En sortir

P1070409Dans sa livraison matinale du 26 novembre, sur le site arrêt sur images, Daniel Schneidermann exhorte à la prise de distance. « Urgence, donc : ralentir. Réfléchir. Dézoomer. Se laver la tête de la petite musique on-va-les-écraser-terrasser-exterminer-pulvériser-intensifier-les-frappes-d’ailleurs-le-Charles-de-Gaulle-est-sur-zone-regardez-nos-avions-comme-ils-sont-sexy-quand-ils-décollent ». S’extirper « du naufrage du renseignement français, qui n’a pas failli-a-fait-ce-qu’il-pouvait-d’ailleurs-c’est-la-faute-aux-Belges-laxistes-et-de-toutes-façons-le-risque-zéro-n’existe-pas ».

Sans m’être jamais laissée enfermer dans les refrains là, je dois avouer que je suis un peu à bout de lectures et que les ressorts de l’impensable … restent étrangers à ma pensée. Du moins pour le moment.

Heureusement, parfois, le quotidien des autres offre des parenthèses où loger des vagabondages indispensables à notre santé mentale.

Ma mère m’apprend que ma nièce a un devoir à faire, dans le cadre de ses cours d’arts plastiques (elle est en première au lycée), sur la courbe.

– La courbe, c’est tout comme intitulé ?

– Oui.

Quand rien ne vient, aller à la racine : la définition. Ce brave Larousse me propose :

– ligne ou forme courbe (tiens donc !) : la courbe des sourcils.

– Virage d’une route, d’une voie de communication.

– Représentation graphique de l’évolution d’un phénomène  : la courbe des ventes.

– Géométrie : image dans un espace euclidien de dimension 2 ou 3 d’un intervalle de ℝ par une application continue (??????).

En cliquant sur l’onglet « expressions » je trouve :

Balistique (on n’en sortira pas) : courbe de sécurité : courbe enveloppant toutes les trajectoires des projectiles tirés par une même arme avec la même vitesse initiale, l’angle au niveau variant seul de 0 à 90°.

Géométrie (encore) : courbe représentative d’une fonction : représentation graphique cartésienne d’une fonction dont l’ensemble de départ est infini.

Et sous l’onglet « Synonymes » : arrondi, cambrure, cintrage, courbure, galbe, voussure.

Autant se laisser errer sur le mot et ses rimes.

Je songe qu’il est des courbes aimables, celles sur lesquelles la main s’attarde, qu’il en est des revêches comme les graphiques, tels ceux que google me suggère comme illustration de ce billet.

Dans quel sens une courbe se prend-t-elle ? Celui du sentiment, de l’envie ? Une courbe qui partage 5 lettres avec le mot fourbe l’est-elle puisqu’elle n’est pas droite ? Après tout, son jumeau l’arrondi manifeste quelques libertés avec la vérité en voilant l’exactitude d’un résultat.

Au fond, j’aime la courbe floue, celle qui ne se dit pas, qui s’offre et se débine, la courbe des jours qui va croissant à partir du solstice d’hiver et ne sait pas de quoi le ciel, demain, sera fait.

Mais tout cela ne fait pas un devoir, loin de là.

Compose-t-on avec une courbe ?

Epuiser une courbe revient-il à tourner en rond ?

Je songe encore qu’il n’y a pas de jeu possible sur le mot. Juste, peut-être, des glissements ou des contrepèteries (cambre-toi, fier si courbe).

La courbe n’est pas comme le présent sur lequel avait dû disserter son père. Malicieux, il avait choisi de parler du présent au sens de cadeau. L’idée seule aurait dû lui valoir une bonne note à mes yeux. Mais il a eu zéro.

Zéro :  une courbe repliée sur elle-même, humiliante dans sa simplicité.

 

Texte et photo S.Lagabrielle. Toux droits réservés