
Il se disait autrefois en Mitterrandie (les versions varient mais le sens demeure) : « En France, il y a deux grands avocats : Robert Badinter pour le droit et Roland Dumas pour le tordu ».
Le « droit » vient de s’éteindre et le « tordu » vit toujours. Ce qui pourrait presque constituer une allégorie de l’illusion socialiste de 1981, définitivement douchée deux ans plus tard par ce que l’on appela le tournant de la rigueur.
Mais revenons à Robert Badinter. Je me souviens d’un cours de français en terminale durant lequel nous avions discuté de son livre « L’exécution », lié à l’affaire Buffet-Bontems, tout juste paru. J’en avais déduit que Robert était un « pénaliste » comme on dit dans le milieu juridique. Sa nécrologie dans Le Monde m’apprend qu’il fut d’abord un avocat d’affaires. Il n’aurait plaidé dans toute sa carrière qu’une vingtaine de fois aux assises, dans sept affaires de peine capitale en France, et deux à l’étranger. Mais son aura personnelle s’inscrivit surtout, aux yeux du public, dans cette lutte contre la peine de mort qu’il fit abolir en 1981.
C’est d’ailleurs à cela que je l’ai longtemps réduit et à deux livres que j’ai eu grand plaisir à lire : Condorcet, un intellectuel en politique (caractéristique dans laquelle il se reconnaissait peut-être lui-même) et Idiss, livre plus personnel, consacré à sa grand-mère maternelle. Voilà qui est peu pour un homme de cette envergure, me direz-vous. Sans doute. Sans doute aussi parce qu’il me laisse d’autres souvenirs nettement plus amers : son adhésion sans partage à la révision constitutionnelle ayant permis la ratification du traité de Lisbonne, ratification qui s’asseyait sur le non sans équivoque au traité constitutionnel européen émis par les français quelques années plus tôt et, plus grave à mes yeux, la caution juridique apportée à un détricotage social qui se poursuit aujourd’hui.
Co-écrit avec un spécialiste en droit du travail, Antoine Lyon-Caen, « Le travail et la loi », paru en 2015, relança cette vieille lune, chère au patronat, selon laquelle le Code du travail, trop complexe, trop confus (alors même qu’une recodification réalisée en 2008, en avait un peu aéré l’écriture) empêcherait d’embaucher, de licencier, de créer des emplois, de donner une place aux jeunes, d’innover, d’exporter, etc.
Trop gros, trop lourd, illisible, la messe était dite : le Code du travail devait être sim.pli.fié. On observera qu’à l’aune de la compréhension, d’autres Codes, à commencer par le Code général des impôts, auraient mérité semblable attention stylistique et diète amaigrissante. Quant à son poids, les mises en balance sont tout aussi discutables. Ainsi celle d’un certain François Bayrou, jamais avare d’une entourloupe, comparant, alors, les morphologies respectives d’un Code du travail français avec celle de son homologue suisse et vantant la « sobriété » de ce dernier en oubliant opportunément que l’édition du Code français à laquelle il se référait comportait des commentaires et annotations qui contribuaient à son surpoids (sic).
S’ensuivit un rapport, remis par Robert Badinter au premier ministre de l’époque, Manuel Valls, dégageant les « principes essentiels » sur lesquels devait s’appuyer le nouveau code du travail dont la refonte était envisagée pour fin 2017, La soixantaine d’articles énoncée dans le rapport devait servir de préambule au projet de loi porté par la ministre de l’emploi, Myriam El Khomri. Il n’en fut rien et la loi « portée » (ou plutôt endossée) par la ministre marqua le début d’un démontage de l’existant, pas moins bavard et ni moins abscons (je ne pense pas que l’intelligibilité du Code du travail se soit arrangée), dont la pertinence au regard des salaires et de l’emploi interroge.
De l’absence de son père, déporté qui ne revint pas des camps, Robert Badinter disait « C’est obsessionnel, l’absence. C’est d’ailleurs très étrange, c’est une donnée constante de l’être humain, tant que vous n’avez pas vu mort votre parent, ça reste une idée, un concept, une douleur. Mais le deuil ne se fait pas. J’ai longtemps rêvé que mon père réapparaissait. »
Ayant vécu semblable expérience, je ne peux que souscrire à cela. A ce qu’il énonce j’ajouterai : une colère qui, tant que l’absence dura, ne savait pas où planter ses crocs.




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