Ajustement ou remaniement ?

Selon le site Vie publique, un remaniement ministériel consiste à modifier la composition du Gouvernement pendant la durée du mandat de l’Assemblée (législature) sans pour autant provoquer sa démission. Selon son ampleur, un remaniement ministériel sera qualifié de politique lorsqu’il est important, ou de technique s’il est plus réduit.

Cet événement peut prendre trois formes distinctes :

  • un ou plusieurs ministres souhaitent quitter le Gouvernement, en général parce qu’ils se sont présentés avec succès à une élection, et qu’ils souhaitent se consacrer à de nouvelles fonctions, ou parfois à cause d’un désaccord politique. Le Premier ministre accepte leur démission, le président de la République en prend acte, et les sortants sont remplacés, le cas échéant, par de nouveaux ministres ;
  • un membre du Gouvernement peut également être révoqué, en général après avoir commis une grave faute politique (ex : annoncer la mise en place d’une politique alors qu’elle n’a pas été agréée par le Premier ministre, ou se montrer non solidaire de la politique menée). Une fois révoqué, le sortant est remplacé ;
  • souvent, le remaniement a une portée plus grande et peut concerner un nombre important de membres du Gouvernement. Il se produit soit lorsque le Gouvernement est en place depuis plusieurs années et que le besoin d’un changement se fait sentir, soit lorsqu’il essuie de fortes critiques dans l’opinion publique, voire connaît des revers électoraux. L’ampleur des changements est alors plus importante et fortement médiatisée, afin d’adresser un message de renouveau aux observateurs.

Justement. A bien y regarder, le changement d’équipe opéré hier semble presque combiner ces trois cas de figure si l’on considère la sortie de Pap Ndiaye à propos certains médias comme l’expression d’une démission subliminale, et les tripatouillages à l’insu de son plein gré de Marlène Schiappa avec son fonds Marianne comme une grave faute politique.

Mais de remaniement, au bout d’une petite année d’exercice, Emmanuel ne voulait pas entendre parler. Alors, comme à son habitude, il a joué sur les mots. « Ajustement » concéda-t-il. Concession qui sonne un peu comme « Je ne dirais pas que c’est un échec mais ça n’a pas marché ».

Ce qui n’a pas marché ? L’entrée de figures de la société civile – Pap Ndiaye en particulier, dont la nomination l’an dernier fut brandie comme un trophée – à en croire certains analystes politiques. Alors ? Retour aux fondamentaux et à la macronie représentative. Dès lors, si l’on entend par ajustement, le degré de serrage ou de jeu entre deux pièces assemblées, nous y sommes. Pour combien de temps ? Difficile à pronostiquer mais qui sait si le résultat des élections européennes ne pourraient pas conduire à de nouveaux « ajustements ». Contrairement aux compétences, les candidats ne manquent pratiquement jamais.

En attendant Aurore Bergé a décroché son bâton : le ministère des Solidarités et des Familles. Ce qui peut prêter à sourire tant la dame a fait montre jusqu’ici d’un individualisme opportuniste bien senti. Peut-être est-elle déçue d’ailleurs, elle, qui, à en croire certaines indiscrétions du Palmipède, visait l’Education Nationale ou la Culture. Les députés Renaissance, eux, sont soulagés. Le management bergesque devenait insupportable et son départ vers le Gouvernement ainsi que celui de quelques autres députés macronistes aiguise déjà les appétits..

Pour nous, spectateurs de ce énième bricolage, rien à attendre. Le changement dans la continuité, nous sommes habitués.

Fête nationale

Dernière valse rue des canettes, R. Doisneau, 1949

En réponse aux ­récentes émeutes, la Première ministre avait promis «  des moyens massifs pour protéger les Français  » en ce 14 juillet (curieuse formule au demeurant : pourquoi uniquement les français et de qui parlait- elle ?).

Ainsi, la vente de mortiers d’artifice aux particuliers a été interdite, le ministère de l’intérieur a annoncé la mobilisation de 130 000 policiers, gendarmes et sapeurs-pompiers et préconisé l’arrêt des bus et des tramways à 22h « dans toutes les grandes zones urbaines » dès le 13 juillet. L’effort semble, pour l’heure, avoir porté : le nombre des dégradations devenues « traditionnelles » (sic) ce soir là serait en baisse par rapport à l’an dernier.

Il n’empêche : cela fait cher pour un « apaisement » qui a tout d’une fiction. Qui se sent encore le cœur à la fête et aux flonflons ? Le temps poétique des valses à la lueur des réverbères est révolu.

A l’Élysée et chez les marchands d’armes on est allègre, en revanche : l’Inde a donné son accord de principe pour l’achat de 26 Rafale Marine (destinés aux porte-avions) et de trois sous-marins Scorpène. On verra à l’usage ce que vaudra cet accord du sinistre Narendra Modi qui fait son marché un peu partout.

