Pense aux autres

Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
pense aux autres.
(N’oublie pas le grain aux colombes.)

Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N’oublie pas ceux qui réclament la paix.)

Quand tu règles la facture d’eau, pense aux autres.
(Qui tètent les nuages.)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N’oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n’ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
(Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?)

Mahmoud Darwich In Comme des fleurs d’amandiers ou plus loin © Actes Sud 2007, p.13

J’ai découvert ce poème via un article du journaliste Edwy Plenel sur Médiapart qui en reprenait l’une des strophes (je vous laisse deviner laquelle). Loin du fracas du monde, j’ai éprouvé une sorte d’apaisement à sa lecture. Je me suis demandée quelle était sa musique dans sa langue originale, comment ces mots auraient résonné dans la voix de la chanteuse libanaise Fairouz.

Je ne sais pas pourquoi j’ai d’abord pensé à cette chanteuse là plutôt qu’à des artistes palestiniens. Peut-être parce que leur voix n’arrive pas jusqu’à nous ou alors difficilement comme les membres de cet ensemble de musiciens de Ramallah venus se produire à la mairie de Bordeaux l’an dernier. Au vrai, pour ce que j’ai trouvé sur la toile les mots de Mahmoud ont plus souvent été enroulés de musique que chantés ce qui laisse intacte leur mélodie propre. Comme ici.

Elliott et Henry

Cette photographie d’Elliot Erwitt figurait sur le ticket d’entrée de la rétrospective qui lui fut consacrée, il y a quelques mois, au musée Maillol. Pourquoi avait-on retenu précisément celle-là ?

Elliott aimait, paraît-il, les chiens, notamment pour leur indifférence aux conventions sociales : ils sautent, ils pissent n’importe où, ils se prélassent au cimetière… « Les chiens sont des personnes incroyables, disait-il,. Ils sont charmants et surtout, ils ne réclament pas de tirages. »

Charmant, ce n’est pas ainsi que je qualifierais ce chihuahua, au bonnet vaguement rasta, écrasé par quatre piliers qu’on devine être les pattes d’un dogue et les jambes de son maître (ou plutôt, il me semble, de sa maîtresse). Pauvre bestiole, dont les efforts pour se hisser à quelque hauteur que ce soit sont voués à l’échec. Au-delà du comique de la situation -lié au fait que, dans le monde canin, le chihuahua tient une place de choix sur le podium du ridicule- j’y vois plutôt une sorte d’allégorie de la prétention humaine.

La rétrospective donnait à voir des clichés aux couleurs clinquantes et léchées, à l’objet toujours vaguement détourné, qui faisaient vivre notre hôte ( l’homme accepta toutes sortes de commandes : voyage, mode, campagnes de publicité) et un monde beaucoup personnel en noir et blanc où une éloge en creux de l’ anticonformisme,

voisinait avec un hasard aérien

et une réalité plus malaisante (la photo a été prise en 1950 à Pittsburgh).

Vrai ou faux pistolet ? Chargé ou pas chargé ? L’engin s’avèrera être un jouet mais le sourire ne suffit pas à annihiler la violence sous-jacente du geste.

Elliott, qui ne rigolait pas avec l’humour, ni avec la photo, est mort le 29 novembre 2023 – ironie d’un sort qui l’aurait fait sourire, je crois, le même jour que Henry Kissinger. Je ne sais pas s’il a eu l’occasion de tirer le portrait de « Dear Henry ». Ce dernier, d’ailleurs, se serait-il accommodé de l’espièglerie Erwittienne ? Rien n’est sûr. Mais peut-être Eliott aurait-il apprécié cette photo qu’on aurait pu légender ainsi :

« quand « Dear Henry » délaissait la géopolitique pour s’intéresser à la physique des globes »…Peut-être Henry aurait-il dû persévérer sur ce sujet, cela aurait épargné pas mal de monde.

