Des couleurs et des goûts

Ainsi, demain 10 décembre 2022, Annie Ernaux se verra officiellement remettre le prix Nobel de littérature à Stockholm. A lire entre les lignes son interview dans le dernier Politis, elle ne semble pas très à l’aise avec l’évènement.

Je ne suis pas sûre que cette salle, où se déroulera la réception qui suivra son discours, dissipera son sentiment d’étrangeté.

En ce qui me concerne, cette profusion de dorures m’avait accablée et j’avais préféré me tourner vers la ville, déformée par les vitres.

Ce goût pour le nord puise dans ma petite enfance et des vacances d’été au Danemark. Au-delà des couleurs des villes, ce sont surtout les ciels que j’aime à regarder (curiosité baudelairienne ?). Cieux du soir comme ici, toujours à Stockholm …

ou d’avant la pluie comme ici à Copenhague,

ou, ici, sur l’ile d’Olkhon en Sibérie

ou encore ici à Cuxhaven au nord de l’Allemagne

quand ce mélange de noirceur et de lumière fait exploser ce qui quelques minutes avant pouvait sembler assez banal.

Certes, on peut en trouver partout des cieux plombés comme ceux-ci, mais peut-être pas avec un relief lumineux équivalent. Et peut-être pas aussi changeants. Un quart d’heure après le grain, le port de Cuxhaven ressemblait à ça

Les cieux ne sont pas les seuls fils qui relient mes voyages entre eux mais ils contribuent souvent à mes évasions les jours moroses.

Le goût aussi peut contribuer au voyage. Parfois immobile comme ici à la cité du vin. Dans une pénombre relaxante, nous devions essayer de localiser sinon identifier 4 vins différents. Pour nous aider, des photos de différents pays, censés illustrer la provenance, et des parfums, supposés se retrouver dans les arômes des vins, étaient diffusés dans la pièce.

Mais tout n’était pas forcément raccord. S’il nous fut facile de reconnaître un prosecco sur des vues de marchés « sudistes » (provençaux, italiens), ou un malbec sur des paysages d’Amérique du Sud, notre sommelier nous avait casé un vin d’Alsace sur des vues asiatiques et un vin libanais sur des marchés marocains. Pourquoi ? Parce qu’à l’en croire l’un comme l’autre s’accorderaient parfaitement respectivement avec ces cuisines. Si je suis à peu près arrivée à le concevoir pour le vin libanais, je reste plus dubitative sur le mariage d’un vin d’Alsace assez fruité avec la cuisine vietnamienne. Notre sommelier était écossais …ceci expliquerait peut-être cela. A moins que ce ne soit mon défaut d’imagination gustative.

Reste une expérience ludique, singulière et conviviale, la « reconnaissance » du nectar supposant un partage des sensations avec le voisinage. A la sortie, dans le tram, j’en discutais encore avec d’autres participants, certains de passage, d’autres du cru. Des personnes que je ne reverrai sans doute pas de sitôt. Ainsi le goût de l’atelier se révéla-t-il plus long en bouche que prévu.

Photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés

Humour noir

Depuis l’entrée en guerre de la Russie en Ukraine, remarque le journal Le Monde, un florilège d’histoires courtes se propage par le bouche-à-oreille et sur les réseaux sociaux, témoignant du retour en force d’une forme d’expression bien connue hier du monde soviétique : les blagues comme moyen d’exprimer son opposition.

Petits exemples saisis sur twitter

Autres exemples rapportés par Le Monde :

  • Moscou a proposé à Kiev d’organiser une rencontre entre Poutine et Zelensky. Selon des sources non officielles, les travaux pour la construction de la table ont déjà commencé. 
  • La décision prise récemment par le législateur russe d’interdire le mot « guerre » est ainsi tournée en dérision : « Afin de se mettre en conformité avec les exigences de Roskomnadzor [le gendarme russe des communications], le livre de Léon Tolstoï Guerre et Paix a été renommé Opération spéciale et haute trahison. »

« C’est une forme de thermomètre de l’opinion publique. Plus les blagues sont cruelles, plus elles traduisent l’obsolescence du système, plus elles mettent en avant la contradiction entre les discours et la réalité, et plus elles deviennent intéressantes », relève le chroniqueur radio et humoriste Philippe Meyer.

