
Pourquoi cet sorte de fétichisme sur les cent jours ? Bien sûr, on pense à la période marquée par le retour de Napoléon de l’île d’Elbe jusqu’à la défaite de Waterloo (qui ne dura pas exactement 100 jours d’ailleurs selon le point de départ choisi. Si j’en crois Madame Wikipedia :
- 95 jours entre le 20 mars, date de son retour aux Tuileries, et le 22 juin, date de son abdication au profit de son fils Napoléon II ;
- 136 jours entre le débarquement de Napoléon dans le golfe Juan et son embarquement à l’Île d’Aix vers l’Angleterre.)
Sous notre Vème République, « l’expression fait plutôt allusion à la durée moyenne de l’état de grâce post-électoral – correspondant au lendemain immédiat de l’élection début mai, la campagne des élections législatives qui la suivent, et enfin la pause estivale – soit une centaine de jours sur la période de mai à mi-aout, peu propice aux manifestations, durant laquelle le président encore au faîte de sa popularité a l’occasion de lancer les réformes les plus ambitieuses, qui sont rarement les plus populaires », euphémise toujours la même (qui m’apprend par la même occasion que chez les chinois l’expression est associée à la Réforme des Cent Jours initiée par l’Empereur Guangxu en 1898. A l’image du retour éphémère de Napoléon, cette période chinoise a connu le même destin funeste puisque en réaction, l’Empereur de Chine s’est vu renverser par l’opposition conservatrice à la Cour impériale).
La référence à ce chiffre , qui tend à se multiplier ici (les 100 jours du Premier ministre ou les « 100 jours d’apaisement » macronistes en plein mouvement social contre la réforme des retraites) a trouvé sa déclinaison aux USA en 1933.
Le 25 juillet de cette année là, Franklin D. Roosevelt prononça un discours à la radio dans lequel il évoqua l’idée d’un retour sur « les 100 premiers jours » de sa Présidence. Le but était de prendre un peu de recul vis à vis des évènements marquants le démarrage du New Deal. Depuis lors, les 100 premiers jours d’un mandat présidentiel ont pris une signification symbolique, et la période est considérée comme une référence pour mesurer le succès d’un président.
Il semble que les résultats du second mandat trumpien soient aussi, sinon un peu plus, médiocres que ceux du premier. La cote de popularité du Président se situerait autour de 41 % (au lieu de 45 % en 2017). Il serait également le seul à ne pas avoir atteint le seuil de 50 % depuis que cette évaluation des 100 premiers jours existe.
Comme le raconte P. Corbé sur son site Zeigieist, le contexte économique américain est pour le moins « morose » : « le département du Commerce vient d’annoncer que le PIB a chuté à -0,3 % au premier trimestre, en rythme annualisé. Un net ralentissement par rapport au taux de 2,4 % du quatrième trimestre, et bien pire que les 0,8 % anticipés par les économistes (…) Wall Street accuse le coup, redoute une inflation galopante, voire une récession. Les investisseurs s’inquiètent du chaos tarifaire relancé par la Maison-Blanche, avec des droits de douane qui perturbent consommateurs et entreprises ». La situation est si peu brillante qu’elle en vient à inquiéter Maria Bartiromo, la présentatrice préférée du Président sur la chaîne Fox Business. C’est dire.
Mais Trump considère qu’il n’y est pour rien. A l’en croire, les bons résultats économiques enregistrés l’an dernier ne sont pas ceux de Joe Biden mais résultent du fait que les investisseurs ont anticipé sur sa victoire aux présidentielles. Dans la mesure où il n’a effectivement pris ses fonctions que le 20 janvier, ceux de ce début d’ année sont, en revanche, à mettre à la charge de sleepy Joe, peu importe ce qui s’est passé en bourse après sa « libération tarifaire ».
Interviewé par Médiapart au sujet de son livre « Le cas Trump », l’essayiste québecois Alain Roy, confirme ce que l’on savait déjà : Trump est un menteur pathologique, un sociopathe, un type dont les vantardises continuelles décèlent une fragilité narcissique, ayant eu comme sorte de mentor personnel un avocat, Roy Cohn, qui fricotait pas mal avec la mafia et professait qu’il ne faut jamais avouer un fiasco mais prétendre que la défaite est une victoire.
« Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de mécanisme de validation des candidatures présidentielles aux États-Unis permettant d’écarter un tel personnage, manifestement compromis ? » poursuit-il. Bonne question.
Pour l’heure, on retrouve le Donald de l’ère I, en beaucoup plus caricatural (si c’est possible) et agressif. L’un des principes de fonctionnement trumpiens est l’intimidation. et seule une loyauté entière à son égard s’avère payante ce qui donne lieu à des moments de flagornerie d’anthologie comme en témoignent ces extraits filmés d’une réunion de son cabinet :
- Lee Zeldin, administrateur de l’Agence de protection de l’environnement. : “La principale raison de notre présence aujourd’hui, c’est que nous célébrons le 100ᵉ jour des cent premiers jours les plus historiques et les plus décisifs de l’histoire de ce pays”
- Doug Burgum, secrétaire à l’Intérieur. : “Vous n’êtes pas seulement courageux, vous êtes carrément intrépide”
- Scott Bessent., secrétaire au Trésor : “Monsieur, ce furent cent jours mémorables avec vous aux commandes” (encore qu’ici on pourrait se demander si le mot mémorable n’est pas plein de sous-entendus moins flatteurs, mais bon).
- Pam Bondi (procureure générale) : “3400 kilos de fentanyl, depuis que vous êtes là, ces 100 derniers jours.. Ce qui a sauvé (…) 258 millions de vies (…) Grâce à vous, grâce à ce que vous avez fait. Monsieur le Président, vos cent premiers jours ont largement surpassé ceux de n’importe quelle autre présidence dans ce pays. Jamais. Jamais on n’a vu quelque chose de pareil. Merci”
Tout aussi inquiétant est l’activisme anti-immigrants de Marco Rubio, chargé des affaires étrangères, jusque là considéré comme le seul « adulte dans la pièce » : « Nous recherchons activement d’autres pays pour accueillir des personnes de pays tiers. Pas seulement le Salvador. Nous collaborons avec d’autres pays pour leur dire : « Nous voulons envoyer certains des individus les plus méprisables dans vos pays. Accepterez-vous de le faire en notre faveur ? »». Commentaire de l’un de ses anciens soutiens lors de la course aux présidentielles de 2016 : » Il a non seulement trahi toutes les valeurs qu’il prétendait posséder, mais il porte aussi un préjudice profond – à un niveau que j’ai du mal à exprimer – au pays. C’est une chute vertigineuse pour un homme autrefois considéré comme quelqu’un d’ intègre ».
Voilà, chaque jour apportant son lot de trumperie, ces 100 jours interminables nous donnent une idée de la distorsion à venir des principes de la constitution américaine sauf retournement l’an prochain à l’occasion des élections à mi-mandat.
Churchill aurait dit : « On peut toujours compter sur les Américains pour faire ce qu’il faut… une fois qu’ils ont épuisé toutes les autres possibilités. » . Et sans doute aussi beaucoup de monde pourrait-on ajouter.
Je me souviens avoir lu par le passé, un peu dubitative, ce roman uchronique de Philip Roth intitulé « le complot contre l’Amérique », dans lequel l’auteur imaginait son pays tombé aux mains d’un dirigeant fasciste, fervent défenseur de l’ »America First ». Peut-être à relire (mais je ne sais plus ce que j’en ai fait). En attendant on peut écouter ça.