Soulèvements

Ma petite semaine islandaise a presque 20 ans et les souvenirs que j’en ai gardé ont été postés ici il y a plus de 10 ans.

https://revages.home.blog/2013/04/06/souvenirs-islandais-3/

Pour une raison technique que j’ignore les photos qui illustraient le texte ont disparu lors du transfert de ce blog, initialement hébergé par Le Monde, vers ce site, ce qui fait que je ne sais plus quelles sont celles que j’avais sélectionnées. Je suppose quand même qu’il s’agit de celles-ci, dont les scans sont restés dans mon vieil ordinateur.

J’avais brièvement arpenté un pays, alors calme et étrange où la plus belle des éclaircies pouvait advenir à l’improviste après des heures de déluge. Nous étions en juillet et la nuit s’était fait la malle pour quelques mois. Ce mélange de bouillonnement que l’on savait alentours, de lumière et de silence était prégnant et les paysages verts, cendrés et soufrés plus encore.

Je m’étais dit que j’y reviendrais, ailleurs, plus au nord et ne l’ai pas fait jusqu’à présent. J’ai rêvé dans l’immédiat d’aurores boréales comme celle-ci qui n’est peut-être pas islandaise d’ailleurs.

J’en rêve encore.

Comme si la nature voulait s’accorder aux fureurs humaines, le pays vit depuis ces derniers jours sous la menace d’une éruption volcanique. Le national géographic raconte : « Il y avait 800 ans que la péninsule de Reykjanes, au sud-ouest de l’Islande n’avait pas connu la moindre éruption. Le 19 mars 2021, après 15 mois de tremblements de terre de plus en plus perturbants, de la roche en fusion a jailli d’une série de fissures. Pourtant, le magma sous-jacent ne s’est pas précipité à la surface en un torrent épique. Il s’est plutôt déversé en plusieurs salves étranges et relativement régulières. Sur la base de l’histoire géologique de la région, certains volcanologues ont suggéré que la péninsule entrait dans une nouvelle ère volcanique. Pour eux, elle devrait connaître des éruptions occasionnelles tous les 10 ou 20 ans. Toutefois, les experts ne s’attendaient pas à ce que les éruptions deviennent si courantes et étrangement cadencées. Après la fin de la première le 18 septembre 2021, une deuxième éruption a commencé à proximité, 319 jours plus tard. Celle-ci s’est terminée le 21 août 2022 et 323 jours plus tard, une troisième éruption a suivi, le 10 juillet 2023 ».

Aujourd’hui c’est le Fagradalsfjall qui menace, rompant en quelque sorte avec cette singulière métronomie éruptive. Le week-end dernier, l’Office météorologique d’Islande (IMO) a indiqué avoir détecté, à une profondeur de 800 m, une rivière longue de 14,5 km comportant du magma relié au volcan qui, s’il remontait à la surface, pourrait déclencher une éruption. Quelle forme prendrait-elle ? On ne le sait pas exactement. Pour l’heure c’est la petite ville de Grindavik, située à 40 km de la Reykjavik, qui se tord et se fissure. Pas sûr qu’elle survive aux secousses. Les habitants, eux, ont été évacués. Calmement

L’actualité islandaise ne passionne pas contrairement à celle du moyen-orient et je ne m’explique pas vraiment ce rapprochement qui m’est venu entre des scènes d’évacuation si dissemblables sinon un désir de me libérer d’autres cieux englués dans le magma confus de ma cervelle

Méli-mélodrame judiciaire

Un accusé est cuit quand son avocat n’est pas cru, disait Pierre Dac. Je me demande ce qu’il aurait dit de ce cas particulier où le « prévenu » (c’est le cas de le lire) se trouve être un avocat devenu Garde des Sceaux.

