Interlude

Je me souviens de ce petit train qui annonçait aussi des pannes.

C’était ludique et on « jouait » en attendant. La télé ne sait plus faire ce genre de pause. Et nous non plus, plus ou moins accros à l’immédiateté.

Ma mère aura 100 ans demain. Les temps actuels n’engagent pas à l’optimisme. Alors j’ai cherché une forme d’évasion paisible et je me suis souvenue de ça.

Je trouve que l’on devrait réhabiliter la notion d’interlude.

Pour profiter les uns des autres.

Être souverain

En paressant sur Youtube, j’ai vu passer cette vidéo et je me suis demandée ce que cela pouvait bien signifier. « Je ne contracte pas », avec qui ? Pourquoi ? J’ai donc cliqué pour voir. Au début, j’ai cru à un mauvais sketch des Deschiens (émission qui passait à la grande époque sur Canal plus). Mais non, ce couple est tout à fait sérieux et il faut attendre 6 minutes pour réaliser que le conducteur refuse de se soumettre un contrôle d’alcoolémie. Parmi les raisons avancées, toutes assez étranges quand elles ne semblent pas tout simplement loufoques, celles-ci : « Je n’appartiens plus à l’entreprise République française » et cette antienne « je ne contracte pas » qui laisseraient sous-entendre, selon de mieux informés que moi, une sympathie du couple vis à vis des thèses d’une mouvance complotiste dénommée « êtres souverains » voire à celle des « citoyens souverains » (car, on le verra plus bas il faudrait distinguer).

Mais de quoi s’agit-il ? Selon la Miviludes (la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), « la mouvance dite des « Êtres souverains » trouve une partie de ses origines dans le mouvement des Sovereign citizens (« citoyens souverains »), un phénomène apparu aux États-Unis dans les années 1970 et récusant la légitimité de l’État fédéral (…) » .

En France, c’est probablement le Conseil national de transition (CNT) créé en 2014 par un naturopathe complotiste , Éric Fiorile, qui se rapprocherait le plus des « sovereign citizens ».

Ce conseil est une entité qui se revendique dès sa création comme « la seule autorité légitime de France » (sic). Inventeur du concept de « démosophie », Eric Fiorile le définit comme un « modèle de société qui, au lieu d’être dirigée par l’oligarchie politique issue de la République, le serait par la logique et le bon sens de citoyens sans aucune sélection de ceux-ci par la situation sociale, les partis ou les sectes » (Milviludes, rapport d’activité 2021 p. 181 s.) .

Il reste que la mouvance n’est pas homogène et pourrait être qualifiée de « gazeuse ».

Sa visibilité n’est d’ailleurs pas évidente même si, selon la mission, des « citoyens souverains » se seraient retrouvés mêlés à la contestation des gilets jaunes, puis aux mouvances complotistes liées au Covid-19.

Les « êtres souverains » se distingueraient cependant des « citoyens souverains ». En effet, « là où les mouvements de type « Citoyens souverains » contestent toute légitimité au gouvernement en place et entendent le remplacer, allant pour certains jusqu’à appeler de leurs vœux un véritable coup de force, les « Êtres souverains » considèrent que l’exercice de leur liberté passe par un refus de toute citoyenneté, de toute obligation à l’égard de l’État ou de son administration (Milviludes rapport d’acitivité 2021 p. 182).

C’est plutôt cela que l’on retrouve, il me semble, au moins au début de la vidéo chez notre couple rétif. En la regardant, je suis passée de l’incrédulité (qu’est-ce que c’est que ce pataquès ? ), à la rigolade (ah! cette menace de porter plainte pour agressivité et tentation de dégrader la voiture !), puis à une sorte d’inquiétude consternée. Rien ne va là-dedans et les deux protagonistes ont fini en garde à vue. De quoi, après le bris d’une vitre de la voiture, renforcer un délire sécessionniste qu’ils ont exposé dans une vidéo postérieure que je n’ai pas eu le courage de regarder.

Pendant ce temps là à Jérusalem…

Je me souviens… avec quelques autres camarades du kibboutz, nous avions pu prendre quelques jours pour visiter Jérusalem. Partis un peu au hasard, nous avions trouvé à nous loger dans le quartier arménien de la vieille ville. Des chambres propres et spartiates au prix modique. Notre hôte était un petit homme volubile et polyglotte. Non sans humour, il se vantait de parler anglais, américain et australien en plus de l’arménien et de l’hébreu. Il me semble qu’il tenait une petite épicerie à quelques mètres de là mais préférait visiblement papoter avec nous !! C’est à partir de sa maison que nous avions sillonné la ville, nous perdant souvent, en ayant l’impression de plonger dans l’histoire. Le soir, on lui racontait nos aventures et il nous suggérait des coins à visiter le lendemain. Le jour de notre départ, il nous avait demandé quelques minutes, le temps d’aller chercher des paquets de thé qu’il nous avait offerts. Pendant notre séjour, la Knesset avait proclamé Jérusalem capitale éternelle de l’État d’Israël et on avait entendu la ville gronder. Nous étions le 30 juillet 1980.

C’est cette petite dépêche du ministère des affaires étrangères postée le 4 avril sur X (ex-twitter) qui a fait remonter ce souvenir.

Son laconisme n’éclairait guère ma lanterne sur la cause de ces incidents et il m’a fallu chercher un peu. En recoupant ce que j’ai pu trouver, à l’origine se trouve un projet de démolition d’une partie du quartier (presque un quart selon certains médias). En 2021, le « Jardin des vaches » – lieu où les survivants du génocide arménien ont trouvé refuge il y a plus de cent ans – a été loué par le Patriarcat arménien pour 99 (ou 98 selon certains journaux) ans à un investisseur juif australien souhaitant y construire un hôtel de luxe. Signé à l’insu de la communauté, le contrat a suscité un tollé et le 1er novembre dernier le Patriarcat a fini par le dénoncer pour vice de procédure (en gros, non consultation de certaines instances religieuses). Pour plus de détails, lire par exemple ici.

https://www.terresainte.net/2024/02/quartier-armenien-un-document-vieux-de-450-ans-pourrait-annuler-une-vente-contestee

Depuis plusieurs mois, des activistes arméniens militent pour que ce site historique ne soit pas privatisé. Certains campent nuit et jour devant le lieu, dans une tente ou dans une voiture, pour le protéger. Des attaques répétées ont été lancées contre le site. Si certaines ont été mandatées par la société à l’origine du projet immobilier, selon l’aveu même des agresseurs, d’autres s’inscrivent dans une recrudescence de tensions depuis l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite israélienne.

Le 28 décembre, 2023, plus de 30 assaillants armés ont fait irruption dans la zone du Jardin des Vaches et ont violemment attaqué un groupe de religieux et de laïcs arméniens, ainsi que d’autres représentants de la communauté arménienne. La France, par la voix de son consul général à Jérusalem, a condamné « fermement les actes de violence conduits (…) contre la communauté arménienne dans la vieille Ville de Jérusalem qui surviennent après de multiples attaques au cours des derniers mois par des extrémistes violents. » « Il est de la responsabilité des autorités israéliennes de prévenir de tels actes de violence, ainsi que toute remise en cause du statu quo. La France réitère sa solidarité avec la communauté arménienne de la vieille ville de Jérusalem et continuera à suivre la situation avec la plus grande attention » ajoutait-t-il.

Le 3 avril dernier, des Israéliens sont entrés dans le jardin des vaches avec le soutien de la police. Cette dernière a retiré sans aucune ordonnance judiciaire, et sans même avoir prévenu au préalable, les barricades mises en place par les Arméniens pour la protection de la zone. Des heurts alors ont éclaté entre les représentants de la communauté arménienne de Jérusalem, parmi lesquels des membres du clergé, et les Israéliens et la police.

Voilà. On notera que la France ne « condamne » plus « fermement » mais se dit « préoccupée ». Je ne connais rien au langage diplomatique mais il me semble qu’il y a une baisse d’attention entre condamner et être préoccupée.

Le quartier abrite environ 2 000 chrétiens arméniens, une petite communauté soudée dont la présence remonte au IVème siècle. Alors que les regards du monde entier se concentrent sur la guerre contre le Hamas, ce conflit pourrait paraître anecdotique. Je ne suis pas sûre qu’il le soit. Juste un autre visage de l’expulsion. Avec l’aide active de religieux passablement corrompus.