Je ne suis pas sûre que nous, français, ayons cette capacité d’ironiser sur notre situation, certes moins difficile que celle des russes et des ukrainiens. On s’amusera à peine de vérifier qu’il suffit qu’Olivier Véran, désormais porte – parole du Gouvernement, affirme une chose pour être à peu près persuadé du contraire. Après « les masques ne sont pas utiles en population générale » (et pour cause, on n’en avait plus), nous avons eu droit à « il n’y aura pas de coupure d’électricité ». C’est parfaitement exact, simplement des « délestages tournants ».

Au-delà de la crise énergétique, l’installation de la guerre en Ukraine, défait aussi lentement les coutures de l’Union européenne qui, après quelques semaines de discours martial, apparaît pour ce qu’elle est : un ensemble hétéroclite où la vision des pays partageant des kilomètres de frontière avec la Russie et ayant, pour certains, un passé « soviétique » assez récent ne cadre plus forcément avec celle de pays plus éloignés. Ainsi, la Première ministre finlandaise Sanna Marin (dirigeante d’un pays candidat à l’adhésion à l’Otan), en visite en Australie, a-t-elle vivement critiqué les politiques de l’Union européenne qui mettaient l’accent sur l’importance des relations avec Vladimir Poutine. « Pendant longtemps, l’Europe a construit une stratégie vis-à-vis de la Russie pour resserrer nos liens économiques, pour acheter de l’énergie à la Russie… nous pensions que cela empêcherait une guerre  mais cette approche s’est révélée totalement erronée.  Ils ne se soucient pas des liens économiques, ils ne se soucient pas des sanctions. Ils ne se soucient de rien de tout cela ». Les dirigeants peut-être, le peuple russe cela reste à voir…

Depuis ces déclarations, un accord, qui devrait entrer en vigueur dans les prochains jours, a été trouvé par les pays de l’Union européenne, du G7 et l’Australie pour plafonner le prix du baril de pétrole russe à 60 dollars. Ainsi, seul le pétrole vendu par la Russie à un prix égal ou inférieur à 60 dollars pourra continuer à être livré. Au-delà de ce plafond, il sera interdit aux entreprises de fournir les services permettant le transport maritime. L’économie russe « sera détruite » par l’introduction prochaine de ce plafonnement, affirme la présidence ukrainienne. Allez savoir pourquoi, je doute.

Pour l’heure, la guerre fait davantage les affaires du vieux Joe qui a en quelque sorte envoyé sur les roses notre Président venu dénoncer le caractère « inamical » de la loi américaine de réduction de l’inflation (IRA). L’adoption de ce programme de 369 milliards de dollars par le gouvernement américain, destiné à attirer tous les groupes sur son territoire, fait craindre une désindustrialisation massive en Europe. « Sous couvert de verdissement de l’industrie, les États-Unis se livrent à un véritable dumping pour rapatrier les industries et les savoir-faire sur le territoire américain. Et il ne s’agit pas seulement de secteurs ou de technologies stratégiques comme les semi-conducteurs. L’énergie, le solaire, l’hydrogène, l’automobile, l’acier, le zinc, les batteries, tous les secteurs se voient offrir des subventions massives, s’ils s’installent ou se réinstallent aux États-Unis », analyse un responsable européen.  Pour plus de détails, lire ici :

https://www.mediapart.fr/journal/international/281122/entre-les-etats-unis-et-l-europe-l-ombre-d-une-guerre-commerciale

Autre exemple : le remplacement du gaz russe par le gaz de schiste américain vendu au prix fort à l’Europe.

Comme de juste les Européens avancent en ordre dispersé. Subventionner nos industries à notre tour ou ne pas subventionner ? Là est la question. Il faudrait sans doute pour cela renoncer à une certaine doxa économique européenne, temporairement relâchée pour cause de Covid.

Coincés entre urgence climatique et « sobriété imposée », on aurait bien besoin d’histoires drôles pour décompresser.