Au départ deux affaires. La première concerne une enquête menée par le parquet national financier (PNF) sur l’origine des fuites dans l’affaire du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy : qui avait prévenu, le 25 ou le 26 février 2014, « Paul Bismuth » et son avocat Thierry Herzog qu’ils étaient sur écoute ? Dans ce cadre, les fadettes (les facturations détaillées) de plusieurs avocats, dont Eric Dupond-Moretti, avaient été épluchées. Fureur de l’intéressé en apprenant la chose, lequel dénonce des « méthodes de barbouzes » et porte plainte. Émoi consécutif place Vendôme et déclenchement le 1er juillet 2020, soit quelques jours avant la nomination d’Éric Dupond-Moretti d’une inspection sur l’enquête. Devenu ministre, l’avocat retirera sa plainte mais poursuivra de sa vindicte les 2 magistrats éplucheurs et la procureure du PNF.

La seconde est relative à un juge, exfiltré manu militari de Monaco pour s’être intéressé d’un peu trop près aux affaires de la Principauté, ayant eu la faiblesse de participer à une émission de télévision, en juin 2020, pour raconter « les obstacles, les pressions, les tentatives de déstabilisation » dont il avait fait l’objet. Le chef de la police de Monaco avait alors vivement réagi, porté plainte, et son avocat, Mᵉ Dupond-Moretti, après avoir assaisonné (sic) le magistrat avait demandé que des sanctions soient prises. A peine nommé ministre de la justice, l’ex-avocat s’était empressé de saisir l’inspection générale de la justice afin d’engager des poursuites disciplinaires contre le magistrat, au motif que celui-ci aurait « manqué à ses devoirs de réserve et de prudence »

Dans les 2 affaires, le ministre, pour reprendre les mots d’une magistrate du PNF, aurait cherché à venger l’avocat en « se payant » des juges. Ce qui lui vaut aujourd’hui de se retrouver devant la Cour de Justice de la République (CJR). La situation est singulière puisque des magistrats y sont conduits à témoigner contre leur ministre (ou ex-ministre pour ceux partis à la retraite) de tutelle.

Encore maintenant, je me demande quelle mouche a bien pu piquer notre Président de nommer Garde des Sceaux un individu ayant toujours montré un solide mépris (voire plus) pour la magistrature et le reconduire .dans ses fonctions alors que pesaient déjà sur lui de lourds soupçons de conflits d’intérêts. Où l’on voit que l’exemplarité de la République a encore des progrès à faire, d’autant que d’autres ministres sont en délicatesse avec la justice. Mais cette affaire là est sans doute la plus emblématique. Le Président et le ministre ont un goût commun pour la provocation qui pourrait peut-être expliquer la confirmation du second à son poste. Du temps de François Mitterrand, il se disait qu’il avait retenu R. Badinter pour le droit et R. Dumas pour le tordu. Ici on serait plutôt dans l’explosif à s’en tenir à la personnalité du ministre. L’entame du procès n’a, d’ailleurs, pas failli aux règles du théâtre judiciaire chères à l’ancien avocat.

« Pour moi et pour mes proches, ce procès est une infamie. C’est d’abord un procès en illégitimité, qui a commencé dès ma nomination, on a piétiné ma présomption d’innocence, avec des contre-vérités, des mensonges parfois, et aussi des injures. » « A ce procès, s’est ajouté un procès d’intention. J’ai accepté de me laisser couvrir d’opprobre, au point que mon ministère et mon action soient éclaboussés. J’entends me défendre dignement, complètement, mais j’entends me défendre fermement. ». Beau comme l’antique.

Je ne sais pas pourquoi cela m’a fait venir en tête des dessins de Daumier, comme celui ci-dessus ou encore celui-là :

qui m’évoquent un certain cynisme et une boursoufflure dont le ministre n’est pas dénué..