Je n’ai aucune idée de l’endroit où se situait la maison de notre hôte. Si elle aurait été concernée par le projet immobilier. Je me souviens en revanche qu’il s’inquiétait de la décision de ce 30 juillet là.

Dire que l’on fait en défaisant

« C’est une pièce de théâtre sans cesse rejouée dans le spectacle général de l’économie. À intervalles réguliers, un placard s’ouvre et un ministre des finances découvre avec horreur l’existence de titres de dettes qu’il a lui-même placés dans le meuble. S’ensuit une panique générale bien rodée où les portes claquent et où chacun vient crier à la faillite, appeler à la responsabilité, menacer d’une attaque des marchés financiers (…) La scène se poursuit par un régime d’austérité sévère qui concerne principalement les plus pauvres. La misère croît, le pays voit sa croissance structurelle s’effondrer, et la récession est assurée. Le final est assuré par le même ministre qui jure, la main sur le cœur, qu’on ne l’y prendra plus. Avant de retourner remplir le placard… », écrit Romaric Godin dans Mediapart.

« Ciel, mon budget » ! se sont successivement émues diverses éminences ministérielles depuis ces 20 dernières années. Une bonne demi douzaine de plans ont ainsi été concoctés, tapant tous sur les mêmes clous : des dépenses publiques jugées « excessives » et les dépenses sociales. Tous infructueux à nous faire retrouver une vertu budgétaire perdue .

Il y a quelque chose de shadokien dans cette récurrence. En essayant continuellement on finit par réussir. Donc : plus ça rate, plus on a de chances que ça marche.

Aux manettes depuis 7 ans, Bruno le Maire préconise à nouveau de mettre à contribution l’État-providence, qualifié de trop généreux, pour y substituer un « État protecteur des plus fragiles ». Concept pour le moins osé quand on bousille la santé, l’éducation, la recherche, les assurances sociales… bref quand on fait d’immenses trous dans les filets de sécurité sociale sans jamais les ravauder,

« La gratuité de tout, pour tous, tout le temps : c’est intenable ! » brame notre grand argentier, oubliant que cette « gratuité » est financée par nos impôts et contributions. Et puis : « quand on gagne moins, on dépense moins », n’est-il pas ? Comme si l’Etat était censé être géré comme un ménage alors qu’il a des pouvoirs, des moyens, et des devoirs.

« Nous avons une culture nationale qui fait qu’après les crises, nous ne savons pas réduire assez vite notre dépendance à la dépense », renchérit Pierre Moscovici dans La Dépêche. Amusante déclaration de la part d’un gestionnaire désastreux pendant son passage à Bercy de 2012 à 2014 ( la dette publique s’élèvera de 80 à 95 % du PIB durant son mandat) qui a toujours vécu sur fonds publics (j’entends par là, qu’il n’a jamais travaillé, à ma connaissance, ou alors de façon anecdotique, en entreprise ou en indépendant) comme Bruno Le Maire d’ailleurs (je doute que ses droits d’auteur suffisent à nourrir sa nombreuse famille) et, jusqu’ici du moins, Gabriel Attal.

« Réduire les dépenses pour réduire la dette en période de croissance faible, c’est s’assurer d’affaiblir encore davantage la croissance et donc de rendre la dette encore plus difficile à rembourser » semble un principe que les politiques économiques de ces 20 dernières année rendent peu contestable. A cela s’ajoute un oubli opportun de notre ministre romancier à ses heures perdues (ah! ce doux renflement brun (1) dont la dilatation n’a d’égale que celle de son ego septennal !) : le discours anti-impôts et la façon dont l’État se fait providence pour le capital. Une étude de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) a évalué à près de 200 milliards d’euros par an les aides diverses au secteur privé.

C’est peut-être là que le raisonnement shadokien trouve sa limite si l’on considère la dette publique comme paravent d’une destruction méthodique de l’Etat social.

Pour l’heure, nous nous acheminons dès la rentrée vers une énième réforme de l’assurance-chômage, alors même que la précédente ne date que de quelques mois et que la Dares, l’institut statistique du ministère du travail, et de la Délégation générale à l’emploi et à la formation (DGEFP), chargée de construire le cadre juridique des politiques de l’emploi, en dénoncent le caractère peu opportun. Qu’importe. Le scenario bien rodé depuis le premier quinquennat Macron sera sans doute respecté : le gouvernement enverra une « lettre de cadrage » (contraignante, il va de soi) aux partenaires sociaux précisant les économies attendues de la modification des règles de l’assurance chômage ; si ces derniers ne parviennent pas à un accord, l’État reprendra la main et décidera tout seul.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand, concluait Alexandre (Vialatte)..

(1) Référence à un extrait largement commenté de son roman « Fugue américaine » paru l’an dernier :

Pause musicale

C’est une petite vidéo envoyée par un ami. Elle va bien avec ce jour presque estival ici. J’écoute en observant le bourgeonnant érable en face de mon balcon où de petits écureuils s’amusent. C’est l’avantage de cet appartement. qui donne sur un parc assez grand. On peut se laisser aller à contempler la vie qui s’y déroule sans penser à rien. Se soustraire un moment, par exemple sur cette musique de Byrd, au bruit et la fureur du monde et s’apaiser sur une polyphonie ondoyante. Il y a quelque chose de presque curatif à écouter ces voix qui s’entremêlent avec précision et grâce. J’aurais bien aimé être capable de chanter ce genre de répertoire qui réclame, outre une bonne technique vocale, une écoute très fine de la ligne mélodique des différents pupitres.

Je me souviens d’un essai calamiteux d’interprétation d’une pièce de Monteverdi par un petit ensemble auquel j’ai brièvement appartenu. Je ne sais plus quelle voix était « entrée trop tôt » et Monteverdi s’était mué en cacophonie. Celui qui nous dirigeait en riait de consternation…ce qui ne nous aidait pas à retrouver nos marques ! Bizarrement, nos errements n’avaient pas eu l’air de froisser les oreilles des passants venus nous écouter dans la cour du château comtal de Carcassonne où nous nous produisions tous les jours vaguement déguisés en manants. C’était en 1990, pendant les Médiévales qui s’y tenaient en août. On abandonna par la suite Monteverdi pour des choses plus accessibles qui amusaient les enfants et leurs parents.

34 ans déjà. La première guerre du golf venait de commencer. Contrairement à Jacques Chirac qui s’y refusa plus tard, Tonton avait décidé d’y envoyer des troupes.

Facebook et le nu

Je n’en suis pas encore complètement revenue. Mon précédent billet illustré par une photo, prise il y a quelques années, d’un petit népalais d’à peine plus d’un an, à moitié nu, accroupi, s’abreuvant auprès d’un petit bassin d’eau croupie, a été bloqué par facebook. La raison ? Si je comprends bien : la nudité du gamin qui donnait à voir son sexe.

Aurais-je des tendances pédophiles inconscientes ? C’est à se le demander car j’avoue que ni l’indécence du cliché (qu’à tout prendre j’aurais tendance à placer sur un autre terrain : la pauvreté) ni l’idée que je puisse, de ce fait, être en infraction avec les standards de la plateforme ne m’avaient effleurée.

Après une petite recherche, il semble que ma photo tombait sous le coup des « standards de la communauté » relatifs à la maltraitance, la nudité et l’exploitation sexuelle d’enfants qui interdisent la publication de tout contenu « impliquant des tout-petits réels ou non réels, et montrant des organes génitaux visibles, même s’ils sont couverts ou dissimulés par des vêtements transparents ».

Aurais-je plutôt dû, alors, accompagner mon billet de cette photo ci (on notera au passage que l’enfant est une petite fille dont les organes génitaux ne sont pas aussi « visibles » que ceux du petit garçon. Et puis elle est avec sa maman qui la tient affectueusement)?

Le sort réservé au présent billet par facebook me le dira. J’aime bien taquiner parfois. S’il devait être à son tour bloqué, j’en déduirai que si l’on souhaite, par exemple, partager sur ce site des souvenirs de famille, la photo d’un ou une ancêtre tout.e seul.e nu.e sur une peau de mouton (comme on aimait à photographier les bébés autrefois) risque de poser problème en vertu de la règle selon laquelle sont également interdits sur la plateforme les gros plans sur les fesses des enfants.

Sans doute est-il difficile d’apprécier algorithmiquement l’intention de l’auteur d’une photo. Mais certaines règles interrogent. Ainsi, par exemple, une « vidéo ou des photos montrant des officiers de police ou des militaires maltraitant des enfants » ne feront l’objet que d’un « écran d’avertissement afin d’informer les utilisateurs de leur caractère choquant » et pour s’assurer « que seules les personnes âgées de 18 ans ou plus puissent les voir ».

On vit une époque formidable.

Visages

En retrouvant cette photo prise au Népal en 2008, j’ai tout de suite pensé à d’autres enfants, coincés dans l’enfer de Gaza.

Je me souviens : peu après ce 7 octobre 2023 effroyable, les morts des kibboutz et les otages israéliens du Hamas, enfants comme adultes, eurent tôt fait d’avoir un visage, un nom, une histoire, une individualité.

Les morts palestiniens qui s’ensuivirent se résumaient, le plus souvent, en un chiffre. Un chiffre qui augmentait tous les jours et continue d’augmenter. Les victimes civiles de la réplique d’Israël au 7 octobre ne méritaient, à écouter certains éditorialistes bien de chez nous, qu’à peine être nommées comme telles : victimes. Une présomption de culpabilité définitive et sans appel pesait sur elles du fait de leur seule appartenance au peuple palestinien.

« Il y a une différence à faire entre des gens qui sont des civils, qui sont assassinés dans la rue par des commandos islamistes et les victimes collatérales de bombardements consécutifs à cette attaque. Il faut marquer cette différence, c’est même très important de la faire. » (Raphael Enthoven 10-10-2023). « On ne peut pas comparer le fait d’avoir tué des enfants délibérément comme le Hamas, et le fait de les tuer involontairement comme Israël » (Caroline Fourest 29-10-2023).

Le calvaire quotidien des gazaouis, les images d’enfants traumatisés sortis des décombres, les corps anonymes empilés dans des linceuls de fortune, et j’en passe, donnés à voir sur les réseaux sociaux via des vidéos postées en désespoir de cause, le nombre journalistes palestiniens tombés sous des tirs qui ne semblent rien avoir de fortuit ne semblaient rien pouvoir changer au désordre infernal des choses.

Le journal Le Monde restitue leur histoire et un visage à certains de ces corps palestiniens. Une présence. Une chose que l’on aimerait, peut-être, pour soi-même : rester même de manière infime dans le souvenir commun. C’est ici :

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/02/12/les-visages-du-massacre-dans-la-bande-de-gaza_6216068_3210.html

Je ne sais pas à quoi cette prévenance du journal répond : trop plein d’images et de larmes ? Une réponse convenue serait : « comprenez, à ce stade, il faut revenir à un certain équilibre ».

Depuis, la famine s’est installée à Gaza et des images qui en rappellent d’autres aussi. Qui amènent certaine éminente à réclamer « que cela cesse ».

Mais qu’espérer quand deux parties jouent à la stratégie sans issue et que celle qui pourrait peut-être stopper la boucherie, dans un « en même temps » absurde, livre armes d’un côté et largue vivres de l’autre de manière si anarchique qu’on se demande ce qui parvient véritablement aux affamés ?

Et les otages me direz-vous ? Les familles qui essaient de savoir ce qu’ils deviennent se font tabasser par la police d’un homme qui n’a en tête que lui même comme celui dont il espère la victoire aux prochaines élections présidentielles américaines

Vacheries et bas de laine

De l’influence du cul des vaches sur la popularité présidentielle …Seul Jacques Chirac trouvait un plaisir évident au contact animal et humain indissociable du salon. Peut-être aussi l’occasion (soyons méchante) d’échapper un moment à l’œil sourcilleux de Bernadette. Côté agriculteurs, il semble que l’on appréciait cette goulue visite présidentielle. Les difficultés étaient sans doute déjà là, mais les voix des agriculteurs ne firent jamais défaut à l’ancien Président, animal politique carnassier dont on oublia la férocité au fil du temps. Sa reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans la persécution et la déportation des Juifs au cours de l’Occupation, son opposition à la guerre en Irak y aidèrent peut-être – effaçant le malencontreux « les bruits et les odeurs »- comme certains de ses bons mots, allègrement distillés dans la presse, ou encore le personnage créé par les guignols de Canal +.

« La pomme est un fruit sympathique et je l’observe tous les jours ». Ainsi les pommes devinrent-elles un emblème de sa campagne pour les présidentielles de 1995 et un incroyable outil de communication. On n’ imagine pas le Président actuel sur ce registre. Comme on l’imagine mal dire ceci : “Les anciens savaient que la clé des songes est aussi celle de l’équilibre et du bonheur, et recommandaient la pratique de la sieste ». A effeuiller d’autres citations trouvées sur le site du Figaroscope, certaines pourraient tout à fait être endossées par Jupiter comme celle-ci – “un chef, c’est fait pour cheffer”- mais pas celle-là – “le contact humain est le véhicule essentiel de la démocratie » – quand bien même notre monarque républicain aime, solidement encadré, « aller au contact ».

Les diverses expériences de débats tournant au long monologue, de ces sucres participatifs jetés en pâture et jamais suivis d’effets, en témoignent. L’homme Macron ne s’intéresse pas beaucoup à son interlocuteur et ce dessin résume assez bien l’affaire.

Cette année, c’est peu dire que l’inauguration du salon de l’agriculture, sur fond de manifestations paysannes, a tourné au fiasco. Mais le « en même temps  » a la vie dure. Tandis que le Président semble céder sur l’instauration de « prix planchers », le parti présidentiel vote au Parlement européen en faveur d’accords de libre échange avec le Chili et le Kenya ouvrant de nouvelles exemptions de droits de douane entre l’Union européenne et ses nouveaux partenaires. Accords qui risquent d’aggraver encore un malaise agricole européen qui se manifeste largement en Allemagne, en Belgique, en Roumanie, en Espagne, au Portugal, en Pologne, sur fond de revendications identiques.

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Je me souviens de cette campagne publicitaire de la BNP dans les années 70: « Pour parler franchement, votre argent m’intéresse ».

Bruno Le Maire ne dit pas autre chose aujourd’hui, reprochant presque à ceux qui le peuvent de faire des économies. Selon le ministre, l’épargne des européens se monterait à 35 000 milliards d’euros dont plus de 10 000 milliards dormiraient sur des comptes bancaires. Cet argent « doit travailler à la croissance, à l’innovation, à la recherche, pour les entreprises et pour l’emploi » , Aussi envisage-t-il la création d’un produit d’épargne européen « dont nous définirons les caractéristiques, le rendement, avec les Etats volontaires » a-t-il ajouté. A l’heure où les revenus baissent, où les prix grimpent, où le Gouvernement, pour faire baisser sa dette, taille à la hache dans les budgets ministériels notamment ceux de la recherche et de l’éducation, voilà qui ne manque pas de sel.

Pour Raphaël Glucksmann, tête de liste du PS pourles prochaines élections européennes, il serait plus qu’urgent de passer « en économie de guerre », autrement dit de « flécher » les ressources, y compris l’épargne mais il ne le dit pas clairement, vers le renforcement des capacités militaires de l’union européenne. Alors que le congrès américain bloque l’aide à l’Ukraine et que se profile un éventuel retour de Trump à la maison blanche, l’Europe mobilise.

Jusqu’où ? On verra mais dans l’immédiat : sus aux bas de laine à défaut de revenir sur certaines mesures budgeticides du premier quinquennat !

Je ne sais pas de quand date exactement ce dessin (j’aurais tendance à dire les années 1930) mais il me semble encore actuel.

Commentant les dernières déclarations d’Emmanuel Macron à propos du conflit ukrainien, le journaliste Daniel Schneidermann s’interroge (blog Obsessions du 27-2-2024) : « A propos d’Histoire, deux dates, deux périodes, deux ambiances, tournent et s’entrechoquent dans ma tête (…). L’été 1914 (…) La classe politique, les journaux, appellent, désirent la guerre, fraîche et joyeuse, obsédés qu’ils sont par la revanche de 70 (y penser toujours, n’en parler jamais, disait-on). C’est dans l’ADN de cette France-là. Et en face ? Jaurès, si seul, si désespéré, luttant jusqu’au dernier souffle pour éviter l’hécatombe, avant de tomber au tout dernier instant sous les balles d’un assassin. 

Qui avait raison ? Les va-t-en guerre, ou le pacifiste ?