Ayant passé un temps assez conséquent à essayer de démêler une histoire de prélèvement bizarre sur mon compte en banque -avant d’avoir affaire à un humain, j’ai dû me cogner je ne sais combien de sas artificiels-, je rigole toute seule sur ce dessin.

On tourne en rond

Je vois dans cette histoire étrange comme une allégorie non seulement des Cop successives et autres sommets climatiques mais aussi, plus généralement, de la politique hexagonale actuelle. Ecoterrorisme, à propos des happenings soupiers dans les musées, écototalitarisme, à propos de l’interdiction de la corrida, économies, ou, pardon, sobriété énergétique, tout est de plus en plus éco et rien ne semble avancer. Sur le réseau twitter un compte parodique s’en fait l’écho :

Même impression à l’Assemblée nationale où l’absence de majorité absolue avait laissé espérer un renouveau de la discussion parlementaire. Peine perdue pour cause de 49-3. Cet article donne la possibilité au Premier ministre, après délibération du Conseil des ministres, d’engager la responsabilité du Gouvernement sur le vote :

  • d’un projet de loi de finances ;
  • d’un projet de loi de financement de la sécurité sociale ;
  • d’un autre projet ou une proposition de loi en débat à l’Assemblée nationale.

Lorsque le Premier ministre décide d’y recourir, sa décision entraîne la suspension immédiate de la discussion du projet de loi. Le texte est considéré comme adopté, sans être soumis au vote, sauf si une motion de censure est déposée dans les 24 heures qui suivent.

Ainsi, ces dernières semaines, où E. Borne y a eu recours 5 fois – recours qui a immédiatement déclenché le dépôt de motions de censure- donnent-elles un sentiment de déjà vu sous le précédent quinquennat.

La composition de l’Assemblée conduit à des additions de votes variables selon les projets et le compromis tant loué par le Gouvernement tourne à une suspicion de compromission dès lors que les voix du Rassemblement national s’y mêlent. Ainsi s’installe une petite ritournelle de la honte tout comme s’en ancrée celle de l’assistanat que médias et politiques nous ressortent pour justifier une énième « réforme » de l’assurance-chômage.

« On tourne en rond, on tourne en rond, merde » s’énerve Bernard Blier dans le film « Le grand blond avec une chaussure noire ». C’est l’impression que j’ai également. Aussi sûrement que les moutons mongols.

Réminiscences

Je suis tombée sur ces extraits un peu par hasard et, en cherchant des photos de lui sur google, j’ai retrouvé les traits de ses parents dans son visage …et quelques souvenirs. C’était il y a 41 ans. Ayant parfois gardé son frère aîné, Julien, de 5 ans plus âgé, ses parents m’avaient proposé de passer une partie de l’été avec eux du côté de Gordes. Aurélien avait un mois et je devais m’occuper du frère aîné pour soulager un peu sa mère. C’est du moins ce que j’avais compris.

La réalité fut un peu différente car la maison de vacances était partagée avec un couple de psys (dont j’ai complètement oublié le nom) ayant deux enfants de 4 et 2 ans (ou 5 et 3 ans, je ne suis plus très sûre), ce dernier étant particulièrement capricieux. Et il apparut que je devais également m’occuper d’eux.

Le père d’Aurélien, pianiste lui aussi, donnait des concerts dans la région ce qui fait que je me retrouvais souvent confrontée à ce couple que je supportais mal. Pour faire court, je n’ai pas tenu le le coup et j’ai pris mes cliques et mes claques.

Les parents ne m’en ont pas voulu et je les ai revus ainsi que les enfants pendant quelque temps. Aurélien était un petit gamin aux cheveux bouclés et son père parlait déjà de ses dons musicaux. Julien, pour autant que je me souvienne, s’était tourné vers le violoncelle mais je ne crois pas qu’il ait continué sur la voie musicale, du moins en professionnel.

Je ne sais pas pourquoi nous nous sommes perdus de vue. Le fait que je travaille, peut-être, et ne dispose plus de temps pour les enfants. Allez savoir.

Il reste toutefois une trace bien lisible de cette rencontre : le nom de ce blog. Je le dois à Julien qui m’avait dit un jour avoir été grondé par sa maîtresse d’école parce qu’il avait un air de rêvage.

Balade oeucuménique

Bordeaux et ses églises oubliées. Cette balade de 3 heures, proposée sur le site du tourisme, est organisée par un guide indépendant qui en a plus d’une dans son sac (du Bordeaux au Moyen-âge au Bordeaux coquin, du Bordeaux romain au Bordeaux de la seconde guerre mondiale en passant par le Bordeaux criminel et j’en passe…). Le titre de cette balade-ci me paraît un peu curieux car aucune n’est vraiment oubliée et le dernier lieu visité n’est pas une église. Mais bon.

Sise sur une petite place en face de l’hôpital Saint-André, l’église Sainte-Eulalie, élevée sur une chapelle du VIIe siècle, à laquelle succéda un monastère, fut construite à l’époque gothique marquant un angle de rempart. Fortement remaniée au début du XXe siècle dans un style néogothique assez massif, il est assez difficile de l’imaginer telle qu’elle fut. C’est aujourd’hui un espace plutôt sombre aux murs remplis d’ex-voto, assez plombant à mes yeux.

Rien à voir avec le dépouillement du temple de la rue du Hâ. Édifié entre 1625 et 1638 comme chapelle pour la congrégation catholique de Marie-Notre-Dame (fondée en 1605 par Jeanne de Lestonnac, nièce du philosophe Michel de Montaigne afin d’éduquer des jeunes filles, notamment celles qui étaient retirées à leur famille protestante), l’édifice fut attribué aux protestants calvinistes bordelais en 1803. De style baroque, la façade est une composition ternaire avec trois frontons, trois ouvertures et trois niches. Massif pourtant, le bâtiment me paraît moins pesant que Saint-Eulalie. Peut-être par sa sobriété intérieure : des murs blancs, une chaire en bois au-dessus de la table de communion sur laquelle repose une bible, des bancs. Point.

Les troisième lieu de culte est aussi un souvenir familial.

La Chapelle de La Madeleine fut inaugurée en 1688 par les Moniales de la Bienheureuse Marie-Madeleine, familièrement dénommées « Madelonnettes ».

L’activité de ces religieuses était triple :
a) rééduquer des femmes accusées d’infidélité,
b) éduquer des jeunes filles « de bonnes familles »
c) soigner des dames âgées payant pension.

En 1804, après la Révolution française, elle fut confiée par Mgr Daviau au Bienheureux Chaminade. Elle devint ainsi le berceau de la Famille marianiste.

Pour moi, c’est surtout là où l’on allait chercher ma grand-mère paternelle qui assistait à la messe du dimanche matin avant de venir déjeuner chez nous avec mon grand-père. Ce dernier, qui n’aimait pas les curés, s’annonçait de son coté. Ancien artilleur ayant fait toute la guerre de 1914-1918, il était sourd comme un pot et avait gardé des combats des cicatrices d’éclats d’obus sur ses mains. La légende familiale raconte que ses sentiments le portèrent d’abord vers la sœur cadette de ma grand-mère, plus vive et enjouée que cette dernière. Mais voilà, Jeanne avait décidé de rentrer dans les ordres. Son anticléricalisme trouvait-t-il ses origines dans la guerre et/ou cette déconvenue sentimentale ? ou avait-il toujours bouffé du curé ? Difficile à savoir car on ne parlait guère dans la famille. Lui n’évoquait jamais la Grande Guerre. Que voyait-il de la position où il se trouvait ? Dans une petite remise dans notre jardin étaient arrivées, je ne sais comment, quelques épaulettes et, mais je ne suis pas sûre, un fourreau de sabre lui ayant appartenu. Sur les photos, il avait de le prestance et une moustache avenante. Quand j’étais petite, il m’emmenait parfois aux galeries bordelaises …surtout pour conter fleurette aux vendeuses. Pétainiste, comme pas mal d’anciens combattants de 14-18, il mourut en mai 1968 sans savoir ce qui se passait au dehors. Sa conscience était déjà ailleurs.

Pour revenir à la chapelle un bâtiment pas vraiment gracieux comme on peut le voir mais dont l’orgue est réputé.

A suivre, une chapelle dans un lieu laïc, le Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (Crous). L’espace occupé par le centre correspond à l’ancien couvent des capucins (après avoir été, entre autres, une léproserie à l’époque où le bâtiment se trouvait hors la ville, le lieu où se réunissaient les comités des assemblées parlementaires, véritables laboratoires de la loi, pendant la Révolution). Construite au sein de cette enceinte en 1875 puis très vite, suite à la loi de séparation de l’église et de l’Etat en 1905, rattachée au domaine public, la chapelle est considérée comme un des plus beaux exemples d’architecture néogothique du bordelais. Dédiée à l’organisation d’évènements culturels, elle est aujourd’hui en assez piètre état (en particulier les vitraux) et un projet de rénovation a été lancé.

Plus que son architecture qui ne me suggère rien de particulier, c’est plutôt sa discrétion, car on ne la distingue pas de la rue, qui constitue une curiosité compte tenu de son volume.

Dernière partie de la visite, qui nous aura conduits non loin de la gare … une mosquée sise dans une ancienne imprimerie !

De la mosquée en elle-même on ne parlera guère mais plutôt des rites et les coutumes de l’Islam. L’Imam préfère qu’on l’interroge : pourquoi se déchausse-t-ton ? Comment les prières sont-elles réparties? Comment font ceux qui travaillent pour respecter les 5 prières ? Les femmes et les hommes prient-ils ensemble (oui mais pas côte à côte) ? Des questions assez basiques mais qui ont l’avantage d’ouvrir les discussions. Pour l’imam, il est important de « montrer la religion telle qu’on la vit au quotidien, pas telle qu’on se l’imagine« . Ce qui paraît sensé. Le temps imparti à la visite ne permettra pas d’aller bien loin. mais la surprise de cette balade aura permis d’ouvrir un peu les têtes.

Sur le chemin du retour je me suis fait la réflexion qu’une visite de la synagogue aurait équilibré un programme décidément mal nommé mais voilà, à cette heure là et ce jour là (vendredi) elle était fermée. Cela m’aurait rappelé quelques souvenirs d’enfance quand mon copain Jean-Michel, fils du rabbin de l’époque qui amenait, comme moi mais pour d’autres raisons, ses repas à la cantine, scrutait avec perplexité le contenu de mon assiette (j’avais des soucis digestifs).

« Tu es sûre que tu es juive toi ? »

En la matière je ne suis sûre de rien.

Brève rencontre

En revenant de courses, je croise ma voisine d’en face en sortant de l’ascenseur. Un peu brutalement dans la mesure où nous avons poussé la porte de l’engin à peu près en même temps, elle tirant, moi poussant.

Je suis chargée, elle aussi : cinq ou six sacs poubelles. On s’amuse de notre simultanéité. Elle me demande depuis combien de temps je suis là.

– depuis le mois de mars ;

– ah! Nous ne nous sommes jamais présentées, je suis Marina et j’habite ici avec ma fille.

Je lui dis que j’avais croisé aussi d’autres personnes allant ou venant de chez elle. Elle me dit « oui, ils sont de ma famille et ont désiré repartir chez eux ».

J’ai demandé où : « en Ukraine. Ils avaient le mal du pays et on ne peut pas retenir qui veut partir ».

Elle a les traits tirés, fataliste, en robe de chambre, sur le palier.

Je ne sais pas depuis combien de temps elle est en France car, quand je lui dis que j’habitais avant Levallois- Perret, elle me répond « je connais bien, je travaillais chez xxxx ».

Pas de doute, l’enseigne y avait un pied à terre et même une cantine que j’avais fréquentée, L’immeuble a été détruit pour faire place à de nouveaux immeubles cossus.

Ses sacs poubelles sont pleins à craquer et je ne sais pas ce qu’elle jette. J’entrevois tout de même du tissus mais elle me dit que cela n’a rien à voir avec des vêtements.

Des douleurs, de la mémoire, peut-être ?

Faux ressemblants

Hannah Arendt

Joli strike RN les 24 et 25 octobre. En annonçant que son groupe allait voter la motion de censure de la Nupes contre le projet de loi de finances, Marine

– a mis celle-ci dans l’embarras (sic), tellement qu’à trop se défendre …celle-ci en deviendrait suspecte ;

– fait sentir de vent du boulet (à 50 voix près) au Gouvernement,

– et contribué à réduire LR à un rôle d’ opposant de papier.

On pensait avoir tout vu avec la caporalisation du groupe « En marche » lors du précédent quinquennat. On pensait que la recomposition de l’Assemblée Nationale permettrait un réveil de la discussion parlementaire.

Ce qui se profile au regard des discussions des projets de lois de finances et de financement de la sécurité sociale a de quoi doucher les espérances.

On discute des journées, voire des nuits, en commissions, en Assemblée. Des amendements sont votés au texte initial avec des majorités diverses. Dans le même temps, le Gouvernement fait son tri, déclenche l’article 49, alinéa 3 sur le texte qui lui convient, à quoi répond une motion de censure en face, qui, la surprise Marine le souligne, n’a aucune chance de passer sans certains. Fermez le ban.

Certes l’utilisation du mécanisme est de nos jours encadrée mais rien de rassurant pour autant. Le calendrier parlementaire a ses arcanes et le Gouvernement sait en jouer.

Pour un petit rappel sur la chose, voir ici :

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2022/10/19/article-49-3-comment-ca-marche-combien-de-fois-a-t-il-ete-utilise-durant-la-ve-republique_6146430_4355770.html

Sur les 89 utilisations de l’article 49 al. 3 depuis 1958, 51 ont fait l’objet d’un dépôt d’une motion de censure… et aucune d’entre elles n’a été adoptée. Et pour cause : « Seuls les députés favorables à la motion de censure participent au scrutin », précise le règlement de l’Assemblée. Autrement dit, l’abstention vaut soutien au gouvernement, et il faut 289 députés pour le censurer.

Ce n’est, par ailleurs, pas la première fois que cet article est utilisé par un parti ne disposant que d’une majorité relative à l’Assemblée. Rocard, puisque c’est de lui qu’il s’agit, en fit l’usage le plus massif à l’heure où son utilisation n’était pas limitée (voir ici : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-vif-de-l-histoire/13h54-le-vif-de-l-histoire-du-jeudi-16-juin-2022-2720059).

Il manquait 16 sièges à Michel Rocard, il en manque 44 à la coalition gouvernementale (Renaissance+Modem+Horizons) actuelle. Là se situe peut-être la différence : la composition de l’Assemblée ou plutôt comment elle advint.

Celle de la IX législature de la Ve république (sous Rocard donc) était plus « franche », j’entends par là que chacun avait été élu sous la bannière de son parti seul et non celle d’une coalition. Ce qui n’est pas le cas de l’actuelle où se sont affrontées aux législatives deux coalitions (chose qu’à mon sens la Vème voulait éviter) : Ensemble et la Nupes. Chacun faisait état de la composante de la coalition à laquelle il.elle appartenait mais, au final, l’identification fut plus diffuse au point que je ne sais pas toujours à quelle composante tel ou tel appartient. Élément dont le Gouvernement, qui sait qui est qui, joue sans retenue à propos de la Nupes en prenant soin de bien distinguer les députés de la France insoumise des autres.

En position d’arbitres : LR (62 députés), le RN (89 députés), plus un petit groupe : Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires (LIOT, 20 députés). Disposant des plus gros effectifs d’opposition (LFI n’ayant que 75 députés soit presque autant à lui seul que les autres composantes de la Nupes mais raisonnons en terme de composants séparés), le RN manifestement a décidé de faire valser un peu tout le monde.

Le pragmatisme suppose un certain cynisme mais, là, il me semble que l’on atteint un niveau assez conséquent (mais sans doute ne sommes nous pas à l’abri d’autres surprises). Ainsi Marine et son groupe votent-ils, sans fard, des textes, présentés par le Gouvernement et/ ou sa majorité relative, notamment en matière économique et sociale, assez éloignés de leurs bruyantes profession de foi de protection des populations précarisées …sans que le gouvernement trouve à redire à ce ralliement. Ni la majorité qui l’appuie.