La Cour de justice de la République étant majoritairement composée de parlementaires (12 parlementaires et seulement 3 magistrats professionnels) qui ont forcément des intérêts politiques au-delà d’une vision purement juridique, je ne sais pas s’il faut attendre grand chose de ce procès. A l’heure actuelle, sont membres de la CJR :

  • du côté des députés : Bruno Bilde (RN), Émilie Chandler (Renaissance), Philippe Gosselin (LR), Danièle Obono (LFI), Didier Paris (Renaissance) et Laurence Vichnievsky (MoDem).;
  • du côté des sénateurs : Chantal Deseyne (LR), Catherine Di Folco (LR), Antoine Lefèvre (LR), Jean-Luc Fichet (PS), Évelyne Perrot (Union centriste) et Teva Rohfritsch (Indépendants)

Les arrêts de la CJR étant consultables sur le site de la Cour de cassation il sera intéressant d’en connaître les motifs. Pouvant également faire l’objet d’un pourvoi devant cette Cour, nous n’avons pas, je crois, fini d’entendre bruyamment gémir et grommeler le ministre en cas de condamnation quelle qu’elle soit, son honneur ne pouvant souffrir une quelconque flétrissure.

La suppression de la CJR a été promise par François Hollande lors de la campagne présidentielle de 2012, par Emmanuel Macron plus récemment. Ainsi est-elle prévue dans le projet de loi constitutionnelle pour un renouveau de la vie démocratique présenté en conseil des ministres le 28 août 2019. Ce texte n’a pas été examiné par le Parlement.

Il est vrai qu’à l’heure du 49-3 triomphant, ce renouveau démocratique ne semble plus tendance du tout !

De la couleur des étoiles (petite suite)

Vu cela sur X (ex-twitter).

Ne parlant pas hébreu, je ne sais ce que signifie ce qui est écrit. Mais les dessins sont plus explicites. Ce qui ne va pas arranger les polémiques. Certains diront, on vous l’avait bien dit que ce n’était pas antisémite et d’autres y verront une sorte de sublimation d’intentions qui l’étaient. Et moi, je me demande : est-ce une réalité physique ou une photo retouchée ?

De la couleur des étoiles

Des étoiles de David taguées sur des murs en Ile de France. Des tags bleus réalisés au pochoir qui ravivent de sombres souvenirs chez certains que les médias en continu s’empressent d’aller interroger.

En déplacement à Levallois-Perret, le ministre de l’Intérieur assure qu’à l’heure où « les actes antisémites sont en augmentation dans (notre) pays » la République « va protéger » les Français de confession juive et « aura la main très ferme ».

Une enquête est ouverte et Élisabeth Borne condamne « avec la plus grande fermeté » des « agissements ignobles ». Gerald Darmanin ajoute : « J’ai demandé à tous les préfets de la République de mobiliser la police technique et scientifique pour retrouver les auteurs de ces menaces absolument ignobles » (compte tenu de leurs relations exécrables cet accord sur le qualificatif des actes entre le ministre et la cheffe du Gouvernement mérite d’être noté : je sais, le ricanement est facile).

Il s’agit donc de tags antisémites, l’affaire est entendue. Quoique.

Le parquet, lui, s’interroge. Ces tags ont-il «  pour but d’insulter le peuple juif ou d’en revendiquer l’appartenance, notamment puisqu’il s’agit de l’étoile bleue » et non jaune ? Il estime néanmoins nécessaire d’enquêter, « au regard du contexte géopolitique et à son retentissement au sein de la population ».

Mon contexte à moi reste dubitatif, comme le parquet je m’interroge. A l’heure où j’écris, on a appris qu’un couple de moldaves avait été interpellé vendredi dernier (27/10) pour avoir tagué une étoile de David sur un mur dans le 10e arrondissement de Paris, et placé en rétention. 27 octobre 2023 c’est à dire plusieurs jours avant qu’il ne soit fait état dans la presse de tags semblables dans le 14e arrondissement de Paris, à Saint-Ouen, Saint-Denis et Aubervilliers.

Des moldaves. A priori pas le meilleur profil si l’on en juge par le fait que la religion en Moldavie est dominée par la branche orthodoxe du christianisme même s’il y existe une petite communauté musulmane.

Rétention et non garde à vue. Cela aurait dû me faire tiquer. Continuons.