En attendant une rentrée qui risque de ne pas être aussi apaisée que ça, on peut toujours réviser son droit de manifester ici.

https://www.amnesty.fr/focus/tout-savoir-sur-le-droit-de-manifester-en-france

Cagnottes

Lancée par le polémiste d’extrême droite Jean Messiha, la cagnotte en faveur du policier mis en examen après la mort de Nahel a recueilli plus de 1,6 millions d’euros soit environ six fois plus d’argent que celle lancée pour la mère du jeune homme.

Passé le malaise, on peut s’interroger : de quoi ces sommes sont-elles le nom ?

On s’était indigné de la constitution, en 2019, d’une cagnotte sur le site Leetchi en faveur de l’ex-boxeur gilet jaune Christophe Dettinger, filmé en train de frapper des gendarmes.

La plateforme avait fini par la fermer, faisant valoir le non-respect de ses conditions générales d’utilisation, qui « proscrivent toute incitation à la haine ou à la violence ».

Christophe Dettinger avait attaqué Leetchi pour récupérer le montant qu’il estimait lui être dû. Deux ans plus tard, le tribunal judiciaire de Paris lui avait donné tort et ordonné la restitution des dons (145 000 € au total) à chaque contributeur, considérant que la cagnotte en ligne avait eu, initialement, pour but de soutenir un combat consistant en l’usage de la violence physique contre les forces de l’ordre (…) À l’évidence, la collecte de fonds dans cet objectif heurtait suffisamment la moralité et l’ordre public pour être considérée comme un but illicite.

Qu’en sera-t-il de celle lancée par Jean Messiha ? Trop tôt pour le dire.

Que dire des contributeurs et de ce que son succès signifie ? Selon Jean-Yves Camus, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de l’extrême droite, interrogé par le journal l’Express, « cette cagnotte ne fait qu’illustrer une fracture encore plus visible entre deux camps que l’on n’arrive pas à faire dialoguer. Ceux qui pensent que la police, par construction et parce qu’elle est détentrice du monopole de la violence légitime, a toujours raison, et ceux qui pensent, également par construction, que la France est un Etat structurellement raciste ».

Mais là n’est pas l’interrogation cruciale du moment. La question qui semble intéresser nos journalistes hexagonaux ces derniers jours est celle du régime fiscal de ces dons. La famille du policier touchera-t-elle ce pactole ?

Rien n’est jamais simple en matière fiscale. Pour les uns, les donations entre tiers étant soumises à des droits de mutation de 60 %, sauf exceptions, comme les associations habilitées à recevoir les dons, par exemple, la famille devrait donc payer 60 % du montant de la cagnotte dans le mois qui suivra la réception de l’argent. Pour d’autres ces versements pourraient être assimilés à des présents d’usage. Les cagnottes en ligne ne seraient ni plus ni moins que la version moderne de l’enveloppe qui circulait lors par exemple d’un anniversaire.

Vous me direz : la question se pose aussi pour la cagnotte constituée pour la famille de Nahel.

Sans doute.

Mais qu’une tragédie comme celle-là finisse par un débat sur le point de savoir qui sera le bénéficiaire de la cagnotte sans s’interroger sur la démarche elle-même, est plus qu’inquiétant sur notre état mental.

C’est une analyse. On peut la partager ou pas. Mais elle mérite d’être lue, je crois.

Les castors de 2022 ne sont plus légion.

Manuel : le retour à la peine

C’est un peu le sparadrap du capitaine Haddock. Impossible de le décoller. La politique, il n’a jamais fait que ça, Manuel. Il ne sait faire que ça. Seule distraction dans sa trajectoire, la poursuite d’études d’histoire et une licence finalement rattrapée en 1986. 24 ans alors, mais déjà en politique depuis 1980 dans le sillage de Michel Rocard. Peut-être pas la meilleure pioche à l’ère mitterrandienne mais pas un handicap non plus, à suivre sa progression.

Son ratage à la primaire présidentielle de 2011 aurait pu avoir l’air de présage mais fut plutôt un marchepied puisque François Hollande le nomma directeur de la communication pour sa campagne, puis, une fois élu, successivement ministre de l’intérieur puis premier ministre, poste où Manuel déploiera un autoritarisme ombrageux dont un jeune ambitieux, et futur Président, fit les frais avant de le reprendre à son compte.

Il faut « une expérience qui a été éprouvée par le temps » pour gouverner et « refuser les aventures individuelles », assurait Manuel peu après l’annonce, par Emmanuel Macron, de sa propre candidature à la présidentielle de 2017. Nul doute que ce dernier n’a pas oublié ce tacle.