Le happening, lui, constitue un avertissement sans frais pour tout le monde. Au vu de sa progression, le RN peut se monter joueur.

Qui assumerait d’avoir fait tomber un Gouvernement avec ces voix là ?

Pour qui le prochain baiser de la mort ?

Au Parlement, ce qui semblait ouvert est verrouillé.

Pour l’heure, c’est à qui saura dégainer la comm’ la plus percutante. Qu’importe qu’elle soit vide et/ou mensongère (les boules puantes se balancent aussi en escadrille) pourvu qu’elle soit engrammée.

De ce point de vue, je ne sais pas si on doit à Frédéric Michel, le nouveau conseiller en communication du château, le format de l’émission « l’Évènement  » sur France 2.

A un moment donné, il va falloir que je vous pose des questions, fait remarquer Caroline Roux à Emmanuel Macron au bout de 29 minutes, soit la moitié de l’émission.

Où il se vérifie qu’Emmanuel Macron parle tout seul pour lui seul sur des tréteaux télévisuels où il peut, en mauvais comédien qu’il est, surjouer ce que bon lui semble.

PS: Jacques Ellul définissait le lieu commun ainsi, « il ne supporte aucune discussion de base. Il sert à tous comme pierre de touche, comme instrument de reconnaissance. Il est la commune mesure qui permet de s’entendre quand on discute politique ou civilisation… Les mettre au jour, les placer en situation de contestation devient tragique, car c’est le moyen de se comprendre qui est alors discuté. « 

Allez savoir pourquoi j’y repense …

PPS du 28 octobre : Qui assumerait d’avoir fait tomber un Gouvernement avec ces voix du RN me demandais-je. Apparemment La France insoumise. Le suicide mode d’emploi…

Crépuscule

16 octobre 2021 : un an jour pour jour après l’assassinat de Samuel Paty, poignardé et décapité en pleine rue par un jeune d’origine tchétchène, on rend hommage au professeur d’histoire et de géographie. Toute la journée, des cérémonies sont tenues : dans le Val-d’Oise, où il vivait, dans les Yvelines, où il travaillait, et à Paris, où sa famille a été reçue à l’Elysée (https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/10/16/des-hommages-rendus-a-samuel-paty-dans-sa-ville-son-college-et-a-l-elysee_6098612_3224.html).

16 octobre 2022 : la Nupes organise une manifestation contre la vie chère et l’inaction climatique.

Mauvaise pioche.

Comment osez-vous manifester un tel jour ? Gouvernement, majorité, socialistes cacochymes (je vous laisse deviner lesquels), philosophes autoproclamés de boudoirs radiophoniques, journalistes divers, tout ce petit monde y a été de son indignation. Pitoyable diversion quand on sait le peu de soutien dont le professeur semble avoir bénéficié de la part de son administration. Une enquête a, d’ailleurs, été ouverte pour « non-assistance à personne en péril » après une plainte de proches visant l’administration (enquête qui vient de donner lieu à la mise en examen de plusieurs personnes dont des lycéens de l’établissement où il enseignait). Lire ici, notamment :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/06/16/a-la-suite-d-une-plainte-des-proches-de-samuel-paty-une-enquete-ouverte-a-paris-pour-omission-de-porter-secours_6130586_3224.html

Les manifestants nupésiens rendirent hommage au professeur et la polémique aurait pu s’arrêter là si n’était survenu presque dans le même temps un autre fait divers tout aussi sinistre : l’affaire Lola. Principale suspecte : une algérienne de 24 ans en situation irrégulière. Ne disposant pas de titre de séjour valide, la jeune femme s’était vue délivrer une obligation de quitter le territoire français (OQTF) mais la mesure n’avait pas été exécutée.

Ainsi la mort de Lola vint-elle se superposer à celle de Samuel pour alimenter le procès en laxisme du Gouvernement vis à vis de l’immigration intenté par la droite (Les Républicains) et l’extrême droite (Rassemblement national).

