est clos. Reste à remonter ses souvenirs de manière moins lapidaire …

à suivre donc.

Photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés