La mort d’un commandeur

Portrait de Robert Badinter, Président du Conseil Constitutionnel chez lui en mai 1992, France.

Il se disait autrefois en Mitterrandie (les versions varient mais le sens demeure) : « En France, il y a deux grands avocats : Robert Badinter pour le droit et Roland Dumas pour le tordu ».

Le « droit » vient de s’éteindre et le « tordu » vit toujours. Ce qui pourrait presque constituer une allégorie de l’illusion socialiste de 1981, définitivement douchée deux ans plus tard par ce que l’on appela le tournant de la rigueur.

Mais revenons à Robert Badinter. Je me souviens d’un cours de français en terminale durant lequel nous avions discuté de son livre « L’exécution », lié à l’affaire Buffet-Bontems, tout juste paru. J’en avais déduit que Robert était un « pénaliste » comme on dit dans le milieu juridique. Sa nécrologie dans Le Monde m’apprend qu’il fut d’abord un avocat d’affaires. Il n’aurait plaidé dans toute sa carrière qu’une vingtaine de fois aux assises, dans sept affaires de peine capitale en France, et deux à l’étranger. Mais son aura personnelle s’inscrivit surtout, aux yeux du public, dans cette lutte contre la peine de mort qu’il fit abolir en 1981.

C’est d’ailleurs à cela que je l’ai longtemps réduit et à deux livres que j’ai eu grand plaisir à lire : Condorcet, un intellectuel en politique (caractéristique dans laquelle il se reconnaissait peut-être lui-même) et Idiss, livre plus personnel, consacré à sa grand-mère maternelle. Voilà qui est peu pour un homme de cette envergure, me direz-vous. Sans doute. Sans doute aussi parce qu’il me laisse d’autres souvenirs nettement plus amers : son adhésion sans partage à la révision constitutionnelle ayant permis la ratification du traité de Lisbonne, ratification qui s’asseyait sur le non sans équivoque au traité constitutionnel européen émis par les français quelques années plus tôt et, plus grave à mes yeux, la caution juridique apportée à un détricotage social qui se poursuit aujourd’hui.

Co-écrit avec un spécialiste en droit du travail, Antoine Lyon-Caen, « Le travail et la loi », paru en 2015, relança cette vieille lune, chère au patronat, selon laquelle le Code du travail, trop complexe, trop confus (alors même qu’une recodification réalisée en 2008, en avait un peu aéré l’écriture) empêcherait d’embaucher, de licencier, de créer des emplois, de donner une place aux jeunes, d’innover, d’exporter, etc.

Trop gros, trop lourd, illisible, la messe était dite : le Code du travail devait être sim.pli.fié. On observera qu’à l’aune de la compréhension, d’autres Codes, à commencer par le Code général des impôts, auraient mérité semblable attention stylistique et diète amaigrissante. Quant à son poids, les mises en balance sont tout aussi discutables. Ainsi celle d’un certain François Bayrou, jamais avare d’une entourloupe, comparant, alors, les morphologies respectives d’un Code du travail français avec celle de son homologue suisse et vantant la « sobriété » de ce dernier en oubliant opportunément que l’édition du Code français à laquelle il se référait comportait des commentaires et annotations qui contribuaient à son surpoids (sic).

S’ensuivit un rapport, remis par Robert Badinter au premier ministre de l’époque, Manuel Valls, dégageant les « principes essentiels » sur lesquels devait s’appuyer le nouveau code du travail dont la refonte était envisagée pour fin 2017, La soixantaine d’articles énoncée dans le rapport devait servir de préambule au projet de loi porté par la ministre de l’emploi, Myriam El Khomri. Il n’en fut rien et la loi « portée » (ou plutôt endossée) par la ministre marqua le début d’un démontage de l’existant, pas moins bavard et ni moins abscons (je ne pense pas que l’intelligibilité du Code du travail se soit arrangée), dont la pertinence au regard des salaires et de l’emploi interroge.

De l’absence de son père, déporté qui ne revint pas des camps, Robert Badinter disait « C’est obsessionnel, l’absence. C’est d’ailleurs très étrange, c’est une donnée constante de l’être humain, tant que vous n’avez pas vu mort votre parent, ça reste une idée, un concept, une douleur. Mais le deuil ne se fait pas. J’ai longtemps rêvé que mon père réapparaissait. »

Ayant vécu semblable expérience, je ne peux que souscrire à cela. A ce qu’il énonce j’ajouterai : une colère qui, tant que l’absence dura, ne savait pas où planter ses crocs.

Sévigné 2.0 ou les épistoliers numériques

On se gausse, on rigole mais au fond un duel (improbable) au second tour 2027 entre ces deux là me déprimerait moins que celui que l’on nous distille : extrême droite (Marine) c/ extrême droitisé (Attal) … si celui-ci survit à l’usure de Matignon ce qui n’est pas gagné.

Lu sur le site Elucid un article qui se conclut ainsi : « Si Gabriel Attal parvenait à transformer ses années de Premier ministre en prime au sortant, il y aurait là un événement inédit dans l’histoire récente de la République. Cette possibilité n’est pas à exclure : après sept ans de macronisme et cinq ans de hollandisme, le pays est exaspéré par l’indécision et par le caractère brouillon de l’action publique, dont la seule constante réside dans une politique de régression sociale – inavouée sous Hollande, parfaitement assumée sous Macron ». .

« Si Attal parvient à restaurer l’autorité de l’État et à mettre en œuvre une politique empreinte de clarté et de redressement dans des domaines tels que la santé ou l’éducation, il y a fort à parier qu’il en tirera le plus grand profit : les Français seront, dans leur grande majorité, tellement soulagés d’être à nouveau dirigés qu’ils lui en seront reconnaissants. Toute la question est de savoir si le nouveau Premier ministre en est conscient et s’il en est capable, ou s’il n’est rien d’autre qu’un énième clone néolibéral du genre dont les élites accouchent avec méthode depuis quarante ans… ».

Si, si…. Les débuts de ce Gouvernement sur les questions précitées ne suscitent pas un optimisme débridé, pas plus que la rumeur de nommer François Bayrou à un ministère (Éducation Nationale) qu’il occupa jadis et où, à en croire les professionnels de la profession, ces enseignants gaulois réfractaires, il ne fit que ce qu’il sait magnifiquement faire : RIEN.

On devrait inventer le « rien » en discipline olympique. Cela nous vaudrait sûrement des compétitions un peu longuettes mais handicapantes pour nos athlètes hexagonaux, obligés de prouver leur inaction en un temps décidément record (songez donc 15 jours tout au plus).

Revenons à nos épistoliers. Espérons qu’écrire, avec courtoisie, c’est à dire prendre un peu de temps, les engage à plus de réflexion. Mais ce qui m’amuse c’est cette course soudaine à un certain « jeunisme » politique chez nous à l’heure où les américains risquent de se retrouver coincés à choisir entre un cinglé et un qui devrait profiter de sa vieillesse.

Attal c/Bardella, Ruffin c/ Gluksmann, Gluksmann c/ Bardella … faites vos jeux et appariements : on nous les vend déjà comme des lessives alternatives au macronisme nécrosé de ce second quinquennat.

Jeunisme sur le vieux continent, « cacochymisme » sur le nouveau, une sorte de monde renversé : l’année électorale 2024, à peine entamée, ferait rire si elle ne semblait pas signer un enlisement prévisible.

De l’impuissance institutionnelle

Après l’utilisation controversée d’une loi de financement de la sécurité sociale rectificative pour faire passer la réforme des retraites, la nouvelle facétie du Gouvernement autour de la loi immigration aurait pu inciter les « Sages » à un sursaut sinon de conscience du moins de fierté.

Songez plutôt : voilà un Gouvernement qui fait sciemment voter une loi qu’il sait contraire à la Constitution sur de nombreux points et appelle à l’aide le gardien de ce dernier texte en s’asseyant sur le vote des parlementaires qu’il avait pourtant sollicité. En termes plus vulgaires : « on a laissé des malotrus mettre le bordel dans la chambre, si vous pouviez remettre un peu d’ordre là-dedans ».

On avait cru comprendre que le procédé avait sérieusement agacé le Président du Conseil, Laurent Fabius, qui avait profité de ses vœux au chef de l’État pour lui donner une leçon de droit public. Il semble cependant que l’épiderme des autres « Sages » ait été moins irrité.

Car, osons-le, le Conseil a, en gros, fait où l’on souhaitait en haut lieu qu’il fasse (ou plutôt défasse) mais guère au-delà (35 articles sur 86), se concentrant essentiellement sur les fameux « cavaliers législatifs » (des dispositions qui ne répondent pas à l’objectif initial du texte et représentent 32 des articles censurés).

« Soulagement temporaire et en demi-teinte : une censure des 32 articles mais cette censure de forme n’empêchera pas les tentatives de réintroduction des mesures concernées. Et restent dans la loi de nombreuses mesures gravement attentatoires aux droits des personnes migrantes, particulièrement sur le volet répressif (suppression des catégories protégées contre l’expulsion, extension de la double peine…) » a ainsi posté la Cimade qui appelle à rester mobilisé contre l’application de ce texte.

« Aujourd’hui et au regard de l’ampleur de la censure, nous demandons au Président de ne pas appliquer la loi. Il peut ne pas la promulguer. Ce serait le signe qu’il tient compte du désaccord du Parlement et du Conseil constitutionnel », a rêvé le député socialiste Jérôme Guedj, oubliant que le chef de l’État a manifesté depuis son accession au pouvoir un solide mépris des « corps intermédiaires ». 

Comme on pouvait s’y attendre, d’ailleurs, à l’instar de son ministre de l’Intérieur, Jupiter a considéré cette censure suffisamment molle pour y voir, en creux, la validation du texte initial du Gouvernement. La loi sera donc promulguée et appliquée.

Et les cocus consentants – car ils ne pouvaient totalement ignorer cette prévisible suite- de l’histoire resteront les parlementaires LR qui avaient cru atteindre une sorte de Graal existentiel avec le vote de cette loi. Continueront-ils à monnayer leur soutien à la minorité présidentielle à l’Assemblée nationale pour tenter de peser, alors que leur voix est de moins en moins distincte de celle du RN ?

Plus grave : ce jour (26 janvier), la Cour internationale de justice (CIJ) devrait se prononcer sur des mesures d’urgence demandées par l’Afrique du Sud pour la prévention d’un génocide contre le peuple palestinien à Gaza. Les ordonnances de la CIJ, qui tranche les différends entre pays, sont juridiquement contraignantes et sans appel. Mais, la Cour n’a aucun moyen pour les faire appliquer. Reste la question de leur portée politique. Dans un monde où les « équilibres » sont de plus en plus discutés et à l’heure où commence la bataille des présidentielles américaines, quelle sera la portée de celle rendue dans cette affaire ? A suivre donc.

En attendant, à chaque jour sa nouvelle révélation sur notre nouvelle ministre de l’Éducation Nationale (dernière en date : elle se serait immiscée dans une inspection indépendante à la fédération française de football). Combien de temps sera-t-elle maintenue dans ses fonctions, elle qui, en raison de ses responsabilités passées, comme de celle de son mari, accumule les motifs de dessaisissement (en dernier lieu celui du rapport d’inspection sur le collège Stanislas) ? La question est sans doute oiseuse tant la probité ne semble décidément pas faire partie des critères majeurs de recrutement sous l’ère macronienne. Et puis, la politique éducative semble depuis presque 7 ans, à peine discrètement, pilotée du château.. Si.JM Blanquer fut un élève zélé, Pape Ndiaye se montra plus rétif à se faire adouber par Madame. On ne sait si Gabriel eut le temps de prêter allégeance. Amélie sera sans doute priée, au moins pour l’heure, de réviser en silence ses leçons au fond de la classe.

Pour terminer sur une note moins pessimiste, on pourra sourire de ce pastiche.

25 janvier 2024 : jour sensible

Le 25 janvier 2024 sera un jour de pleine lune.

On ne compte pas les mythes et légendes associés au phénomène : loups garous, folie, accouchements, sommeil… Selon que la lune est ascendante ou descendante, il conviendrait de planter tel ou tel végétal. Certains délits seraient plus fréquents durant la pleine lune (vols et larcins, vol d’automobiles, infractions contre des familles et enfants, ivresse et troubles à l’ordre public)…

Pourquoi parler de cela ? Parce que le 25 janvier 2024 est aussi le jour où le Conseil constitutionnel doit se prononcer sur la loi immigration votée en décembre. Texte sensible à défaut d’être sensé s’il en est.

Interrogé mardi dernier sur ce point, lors de son barnum surmédiatisé, le Président de la République a de nouveau assumé le fait d’avoir poussé à l’adoption d’une loi dont il reconnaît sans ambages qu’elle comporte des dispositions contraires aux principes fondamentaux (voir aussi mon billet du 22 décembre dernier).

Cette légèreté présidentielle a fortement agacé le Président dudit Conseil qui a profité de ses vœux au chef de l’État pour rappeler à celui-ci que l’institution de la rue de Montpensier « n’était ni une chambre d’écho des tendances de l’opinion, ni une chambre d’appel des choix du Parlement ».« Il faut toujours veiller à respecter l’État de droit, C’est dans le respect de la Constitution que la loi exprime la volonté générale. » Traduire : pour parvenir à un accord avec Les Républicains (LR), le Président de la République n’aurait donc pas seulement renié ses propres engagements politiques mais également contrevenu à l’une de ses premières missions : veiller au respect de la Constitution.

Jusqu’où le Conseil ira-t-il dans sa censure ? Censure partielle ou totale ? Telle est la question.

Quel rapport avec la pleine lune ?

Il faut souhaiter que les conseillers aient passé une bonne nuit et l’esprit clair car l’enjeu est important. La liste des principes fondamentaux auxquels la loi porte atteinte, dressée par les spécialistes ayant travaillé sur les contributions extérieures adressées au Conseil, est longue : droit d’asile, accès à l’instruction, droit à une vie familiale normale, principes d’égalité et de fraternité…

Une censure partielle sur la base d’arguments de forme signifierait planter du chiendent au milieu du gazon démocratique, un fric-frac contre l’État de droit. Et cela en pleine lumière. Lunaire.

On aurait tort de croire qu’il n’y a que la différence de quelques lettres entre ficus et fossoyeur.

Faire du vieux avec du jeune

Je ne sais pas qui est à l’origine de la phrase : « on avait beau ne rien attendre, on est quand même déçu ».

Je pourrais aisément l’appliquer à ce remaniement ou plutôt replâtrage voire même encore recyclage ministériel.

Pas de surprise concernant les « poids lourds ».

« Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent » disait Michel Audiard. 

Le conseil s’adresserait pour l’heure à Gabriel Attal. Jupiter préfère garder ses barons à l’œil, plutôt que les laisser s’ébrouer sans licou dans la pampa politicienne. Autant essayer de les essorer d’ici les prochaines élections présidentielles, objet de leur convoitise désormais, quitte à leur donner un accès premium à l’Elysée sans, pour autant, se dispenser du plaisir de ces petites humiliations – évidentes aux yeux des avertis mais imperceptibles à ceux du commun des électeurs – qui font le sel de la fonction de chef de l’Etat. A vaincre sans péril etc…

Or, donc, conservent leur fonction (parfois élargies d’ailleurs) :

  • Bruno Le Maire, ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique ;
  • Gérald Darmanin, ministre de l’intérieur et des outre-mer ;
  • Amélie Oudéa-Castéra, ministre de l’éducation nationale, de la jeunesse, des sports et des Jeux olympiques et paralympiques. ;
  • Marc Fesneau, ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire ;
  • Sébastien Lecornu, ministre des armées ;
  • Eric Dupond-Moretti, garde des Sceaux, ministre de la justice ;
  • Christophe Béchu, ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires ;
  • Sylvie Retailleau, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Où l’on voit que, décidément, l’éducation nationale tient au cœur Macroniste : la pauvre Amélie n’aura guère de temps à travailler son sujet. A moins qu’officieusement Brigitte, qu’on a déjà senti bien tentée de laisser son empreinte, ne s’en charge au Palais – à quel titre on ne sait, elle qui n’a de l’enseignement public qu’une connaissance éloignée.

Dilution de l’éducation dans un grand ministère, donc, mais aussi de la santé, Catherine Vautrin héritant de cette charge en plus de celle du travail et des solidarités.

La nomination de Rachida Dati au ministère de la culture tend, quant à elle, à prouver qu’être en délicatesse avec la justice constitue un critère de recrutement en macronie.

Dans ce petit inventaire ministériel, on notera en passant la disparition des mots transport, logement, recherche, emploi, insertion, climat, transition énergétique, évocateurs du « commun », probablement rétrogradés au niveau de secrétariats d’Etat.

Côté recalés, outre Elisabeth Borne, on retiendra (sic), les oliviers Dussopt et Véran, ou encore Agnès Pannier-Runacher. Point de souci à se faire pour les trois premiers qui iront goûter sur les bancs de l’Assemblée Nationale les délices de ne plus servir à grand chose, à moins que leur parole ne se libère ce qui pourrait être amusant. Quant à la dernière, gageons qu’elle ira pantoufler dans le privé sauf à être repêchée comme secrétaire d’État. Mais acceptera-t-elle, elle qui fut ministre, son déclassement ?

Et le premier d’entre les ministres me direz-vous ? « Gabriel Attal à Matignon : Macron choisit le cadet de ses sosies » titrait joliment Libération. Déjà pointent dans les gazettes des éléments de langage autrefois utilisés pour vanter les qualités macroniennes : il est jeune, a une mémoire quasi absolue, ne dort jamais et est un communiquant surdoué.

Ces éminentes qualités n’intéressent cependant pas tout le monde. Le journal suisse Le Temps, s’intéresse plutôt à la « géographie » du personnage. De l’Ecole Alsacienne à Matignon, en passant par l’université Panthéon-Assas, Science Po, un stage à l’Assemblée Nationale, un passage au cabinet de la ministre de la santé Marisol Touraine, le ministère de l’Éducation Nationale, la geste Attalienne ne se déploie quasiment que sur deux arrondissements huppés de Paris.

C’est, bien sûr, secondaire mais à l’heure du « réarmement » et de la « régénération » chers au Président, l’anecdote couplée au maintien des caciques du dernier gouvernement Borne et à l’ancrage définitivement droitier de cette nouvelle équipe me laisse surtout un sentiment de redite et de rétréci.

PS : Les premières déclarations de notre nouvelle ministre chargée de l’éducation nationale semblent susciter une consternation ….olympique.

Une histoire de poisson chat

Selon une légende popularisée à l’époque d’Edo (1603-1868), un poisson-chat géant appelé Namazu porte les différentes îles du Japon sur son échine. Il passe la plupart de son temps à dormir dans les profondeurs de la terre. Mais dès qu’il se réveille, il s’ébroue provoquant des tremblements de terre.

Un kami, divinité shintô, nommé Takemikazuchi, parfois aussi appelé Kashima fut alors chargé de surveiller Namazu pour éviter qu’il ne cause des dégâts. Ce Dieu possédait une pierre particulière, le kaname-ishi (« pierre essentielle » ou « clé de voûte ») dont il se servit pour immobiliser la tête de Namazu, restreignant ainsi ses mouvements et réduisant la fréquence, ou du moins l’intensité, des tremblements de terre. Dépassant de 15 cm de la surface du sol, le sommet de cette gigantesque pierre est encore visible au sanctuaire de Kashima-jingū, dans l’ancienne province d’Hitachi, au nord-est de Tokyo.

S’il existe toujours des tremblements de terre, c’est simplement parce que, parfois, Takemikazuchi relâche sa vigilance. Le poisson-chat retrouve un peu de sa liberté de mouvement et peut ainsi provoquer un tremblement ou deux en agitant sa queue.

Cette histoire m’est revenue en apprenant le séisme survenu le jour du nouvel an sur la côte nord ouest du Japon. A ce jour, le bilan est estimé à au moins 94 morts, 222 disparus et plus de 330 blessés.

Si Namazu peut apporter la destruction et le désespoir, il possède aussi un côté positif. Le poisson-chat symbolise, en effet, également le renouvellement régulier du monde connu sous le nom de yo-naoshi. .

Je ne sais si cette tragique entrée en matière de 2024 porte en elle une « correction » du monde de 2023 mais tant qu’à former des vœux espérons que la légende ne ment pas tout à fait.

Billet d’attente

Je reçois par mail ce message du site wordpress :

Quelle année ! Ce fut un plaisir de vous aider à faire passer votre site au niveau supérieur avec WordPress.​com.  
Jetons un œil aux temps forts de 2023. ✨.
Passez en revue votre site

J’ai cliqué sur ce dernier lien et j’ai obtenu ça :

On est vraiment peu de chose. Encore une preuve supplémentaire (et inutile) du fait que si les paroles persistent à s’envoler, les écrits contrairement à l’adage ne restent pas toujours. Ce qui est un peu décourageant. Mais voyons le positif de l’affaire : la technique m’évite de me farcir un bilan.

Je ne sais pourquoi m’est revenue, dans la foulée de la révélation de mon inexistence blogueuse, cette citation d’Oscar Wilde : « J’adore parler de rien, c’est le seul domaine où j’ai de vagues connaissances ».

En cette année de fracas, ce rien serait presque trop plein. Un trop plein qui va largement déborder sur 2024.

Courrier international m’informe, par exemple, sur ce qui s’est passé pendant que je dormais. Ainsi j’apprends, entre autres choses, que :

  • Un éventuel plan d’expulsion des Palestiniens de Gaza semble se préciser chaque jour un peu plus, rapporte la presse internationale. Outre les bombardements, qui ont redoublé d’intensité et ont déplacé, depuis octobre, 85 % de la population vers le sud, jusqu’à la frontière avec l’Égypte, les déclarations des responsables israéliens sur le sujet sont de plus en plus explicites. Ainsi, lors d’une réunion à huis clos le 25 décembre avec son parti à la Knesset [Parlement israélien], le Premier ministre, Benyamin Nétanyahou, a pour la première fois évoqué ouvertement un plan de “migration volontaire”. » Qu’en termes délicats ces choses là sont dites…
  • Après le Colorado la semaine dernière, l’État américain du Maine a annoncé jeudi que Donald Trump ne figurerait pas sur les bulletins de la primaire républicaine pour la présidentielle de 2024. Ce qui ne suffira peut-être pas à éviter un deuxième mandat trumpiste.
  • La CGT, premier syndicat argentin avec quelque 7 millions d’adhérents, a appelé jeudi à une grève générale, le 24 janvier prochain pour protester contre les premières mesures choc prises par le Président Milei pour redresser l’économie. Elles ne constituaient pourtant pas une surprise…
  • Les frappes massives menées vendredi par la Russie sur plusieurs villes d’Ukraine ont fait au moins 31 morts et plus de 150 blessés. Par ailleurs, la répression en Russie contre les récalcitrants ne faiblit pas : deux poètes contre la guerre- Artiom Kamardine, 33 ans, et Iegor Chtovba, 23 ans- ont été condamnés respectivement à sept ans et à cinq ans et demi de prison.

« Polycrise » est un mot un peu ronflant pour dire que tout part en cacahuète en même temps, entre pandémie, guerres, autocrates, intelligence artificielle et changement climatique. James Marriot, du “Times” de Londres, s’en voudrait de céder au catastrophisme : « Voir partout une apocalypse en puissance, c’est risquer d’être submergé, découragé, voire aveugle aux crises les plus graves. Quelle que soit la hype dont il bénéficie ces temps-ci, le pessimisme n’est pas toujours l’option la plus perspicace ni la plus intelligente. Et laissez-moi vous dire que ce n’est pas un aveu qu’un pessimiste fait de gaieté de cœur. »

N’étant pas abonnée au Times, je dois me contenter de la traduction de l’article faite par Courrier International mais j’imagine l’original plus savoureux. Je serais même assez tentée d’ attribuer ce trait à son auteur : «Quelle est la définition d’un pessimiste ? C’est un optimiste bien informé »

George Bernard Shaw avait une vision plus pragmatique : « Les optimistes et les pessimistes contribuent tous deux à la société. Les optimistes inventent l’avion, les pessimistes le parachute. ».

Je vous laisse avec ça jusqu’en 2024, dont la visibilité est réduite aux acquêts de 2023


Immigration : cachez moi ce dessein etc…

Ascenseur pour l’ échafaud – Louis Malle, 1958

A l’initiative du journal L’Humanité, des élus, des syndicats, des artistes ont
publié une tribune exhortant E. Macron à ne pas promulguer la loi Immigration.

Cette demande a peu de chances d’aboutir, voire aucune. Pour des raisons tenant au tempérament très « vertical » du Président mais aussi pour des raisons légales ainsi que le précise le site Vie Publique.fr.

« Après son adoption par le Parlement ou la seule Assemblée nationale, la loi est transmise au Gouvernement. Le président de la République dispose alors de 15 jours pour la promulguer, ce délai étant suspendu en cas de saisine du Conseil constitutionnel. Le Président peut profiter de ce délai pour demander au Parlement de délibérer à nouveau sur la loi adoptée.

La promulgation est l’acte par lequel une loi définitivement adoptée par le Parlement, ou approuvée par le peuple via un référendum, devient exécutoire. Elle prend la forme d’un décret du président de la République, contresigné par le Premier ministre et les ministres qui seront chargés d’appliquer la loi. Le Président ne peut pas refuser cette promulgation ».

Cette idée de non promulgation me semble relever d’une mémoire idéalisée de l’épisode CPE (contrat première embauche) en 2006. Jacques Chirac avait, en effet, décidé de promulguer la loi sur l’égalité des chances, laquelle contenait les dispositions très contestées sur le CPE. « Mais », avait-il ajouté, « je vais aussi demander au gouvernement de préparer deux modifications de la loi, portant sur les deux points qui ont le plus fait débat (…) Enfin, en pratique, je demande au gouvernement de veiller à ce qu’aucun contrat ne soit signé sans qu’il intègre ces modifications ».

C’était un concept, une loi parfaitement exécutoire …à ne pas appliquer en l’état, une suspension du CPE en attendant mieux !

La rue ne se calmant pas, le CPE sera officiellement abandonné le 10 avril 2006. Un nouveau vote du Parlement le fera disparaître de la loi et le remplacera par un nouveau dispositif d’aides aux entreprises embauchant des jeunes.

La réitération possible de ce scenario était dans les têtes au moment de la réforme des retraites du printemps dernier. Mais la validation du texte par le Conseil constitutionnel doucha les espoirs et la conjugaison des hubris Présidentiel et Gouvernemental fit le reste.

La situation est un petit peu différente avec la loi Immigration puisque le Président comme le Gouvernement, misent, de leur propre aveu, sur la censure par le Conseil des mesures contraires aux droits fondamentaux d’un texte qu’ils ont tenu à faire voter. « Est-ce parce qu’il y avait des articles qui n’étaient pas conformes à notre Constitution qu’il fallait dire : “on ne fait pas d’accord et donc il n’y a pas de texte” ?, s’interrogeait,assez hypocritement, E. Macron sur France 5. « Ma réponse est non. »

En gros, si l’on comprend bien, l’essentiel était d’avoir un texte, après on s’arrangera de ce qu’il en restera.

Il revient donc au Conseil de redresser ce qui doit l’être

C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses, dit-on. Le dégoût des uns (Gauche plus une partie de Renaissance notamment) et le triomphalisme des autres (LR et RN) n’ont pas tardé à se manifester. J’ai bien peur que la décision des « sages » ne suffise pas à réduire les fractures.