Une manifestation pour Lola fut organisée dans la foulée, le pompon de l’instrumentalisation revenant à Eric Zemmour, sosie de Tullius Detritus, ce personnage de La Zizanie (Astérix) doté d’une faculté exceptionnelle pour provoquer des conflits. Certains sur les chaînes de télé en continu firent alors mine de réaliser le côté nauséabond (pour le moins) d’un personnage que leurs lucarnes avaient contribué à populariser.

Toute honte bue, un animateur sur l’une de ces chaînes a célébré le record d’audience de son émission sur le meurtre de Lola. Et pendant ce temps là à Lyon on défile aux cris de « immigrés assassins ».

Il faut une révolution, c’est un petit bourgeois planqué qui vous le dit, ce monde est un désastre » dit cet homme au petit chapeau interrogé dans la rue. Une révolution …mais laquelle ? Le futur Président de 2017 nous la promettait déjà. On a vu.

Alors, l’écœurement passé, difficile de ne pas céder soudain à une humeur crépusculaire sur fond de guerre, de pénuries déjà palpables, de réformes douloureuses annoncées etc….je vous laisse compléter vous même la liste à votre guise.

Pour se distraire des idées noires restent toutefois, et c’est heureux, des instants presque poétiques comme celui saisi ici.

Digressions sur un attentat soupier

« Qu’est-ce qui vaut le plus : l’art ou la vie ? ». C’est cette question, m’apprend le journal Le Monde, qu’ont posée des militants de l’ONG Just Stop Oil, après avoir aspergé de soupe à la tomate « Les Tournesols » de Vincent Van Gogh, à la National Gallery de Londres, vendredi 14 octobre.

Stupeur, colère, insultes sur les réseaux sociaux. Crétins congénitaux, comment desservir plus efficacement la cause que l’on entend défendre, etc… ? L’œuvre était protégée par une vitre et ces militants le savaient.

Où se situe l’inestimable à préserver ? La méthode est discutable mais peut-être la question mérite-t-elle tout de même d’être posée.

Notre « conservatisme » (sic) nous a fait perdre le sens de l’impermanence des choses, et, bizarrement, le happening me fait repenser aux mandalas tibétains, à ces moines déposant méticuleusement, presque grain à grain, du sable mélangé à des colorants naturels à l’aide d’un petit outil en forme d’entonnoir nommé chakpu. Je me souviens de celui réalisé à la cité de La Villette entre le 17 mars et le 30 avril 1995, du silence à peine rompu par le bruit provenant du frottement des petits entonnoirs et de notre impatience à voir l’œuvre avancer. Descendus du Toit du monde jusqu’aux bords du canal de l’Ourcq, les moines absorbés par leur tâche ont-ils seulement enregistré le passage fugitif de nos ombres agitées à la périphérie de leur conscience ?

Symbole bouddhiste de l’acceptation du caractère éphémère de toute chose, le mandala, une fois terminé est détruit. Le rituel de sa destruction se fait dans un grand silence et avec beaucoup de délicatesse. Le sable est ainsi collecté puis dispersé pour retrouver son lieu d’origine, la nature. Ainsi, celui de la Villette a-t-il rejoint les eaux du canal de l’Ourcq.

Pour le dalaï-lama le mandala a le pouvoir « de réduire les tensions… à créer la paix, celle de l’esprit et par conséquent la paix dans le monde». Peut-être devrait-on, alors, inviter nos représentants onusiens, européens, otaniens, que sais-je encore, à en réaliser un ? Ce qui nous changerait des logorrhées stériles.

Je plaisante. Quoique.

Pour moi, je me laisse prendre dans les rets de ces figures géométriques que, selon l’humeur, je vois tantôt en creux, tantôt en relief. J’aime les arpenter comme des chemins buissonniers. Où l’extrême rigueur des traits ouvre sur une joie un peu malicieuse.

Le spectaculaire est aussi éphémère que le mandala mais ne porte pas la même « charge » réflexive. Et je songe que nous sommes de plus en plus mal armés pour re-méditer ce monde.

Pour le détruire par contre … C’est de cela dont nous parle cet attentat soupier et il y a fort à parier que la réponse politique à la question restera dans le vide.