C’est une petite vidéo partagée par une amie sur facebook. Slava sucre le dessert d’Arthur (le « sucre du printemps », lui dit-il), Galina s’essaye au cigare, on digresse, en russe, en français, en anglais. On chante aussi.
Arthur Rubinstein, Mstislav Rostropovitch, Galina Vichnevsakïa : trois artistes, immenses, s’amusant comme des gosses dans un restaurant. Peut-être avaient-ils un peu bu …
L’amie avait ajouté en commentaire : « vivants ». Je savais Arthur et Slava morts depuis des années mais je la croyais, elle, encore de ce monde.
Un petit tour sur Wikipédia m’apprit qu’elle s’était éteinte le 11 décembre 2012.
Trente ans plus tôt, j’avais cassé ma tirelire pour assister à une représentation d’Eugène Onéguine, dirigée par Slava, dans laquelle Galina tenait pour une dernière fois le rôle de Tatiana. Elle n’en avait plus l’âge, sa voix, aux graves trop denses, n’avait plus vingt ans non plus. Mais leur engagement commun, cette maîtrise passionnée m’avaient emportée dans leur sillage.
Dans l’après-midi, je l’avais croisé, lui, faisant les cent pas devant l’Opéra, un sac griffé d’une marque de luxe à la main. J’avais attendu sur le trottoir d’en face qu’elle le rejoigne avant de reprendre ma route. Histoire de les graver ensemble dans ma mémoire…pour moi seule. En vain.
Rentrée, après le spectacle, dans la chambre meublée que j’occupais alors, j’avais eu l’impression de me cogner aux murs. Tout ce souffle ne rentrait pas dans mon espace.
Ou plutôt, je n’avais pas idée de ce qu’ « espace » pouvait signifier. Je l’ai compris dix ans plus tard, en 1992, sur les pentes des monts Fanskye au Tadjikistan, quand au bout d’une journée de marche harassante apparut en contrebas le lac Koulikalon : une impression d’infini. Ces paysages vous obligent à changer d’échelle.
Pour la petite histoire, j’avais aussi été « courtisée » par un chauffeur tadjik, Ahmatullah, au grand amusement de mes compagnons de voyage et à mon grand dam : m’établir à Pendjikent ne faisait pas partie de mes projets de vie.
1978 : Galina et Slava sont déchus de leur nationalité soviétique pour avoir, entre autres faits d’armes, hébergé Soljenitsyne. Pensant à leurs filles, qui ont à peu près mon âge, j’avais essayé d’exprimer ma solidarité au travers d’un texte maladroit que ma grand-mère avait cependant jugé suffisamment intéressant pour essayer de le leur faire parvenir via une revue musicale où elle avait quelque entrée. Ils ne l’ont sans doute jamais eu entre les mains et c’est tant mieux.
Tout cela m’est revenu d’un bloc, en vrac, en regardant les images de ce repas festif et brouillon. Et j’ai pensé : « c’est singulier comme de joyeux vagabondages amicaux peuvent susciter de mélancoliques réminiscences ».
Texte et photos S. Lagabrielle.

Quel plaisir vivant !
B.R
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Merci !
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Ils sont à la fois joyeux et émouvants..et à n’en pas douter ils aimaient la vie!
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