Sur Blast, S. Fontenelle termine sa chronique hebdomadaire sur cet épisode législatif ainsi : « Décidément, le « en même temps » macroniste ressemble de plus en plus à un ascenseur pour les fachos ».
Je salue le contrepet qui exprime bien mes inquiétudes.

Où il est question de Cour

La petite Cour de Daniel Schneiderman, illustrée par Vincent Mahé

La Cour : c’était une rubrique au style extrêmement travaillé du Canard enchaîné, un pastiche de l’œuvre Saint-Simonnienne. La personnalisation du pouvoir, la confusion des rôles entre la présidence de la République et la direction du gouvernement, jointe au caractère altier de De Gaulle constituaient un terreau fertile (« Que dit de moi le volatile ? » ironisait-il). Tenue de 1960 à 1969 durant le règne de Mongénéral, je ne m’y suis intéressée que plus tard alors même qu’elle avait été remplacée par « La Régence », chronique des années Pompidou, années où j’étais suffisamment âgée pour en goûter le sel.

Plus tard vinrent les années Bébête show sur TF1 et Guignols de l’info sur Canal plus mais il fallut attendre la présidence Sarkozy pour que la chronique de Cour irrévérencieuse (ou faussement révérente) renaisse avec, en particulier, Patrick Rambaud et ses « chroniques du règne de Nicolas le petit ». François Hollande ne l’inspira guère, Emmanuel Macron tout aussi modérément et le commentateur mit fin à sa contrainte rédactionnelle sur fond de Covid et de pangolin. 

Le flambeau de la chronique de Cour vient d’être relevé par Daniel Schneidermann, en marge de ses obsessions (le nom de son blog ouvert sur le site arrêt sur images où il se « lâche »). Son titre : « La petite Cour » où il est tout autant question de nos politiques que de courtisanerie audiovisuelle. Le style tient plus du petit Nicolas de Goscinny et Sempé que de Saint-Simon mais, pour ce que j’ai pu en découvrir, est suffisamment distrayant pour oublier, pour un temps, la noirceur des jours.

J’avoue que l’histoire de Bruno, écrivain maudit, qui subit de plein fouet la hausse des produits alimentaires, et qui doit donc, pour faire bouillir la marmite, effectuer de petits travaux de comptabilité, ou celle de Yaël qui peine à surveiller les récréations, m’ont assez amusée.

Chaque petite chronique est accompagnée d’un bref rappel du contexte. C’est utile pour les oublieux. Le produit est à péremption rapide. A moins que ces petits « poulets » ne soient redécouverts plus tard. Mais les sobriquets assignés aux uns et aux autres évoqueront-ils quelque chose à nos successeurs ? La mémoire de l’intelligence artificielle les renseignera peut-être à moins qu’elle ne les égare. On ne sait pas.

Pour plaisant qu’il puisse être, l’exercice manque d’une férocité qui sait si bien se manifester sur d’autres terrains.

« L’humour pourquoi ça coince » s’interroge gravement le magazine Télérama ? « Alors que l’actu déchire l’opinion, faire de l’humour est périlleux. Une forme d’autocensure s’est-elle installée ? ».

La réponse me semble dans la question à l’heure où l’eruptivité, déjà conséquente en « temps normal » (s’il en existe un), des réseaux sociaux monte de plusieurs crans, secouée, en particulier depuis 2 mois, par le conflit au moyen-orient.

Ne peut-on plus rien dire ou ne veut-on plus rien entendre ou lire qui nous écorche un tant soit peu ? L’épiderme, cette plaie …..

Pour l’heure, le Canard, qui fêtait il y a 8 ans un centenaire triomphant, est sur la sellette. Après avoir dénoncé la ficitivité du travail de Pénélope F., le voilà arrosé lui-même pour une affaire assez semblable en son sein. Cette dernière plombera-t-elle définitivement le journal ou lui redonnera-t-elle de la vigueur ? Je me suis réabonnée, pour voir, pour certaines signatures que j’aime bien (Jean Luc Porquet, Sorj Chalandon en particulier), mais sans élan. La plume comme la parole ne m’y semble plus si libre ni caustique.