Selon l’AFP, le couple avait été signalé par un riverain ayant vu l’homme et la femme « taguer une étoile bleue », qui a été « effacée le jour même ». Le couple a « déclaré avoir commis cette infraction sur la commande d’un tiers », ajoute le parquet. En situation irrégulière l’un et l’autre, ils ont été conduits dans un centre de rétention administrative, selon ce dernier. La procédure judiciaire a donc été classée en raison d’une « sanction d’une autre nature », c’est-à-dire « leur expulsion du territoire », a-t-il expliqué.

Situation irrégulière, d’où la rétention. Tout s’éclaire. Ou presque.

On ne saura donc rien de ce mystérieux tiers même si la nationalité russe de ce commanditaire a parfois été évoquée. Les auteurs des autres tags courent toujours mais selon BFM-TV un autre couple serait actuellement recherché par les enquêteurs. Ne regardant pas les chaînes d’information en continu pour préserver ma santé mentale, je ne sais pas si cette histoire a connu de nouveaux développements.

Autre ambiance, autre couleur. Face au « silence » du Conseil de sécurité, l’ambassadeur israélien à l’ONU arbore une étoile jaune frappée des mots « Never again ». « Certains d’entre vous ont oublié pourquoi cette organisation a été créée après la Shoah », s’est écrié Gilad Erdan. « Alors je vais vous le rappeler. À partir de ce jour, à chaque fois que vous me regarderez, vous vous rappellerez ce que cela signifie de rester silencieux face au mal. »

Le geste a provoqué un malaise palpable jusqu’en Israël même. Pour Dani Dayan, directeur de Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, il déshonore à la fois les victimes de l’Holocauste et l’État d’Israël dans une période où l’antisémitisme refait surface : « L’étoile jaune symbolise l’impuissance du peuple juif et sa dépendance envers les autres. Nous avons désormais un État indépendant et une armée forte. Nous sommes maîtres de notre propre destin. Aujourd’hui, nous accrocherons à notre boutonnière un drapeau bleu et blanc, pas une étoile jaune. »

Ce qui nous ramène à la singularité de nos tags.

Dans la sidération où nous sommes, jeter de la confusion sur de l’emballement est explosif. Il devient difficile de s’autoriser à penser, y compris dans les milieux autorisés, pour reprendre la formule de Coluche. Nous sommes en train de perdre toute raison.

C’est ce que ce texte de la journaliste et essayiste Mona Chollet, à lire, exprime mieux que je ne saurait le faire.

https://www.la-meridienne.info/Le-conflit-qui-rend-fou

PS : Parti le 25 octobre dernier pour soutenir les hôpitaux de Gaza, le navire médicalisé Tonnerre , fait des ronds dans l’eau quelque part entre les côtes libanaises et chypriotes, avec dans ses entrailles, une dizaine de lits et des instruments comme aux urgences de n’importe quel hôpital. Selon France info, ce navire ne pourrait accueillir qu’une poignée de civils. « Compte tenu de l’armement en ressources humaines, on n’est pas en capacité d’utiliser l’ensemble de ces locaux. Et par exemple, il y a deux blocs opératoires qu’actuellement nous ne pouvons pas armer de manière simultanée », explique le médecin-chef Florent.

Alors combien de patients peut-il accueillir en ce moment ? « Deux blessés très graves, deux blessés graves », répond le commandant Schaar, à la tête du Tonnerre. « C’est une capacité trop petite pour qu’on puisse véritablement, compte tenu de l’échelle du conflit, apporter une solution médicale. C’est une solution médicale complémentaire. Ce n’est pas un navire-hôpital. » Personnellement j’avais espéré qu’il puisse l’être.

Alors énième effet d’annonce présidentiel ? Pas du tout, assure Sébastien Lecornu, ministre des armées, qui annonce la transformation du porte-hélicoptères Dixmude en bateau hospitalier afin d’être envoyé au large de Gaza, vraisemblablement mi-novembre, pour relever le Tonnerre : « Il faut comprendre que le Président de la République a demandé une manœuvre globale pour que la France soit une nation cadre, c’est-à-dire, une nation qui emmène d’autres pays en matière sanitaire au secours des populations civiles de Gaza. » Créer un effet d’entraînement, c’était donc cela. Ce qui ne nous dit pas grand chose de l’aide effectivement apportée par le Tonnerre en ce moment.

L’écologie un poil à gratter

Après le loto du patrimoine au secours des vielles pierres, parrainé par le journaliste Stéphane Bern, le Gouvernement nous présente le loto de la biodiversité. Lancé le 23 octobre dernier, il s’agit d’un nouveau jeu de grattage développé par La Française des jeux (FDJ) en partenariat avec l’Office français de la Biodiversité.(OFB). Son objectif : récolter de l’argent pour financer vingt projets de renaturation sélectionnés par l’OFB. Parmi les plus symboliques : la sauvegarde des mangroves du Lamentin, la réhabilitation des populations de tortues d’Hermann dans le Var, le sauvetage de l’herbier de Posidonie ou encore le retour du plus grand rapace d’Europe, le gypaète barbu.

Comment cela fonctionne-t-il ? Le journal Reporterre détaille : « On gratte d’abord le lac de gauche (voir l’image ci-dessus). Si l’on découvre plus d’arbres que de bouteilles en plastique, c’est gagné. Puis on s’attaque au lac de droite. Il faut dévoiler trois fois le même montant pour remporter la mise (de 3 à 30 000 euros) ».

Les tickets sont vendus 3 euros, dans les points de vente habituels (en gros les bars-tabac). Sur ces 3 euros, seuls 43 centimes sont reversés au financement des projets, le reste se répartissant entre les détaillants, la Française des jeux, les taxes et les joueurs.

La faiblesse du montant destiné aux projets de renaturation et plus globalement ce système de Loto a fait réagir certaines associations environnementales, notamment France Nature Environnement (FNE). « Avec cette opération, la FDJ arrive donc à la fois à générer de nouvelles recettes et à se légitimer en faisant croire que ces jeux sont «utiles socialement». Ce type de jeu entretient la confusion entre les jeux d’argent et le financement d’actions d’intérêt général, comme l’avait déjà fait le Loto du Patrimoine institué en 2017 (dont seulement 12% des recettes ont été reversées à la Mission Patrimoine) ».

Par ailleurs « ce «jeu» fait à nouveau porter l’effort de financement sur les citoyens, dans un contexte de crise économique et de forte inflation (…) et trompe le consommateur qui aura tendance à penser que l’intégralité de sa mise est reversée au bénéfice de la cause défendue. »

Je ne suis pas sûre que l’aspect écolo rentre dans le logiciel du joueur patenté mais il pourrait séduire des joueurs occasionnels voire des non-joueurs un peu naïfs.

Où il se vérifie qu’en matière écologique le Gouvernement fait dans le gadget un peu pervers. L’écologie à gratter, tout un concept. Pour ce qui est d’initier une véritable politique de l’environnement, on attendra.

Sinon, au lieu de jouer, il peut être plus utile de faire des dons à des organisations moins mercantiles que la FDJ.

Réminiscences

Une dépêche de l’Agence France Presse m’apprend, ce jour, qu’Israël va évacuer la ville de Kyriat Shmona, à la frontière avec le Liban et sous haute tension depuis l’attaque lancée par le Hamas le 7 octobre.

Kyriat Shmona. Le kibboutz où j’ai travaillé durant l’été 1980, Dafna, en haute Galilée, n’en était pas loin (7 kms). C’est d’ailleurs de Kyriat, qu’avec d’autres volontaires nous prenions le bus, nos travaux accomplis, avant le début du shabbat, pour visiter un peu le pays. J’ai encore quelque part des diapositives, pas numérisées hélas, mais cette photo me rappelle un endroit familier où nous étions quelques uns à aimer bavarder avec les anciens du kibboutz. D’où venaient-ils ? Pourquoi cet endroit là ? Comment s’organiser dans le contexte de sa fondation en 1939 ? Quelle coexistence avec les palestiniens, alors ? Ce genre de chose.

