Voyage immobile : digressions sur la chaleur et la pluie

 

Ben a décidé de ne pas bouger. A cette heure, c’est superflu. Même cette petite pichenette, ce petit mouvement du pied pour entretenir le balancement de son rocking chair , même ce petit mouvement là, il ne le fera pas. Le seul qu’il s’autorise est celui qui consiste à porter son verre de thé, plus très glacé maintenant, à ses lèvres.

 

 

Le ciel est blanc et, dans la moiteur, ses cent kilos pèsent le double.

Tizia lui dit qu’il n’est plus qu’un gros homme paresseux, plus bon à rien.

Tiens donc !

 

C’est cette carcasse usée, ce sont ces mains calleuses qui ont payé la maison. Elle n’est pas bien grande, ça non, mais elle est à eux. Alors, il a bien le droit d’en profiter, non ?

Que sait – elle Tizia de la mine ? Que sait-elle des langues de bitume qu’il s’est avalées, plus tard, dans un camion hors d’âge ? Que sait- elle de ces nuits où la fatigue trouble les lumières, de ces nuits à se mordre les mains pour ne pas s’endormir ?

Hein ? Qu’est- ce qu’elle en sait ? Bon Dieu ! Cette véranda est son territoire.

Des chaleurs il en a éclusé, ça, on peut le dire. 60 ans de chaleurs sirotées ici et là. 60 ans de chaleurs, jamais les mêmes. Avec le temps, il a établi ses mesures à lui. Dire la température, ce n’est rien ; ça ne dit pas la lourdeur, ça ne dit pas l’abandon, ni la sueur  :  ça ne dit rien. C’est un chiffre, c’est tout.

Cette chaleur-là est mauvaise. C’est une chaleur à six verres. C’est ce qu’il a bu en une heure. Il faudra qu’il bouge pour remplir la carafe. Teigneuse comme elle est, Tizia prendra un malin plaisir à le voir s’extirper de son fauteuil en soufflant. Alors il ruse : ne pas bouger, ou le moins possible, et regarder le ciel se charger. L’immobilité est un long travail.

Les chaleurs de son enfance avaient le goût de l’eau, des baignades en bordure du fleuve. Will, Phil et Jonas : où êtes- vous ?

Le ciel est sale et Ben se sent soudain vieux.

Si on lui posait la question, il dirait qu’il y a des chaleurs sèches et d’autres pleines de suc, des chaleurs qui piquent, des chaleurs qui vous écrasent, des chaleurs qui vous éveillent et des chaleurs qui vous caressent. Il vous dirait aussi, que, dans sa jeunesse, ces chaleurs étaient douces et tendres. Comme sa mère, quand elle lui chantait des berceuses. Qu’il y a des chaleurs ardentes …

Oui, la chaleur était pleine de baisers et de mains, pleine de peau et de cris en ce temps-là.

Et maintenant ?

Il ne trouve rien à dire du présent, sinon que cette chaleur-là est vicieuse, rance et amère. Si seulement le ciel pouvait libérer ses pleurs. Ici, la pluie est une délivrance et un cauchemar. Une délivrance quand elle advient et un cauchemar quand elle dure.

Ben a soudain faim de ces zébrures qui l’effrayaient enfant. De vent. De désordre. Le paysage est trop inerte, trop silencieux. Comme s’il attendait lui aussi.

Mais quoi ?

Son verre est vide et sa gorge sèche. Il se lève avec effort, à regret.

Le ciel est acier.

Tizia est assise près de la fenêtre du salon, inquiète. Son profil est toujours aussi altier et il aime ces formes qui lui sont venues avec les enfants. La nuit, il respire son odeur de musc, de coriandre et de noix de pécan, son corps qui se tait. Ils sont là comme deux vieux matous perdus à se griffer : et pourquoi ?

Le vent se lève. Le ciel grondera sans rien livrer, demain sera plus humide encore et lui, toujours aussi lourd.

Il s’est approché d’elle et a posé sa main sur son épaule. Elle ne l‘a pas chassée.

“Foutu temps hein !”

“Oui, pour sûr. Cela ne donnera rien aujourd’hui. Peut – être demain.”

“Peut – être demain, oui.”

Elle a tapoté sa main pour le rassurer.

“Nous voilà trop vieux désormais” a pensé Ben.

Il a rempli la carafe et regagné son fauteuil. Il sent monter la bourrasque et l’éclair. L’idée du danger ne l’effleure même pas.

Il attend en se berçant.

