Digressions sur Slava et Galina

Nostalgie et bonheur ce dimanche soir (26 novembre) avec ces deux documentaires sur Arte consacré à Mstislav Rostropovitch (et mêlant bien évidemment sa femme Galina Vishnevskaïa, ses filles et ses proches).

J’aime les mains, et, pour cela, je le trouvais irrésistible car les siennes étaient magnifiques : fines, puissantes, légères, équilibrées, carrées, intelligentes.

Sa beauté à elle, si habitée, son oeil d’aigle, me tenaient au loin quand sa voix me parlait au près du cœur. « Soprano lyrique sur scène et dramatique à la maison » disait-il d’elle avec humour.

 

Si loin, si proches. Ces deux là ont habité mes vingt ans.

Je me souviens de l’annonce de la déchéance de leur citoyenneté soviétique et du poème naïf  ( pour ne pas dire autre chose) que cela m’avait inspiré à une époque où je me croyais poète. Le texte avait plu à ma grand-mère maternelle qui me trouvait du talent et avait décidé, je ne sais par quel truchement, de le leur faire parvenir. Je gage qu’ils ne l’ont jamais eu… et c’est sans doute pour le mieux.

Je me souviens aussi de cet après-midi – j’habitais à ce moment là non loin de l’opéra Garnier où il dirigeait « Eugène Onéguine »- où je l’ai vu arpenter la rue scribe balançant sans conviction, comme embarrassé par l’objet, un sac arborant le nom d’une grande enseigne. J’étais là, bêtement, sur le trottoir d’en face et n’ai pas osé l’aborder.

Je me souviens, enfin, d’avoir, ce même jour, cassé ma tirelire pour entendre ce fichu « Eugène Onéguine »,  d’avoir pensé pendant la représentation que c’était beau, foisonnant, un peu brouillon peut-être, et que Galina avait une voix trop riche et pleine pour incarner une jeune femme de 18 ans. Mais peu importait.

En me remémorant tout cela, je songe que le violoncelle, cet instrument qu’on enlace, qu’on embrasse presque autant qu’on en joue, au son parfois si proche de la voix, était fait pour moi, même si on peut se poser la question de savoir si ma maladresse insigne ne m’aurait pas rendue inéligible à son apprentissage.

Pour ce qui est de la voix, si j’ai caressé, petite, l’idée de devenir cantatrice (de l’influence de l’air de la Reine de la nuit de la Flute enchantée de Mozart, interprété par Lucia Pop), j’ai, aujourd’hui, une relation un peu distante avec la mienne. Comme beaucoup, je n’aime pas ma voix parlée et cultive un scepticisme indécrottable sur mes capacités vocales malgré tous les encouragements de ma chef de chœur et la confiance inouïe qu’elle m’accorde. C’est peut-être ce doute qui me l’a fait travailler de manière un peu molle au risque de décevoir quelqu’un (qui se reconnaitra) qui m’a fait progresser malgré moi et que je remercie ici de tout ce qu’il m’a donné sur le plan technique et humain.

Ainsi vont les jours. Mes nièces me prouvent à l’envie qu’il faut vraiment vouloir les choses et non pas seulement vouloir qu’elles adviennent. Mais je ne suis pas sûre d’être capable de me  « réformer », comme disent les juristes, complètement là- dessus. C’est mon côté paresseux.

 

Trio

C’est une petite vidéo partagée par une amie sur facebook. Slava sucre le dessert d’Arthur (le « sucre du printemps », lui dit-il), Galina s’essaye au cigare, on digresse,  en russe, en français, en anglais. On chante aussi.

Arthur Rubinstein, Mstislav Rostropovitch, Galina Vichnevsakïa : trois artistes, immenses, s’amusant comme des gosses dans un restaurant. Peut-être avaient-ils un peu bu …

L’amie avait ajouté en commentaire : « vivants ». Je savais Arthur et Slava morts depuis des années mais je la croyais, elle, encore de ce monde.

Un petit tour sur Wikipédia m’apprit qu’elle s’était éteinte le 11 décembre 2012.

Trente ans plus tôt, j’avais cassé ma tirelire pour assister à une représentation d’Eugène Onéguine, dirigée par Slava, dans laquelle Galina tenait pour une dernière fois le rôle de Tatiana. Elle n’en avait plus l’âge, sa voix, aux graves trop denses, n’avait plus vingt ans non plus. Mais leur engagement commun, cette maîtrise passionnée m’avaient emportée dans leur sillage.

Dans l’après-midi, je l’avais croisé, lui,  faisant les cent pas devant l’Opéra, un sac griffé d’une marque de luxe à la main. J’avais attendu sur le trottoir d’en face qu’elle le rejoigne avant de reprendre ma route. Histoire de les graver ensemble dans ma mémoire…pour moi seule. En vain.

Rentrée, après le spectacle, dans la chambre meublée que j’occupais alors, j’avais eu l’impression de me cogner aux murs. Tout ce souffle ne rentrait pas dans mon espace.

Ou plutôt, je n’avais pas idée de ce qu’ « espace » pouvait signifier. Je l’ai compris dix ans plus tard, en 1992, sur les pentes des monts Fanskye au Tadjikistan, quand au bout d’une journée de marche harassante apparut en contrebas le lac Koulikalon : une impression d’infini. Ces paysages  vous obligent à changer d’échelle.

Pour la petite histoire, j’avais aussi été « courtisée » par un chauffeur tadjik, Ahmatullah, au grand amusement de mes compagnons de voyage et  à mon grand dam :  m’établir à Pendjikent ne faisait pas partie de mes projets de vie.1-IMG_20150806_0001

 

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1978 : Galina et Slava sont  déchus de leur nationalité soviétique pour avoir, entre autres faits d’armes, hébergé Soljenitsyne. Pensant à leurs filles, qui ont à peu près mon âge, j’avais essayé d’exprimer ma solidarité au travers d’un texte maladroit que ma grand-mère avait cependant jugé suffisamment intéressant pour essayer de le leur faire parvenir via une revue musicale où elle avait quelque entrée. Ils ne l’ont sans doute jamais eu entre les mains et c’est tant mieux.

Tout cela m’est revenu d’un bloc, en vrac, en regardant les images de ce repas festif et brouillon. Et j’ai pensé : « c’est singulier comme de joyeux vagabondages amicaux  peuvent susciter de  mélancoliques réminiscences ».

 

Texte et photos S. Lagabrielle.