A l’époque, il y a 43 ans, il n’y avait pas encore de Hezbollah au Liban mais des fedayin (combattants palestiniens) qui s’étaient réfugiés là, à l’instar de Yasser Arafat, et faisaient des incursions meurtrières en territoire israélien. Quelques mois avant mon arrivée à Dafna, notamment, une escouade du Front de libération arabe avait pris en otage un groupe de bébés et de jeunes enfants dans la crèche du kibboutz Misgav Am. Bilan 3 morts – un enfant de 2 ans, le gardien de la crèche ainsi qu’un soldat durant l’opération de secours – et 16 blessés -un enfant de 4 ans, un membre du kibboutz et 11 soldats israéliens.

Je ne l’ai appris que plus tard, à mon retour en France, de même que la chute de roquettes sur Dafna, par d’autres volontaires restés là-bas mais qui ne tardèrent pas à rentrer. Le kibboutz comptait plusieurs abris et, pour ce que j’ai pu en savoir, les dégâts furent uniquement matériels.

Je ne me souviens plus par quelle organisation j’avais bien pu passer pour me retrouver là. Nous étions un certain nombre de volontaires dont l’affectation ne nous fut connue qu’en arrivant en Israël. Pour ce qui me concerne, ma curiosité à l’endroit des kibboutz se doublait d’une solide inconscience car je ne me suis jamais sentie en danger jusqu’à ce 30 juillet 1980 où la Knesset proclama la ville de Jérusalem « une et indivisible » capitale de l’État d’Israël. Ce jour là (un mercredi) nous étions une petite bande du kibboutz dans la ville. Nous avions fait des « heures supplémentaires » pour pouvoir la visiter et avions élu domicile dans le quartier chrétien. Le bruit de détonations montait jusqu’à nous et je me suis dit, alors, que ce pays avait une manière assez provocante, voire agressive de se définir.

Une et indivisible, Jérusalem ? Unique peut-être, mais multiconfessionnelle, multi-ethnique et multilingue. Une et indivisible, je ne le pensais pas. Alors pourquoi cette « préemption » ?

Je suis rentrée au kibboutz puis en France quelques semaines après.

Aujourd’hui les moyens du Hezbollah libanais sont autrement plus puissants, je crois, que ceux des fedayins. On évacue Kyriat Shmona mais quid des civils disséminés dans les kibboutz alentours ? Surtout si le Hezbollah prend exemple sur la stratégie du Hamas.

Cette petite partie de ma vie et de mes illusions ne me fait pas oublier les villages palestiniens vidés de leurs occupants, la situation effroyable des gazaouis, ni celle des palestiniens de Cisjordanie, presque livrés à eux-mêmes par une Autorité défaillante.

Le 7 octobre, avant même de lire les horreurs, j’ai pensé : le désastre tout court, que l’on ne voulait pas considérer depuis plus de 20 ans, depuis la mort de Rabin, d’où que l’on regarde, est là. Pour encore un bout de temps.

Quelle résilience possible ?

La résonance de ce 7 octobre, est mondiale, comme le dit, Alain Dieckhoff, directeur du Centre de recherches internationales (Ceri) à Sciences Po, et directeur de recherche au CNRS, dans une interview dans Télérama « parce qu’il s’agit dans les deux cas d’une tuerie de masse, qui frappe à l’aveugle. Il faut aussi comprendre son écho parce qu’il concerne un conflit qui dure depuis un siècle. Un siècle ! Il est né après la Première Guerre mondiale, des temps qui nous paraissent bien éloignés, mais qui n’appartiennent toujours pas vraiment au passé pour les Israéliens et les Palestiniens (…). Le conflit israélo-palestinien détient le record du monde de durée. Il a survécu à la disparition des empires coloniaux, à la guerre froide, à l’effondrement de l’Union soviétique. Et on n’en voit toujours pas la fin. Sans perspective politique crédible, la guerre reprend toujours. »

Et pendant ce temps-là sur le vieux continent :

On vit une époque formidable.