 

 

 

 

 

Texte Sylvie Lagabrielle : tous droits réservés

 

Racines

Il y a d’abord eu celui qui me racontait des histoires avant d’éteindre la lumière, aimait  les laisser inachevées, les préserver pour le lendemain ; puis celui, si blond et mince, qui m’a offert “les histoires comme ça”, dont j’étais amoureuse quand j’avais cinq ans, et qui me lisait “l’enfant d’éléphant”.

Celle qui, d’une jolie écriture nette, précise et presque illisible, consignait mes mots d’enfant sur des cahiers que j’ai encore, celle qui n’a jamais cessé d’être là.

Celle qui me regardait avec tendresse et corrigeait mes copies en regrettant mes brouillons.

Celle qui me fit voyager des jours et des nuits sur une oie géante au-dessus de paysages  familiers, parce que je les avais vus, de près, en voiture, pendant les vacances.

Celui qui avait dit “je ne voyagerai plus qu’en rêve” et avait écrit des épopées en ballon, des paris de 80 jours et des plongées dans le ventre de la terre.

Celui qui parlait de mines et d’ouvriers lointains avec violence et sensualité dans une langue que je croyais connaître et que j’ai redécouverte : âpre, colorée, vivante,  insolente et charnelle sur les hauteurs du Machu Picchu.

Celle qui m’a offert un petit cahier cartonné où j’ai jeté mes premiers essais, mais si intrusive que, pour m’affranchir de son exigence, je me suis tue, longtemps, gardant mes mots comprimés dans un petit encrier au fond de ma tête.

Celui qui écrivait ses routes et déroutes, qui n’a jamais, je crois, été en Afrique – peut-être  avait-il peur, lui, homme de l’écrit, de s’y sentir définitivement étranger (pourtant quel conteur il était !) – qui disait les paysages et les pérégrins comme personne et m’a ouvert des chemins vagabonds, libres et poétiques avec cette autre-là, presque sa voisine.

Celui qui, chemin faisant, me conta l’odyssée dans une langue inconnue.

Celui pour qui Allah était grand et l’Auvergne absolue.

Et puis celle qui, un soir, lors d’un dîner, alors que j’évoquais mes soirées d’écriture, m’a raconté celui – là  aux yeux clairs et tristes, cet écrivain dont elle partageait le sud de silence, de rocaille et de vent, et  parlait couramment la langue subtile et grave, pour l’avoir respirée, comme la vie même.

Illustrations : extraits d’un petit cahier de calligraphies constitué en chemin au Japon. Je ne sais rien de ce que raconte le second texte, qui me fut remis sur une feuille volante, pour éponger l’encre du premier …

Sortir du lit

(Photo S.Lagabrielle. tous droits réservés)

D’abord j’ai pensé au lit. A mes lits, de fortune et d’infortune. A leur odeur sucrée, musquée. A mes ciels tantôt blêmes et confinés, tantôt libres et étoilés, rêveurs, livrés à l’espace où l’on se berce de bruits.

Puis ont surgi les matins froissés mais heureux, les rêves collés aux cils, les corps qui ronronnent, les yeux qui se touchent dans un demi-sommeil et tous ces tendres murmurés.

J’ai pensé aussi à cette joie que j’avais, petite, d’embrasser la lumière qui vient et au désir qui me prend, parfois, aujourd’hui, de retenir le jour passé. Cette envie recourber le temps, le replier sur lui-même en une sorte d’origami songeur et personnel.

Et puis j’ai songé à l’eau où j’explose, cet univers proche qui charrie souvenirs aimants et douloureux. Je me suis imaginée boueuse et minuscule à ma source, sinueuse, me projetant sans savoir, endurante jusqu’ à ma délivrance dans l’horizon. Galet roulé, âme parmi les âmes dans un flux serein avant ma renaissance.

Ensuite mes idées se sont délitées, ont vécu leur propre cours. J’ai rêvé de rires éclatés sous l’orage, de poussières suspendues dans un rayon de lune, de pas, de pierres, de jardins sages et fluides, de chemins de traverse, de mains tendues, de regards sombres, de peaux d’épices, de lèvres ourlées, de fumées et d’effluves,  de chagrins gris, de chants délivrés, de traces, et de reflets fragiles… Le temps passant je n’ai plus cherché à construire. Je me suis sentie torrent se jouant de ses digues.

 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture  « Gaz à tous les étages »

Consigne d’écriture  : « Sortir du lit »

Lectures sous l’arbre

Andrésy , Samedi 26 juin 2010.