Vingt ans après, c’est l’inverse. Décimée par la grande boucherie,  ne comptant plus ses gueules cassées, la France n’en peut plus. La France, la Grande-Bretagne, se couchent en 36 devant la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler (quand il eût été possible de l’arrêter), et soupirent à l’unisson d’un lâche soulagement à Munich en 38 (…) Et en face ? Outre le PCF, inféodé à Staline, et donc aussi disqualifié que le RN aujourd’hui, un député de droite, Henri de Kerillis, qui à la Une de son journal, L’Epoque, seul, désespérément seul, appelle inlassablement au réarmement, contre la bande patriotarde de l’Action Française, et autres fans de Hitler. 

Qui avait raison ? Les pacifistes, ou le va-t-en guerre ?

L’Histoire a tranché. En 14, tous les efforts devaient être faits pour empêcher la boucherie peut-être la plus absurde de tous les temps. En 36, il eût fallu mobiliser pour éviter l’hécatombe, et Auschwitz. Et aujourd’hui ? L’Histoire n’est ici d’aucun secours.

Il va falloir nous forger une opinion en analysant les données de 2024, enrichies malgré les apparences de facteurs inédits : la défection des Etats-Unis, l’existence et la fragilité de l’OTAN, la dissuasion nucléaire, la sophistication des guerres d’influence. Tout seuls, comme des grands, contre toutes les propagandes. »

On peut discuter de la présentation historique mais moins de la conclusion qui tient d’une certaine évidence.

Que sont nos doléances devenues ?

Sous l’Ancien Régime, m’informe le Larousse, les cahiers de doléances étaient des documents dans lesquels les assemblées convoquées pour l’élection des députés aux états généraux consignaient les réclamations et les vœux que leurs représentants devaient faire valoir. Par l’ampleur de la consultation dont ils étaient le résultat, ces cahiers constituaient en quelque sorte une synthèse sur l’état de la France à l’heure de leur rédaction. Ma mémoire s’était bornée à retenir l’existence de ceux de 1789 mais Madame Wikipedia m’apprend que cet usage, qui remontait au XIII ème siècle, avait été « suspendu » pendant presque 200 ans faute de convocation par le Roi des états généraux.

60000 cahiers environ furent rédigés en 1789 sur l’ensemble du territoire avant d’être réduits au niveau national à 12 cahiers par ordre, enfin à une synthèse générale. Sans surprise, les cahiers du clergé et de la noblesse défendaient globalement leurs privilèges Ceux du tiers état relayaient des préoccupations très disparates mais deux constantes s’en dégageaient : un profond respect du peuple envers le roi et une vive exaspération fiscale.

La rédaction de cahiers de doléances ressurgit durant l’hiver 2018-2019, dans le cadre du « grand débat national » voulu par notre Président pour désamorcer par la concertation la crise des gilets jaunes.

Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire « le 1 » en 2015, Emmanuel Macron, qui était encore ministre mais préparait peut-être déjà sa future candidature, avait répondu ceci à la question de savoir si « la démocratie est forcément déceptive » : « La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude car elle ne se suffit ps à elle-même, . Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. »

Où l’on voit que la reprise de l’expression « cahiers de doléances » n’était peut-être pas complètement fortuite.

Qu’en a tiré notre monarque républicain ? Rien. Les cahiers de doléances sont certes consultables par le grand public dans les archives de chaque département. Mais leur compilation numérisée, détenue par la Bibliothèque nationale de France et les Archives nationales, n’est accessible qu’à une poignée de chercheurs et de chercheuses.

Un petit documentaire, temporairement disponible en replay sur le site de France. tv, nous rappelle opportunément l’existence de ces cahiers, à l’aube des élections européennes. C’est ici (mais hélas il faut se taper la pub).

https://www.france.tv/france-3/nouvelle-aquitaine/la-france-en-vrai-aquitaine/5660031-les-doleances.html

« Emmanuel Macron est le président qui a le plus fait appel à la participation citoyenne, fait remarquer la réalisatrice, Hélène Desplanques. Mais après, il n’en tient pas compte. C’est encore pire. Il ne croit absolument pas à l’intelligence collective, c’est juste une posture. »

On se souvient de ce qui fut fait des propositions de la Convention citoyenne sur le climat. Une autre concertation est en cours dans le cadre du Conseil national de la refondation. Les contributions des participants suivront-elles le même sort que celles matérialisées par les cahiers de doléances ?

Si cela se vérifiait, l’on pourrait dire que notre démocratie se résume à un long classement sans suite.