A l’aube des présidentielles 2022, Manuel déclarait « Je suis un acteur de la politique, et après cette élection présidentielle, il y aura des recompositions. Il faudra un cadre radicalement nouveau et je veux y participer. » Le diagnostic n’était pas faux mais la recomposition se fit sans lui.

Deux reconversions ratées plus tard, l’une catalane et l’autre aux législatives de 2022, renvoyé à un rôle d’observateur Manuel dit aujourd’hui : « Avec mon expérience, mon rôle, c’est de m’exprimer ». Il écrit donc, passe une tête dans les lucarnes, lorsque l’actualité lui en donne l’occasion, pour continuer d’exister.

L’ affaire Nahel en est une, Surtout pour dire, front buté et mâchoires serrées, tout le mal qu’il pense d’une certaine gauche qu’il accuse de « lance(r) une véritable vendetta à l’encontre de la police », « sans même attendre la moindre conclusion judiciaire ».

Que cette tragique affaire ait remis en exergue la question des violences policières et plus particulièrement des morts liées à un contrôle routier (Quand la police française va-t-elle enfin changer ? s’interroge, et il n’est pas le seul -voir le communiqué publié sur le site du Haut-commissariat aux droits de l’homme de l’ONU, le 15 juin dernier – un journaliste du Süddeutsche zeitung pour qui les forces de sécurité protègent d’abord l’État et non ses citoyens), que le Gouvernement, par la bouche de sa première ministre ait considéré que « les images du contrôle de Nahel donnent à penser que le cadre d’intervention légale n’a pas été respecté », peu semble lui importer.

« Il y a des responsables politiques qui font des choix et qui s’y tiennent. Et puis, il y a Manuel Valls », écrivait, non sans cruauté, Ellen Salvi, journaliste à Médiapart. Il faut croire que le constat reste assez largement partagé.

De fait, les interventions médiatiques de Manuel sonnent comme des allégeances, des offres subliminales de services qui sont jusqu’ici tombées dans le vide. Mais on ne sait jamais… alors Manuel circonvolutionne autour des cuisines du pouvoir, dans l’attente d’un maroquin ou d’une mission. Le prochain remaniement annoncé lui sourira-t-il ?

Chagrin d’amour et mercato

Je ne connaissais pas le terme compersion dont certain philosophe médiatique regrette la disparition. Mais lui-même ne semble pas en connaître le sens véritable ou n’a pas vérifié, ce qui fait le sel de la chose. Petite explication ici.

La jeune femme s’appelle donc Laelia Véron et est, notamment, linguiste et stylisticienne, spécialités qui, a priori, ne prêtent pas à sourire mais elle sait s’en amuser dans l’ émission « C’est encore nous » sur France Inter, émission qui va perdre son statut quotidien pour devenir hebdomadaire. Ce qui n’est pas bon signe car souvent le prélude à une disparition complète. Trop poil à gratter ? Pas assez révérente ?

Quand je repense à certaines émissions comme le « tribunal des flagrants délires » où sévissait le procureur Pierre Desproges, je me dis que l’épiderme de ce média est devenu bien sensible.

« Je pense non seulement qu’on peut rire de tout », avouait Pierre, mais que l’on « doit » rire de tout pour « désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles  (…) Mais rire avec tout le monde, c’est dur ». En l’occurrence, il n’ avait pas envie de rire avec Jean Marie Le Pen qui passait, ce jour-là, devant le tribunal radiophonique.

France inter ne délire plus guère et l’humour s’y fait lisse. « C’est encore nous » restait une oasis rétive, à l’impertinence plutôt modérée, rapportée à l’aune Desproges qui, pas plus que Laelia, n’aimait l’Académie.

Le personnage Desproges n’était pas drôle mais il avait un style qui mériterait peut-être une chronique de Laelia.

Pour l’heure je console certains jours avec celui-ci.

Jeux de mots

En cette période lourde, je me dis que le langage a sa part et, à l’écoute de certains débats, que le non sens (littéralement pas agrémenté par la malice anglaise) qui confine parfois au plus pur foutage de gueule atteint des altitudes parfois insoupçonnées au sommet de l’Etat. Par exemple, souhaiter que la réforme des retraites « puisse aller au bout de son cheminement démocratique dans le respect de tous » quand on a utilisé toutes les ficelles pour contraindre le débat. Et que dire de « ce n’est pas un échec, ça n’a pas marché ». Ou enfin cette « clarification » des interprétations de ce qui apparaissait à beaucoup comme un recadrage d’E. Borne qui avait eu l’outrecuidance de dire que le Rassemblement national était « l’héritier du maréchal Pétain » :

« Il n’y a pas d’ambiguïté, je combats les idées d’extrême droite à leur racine et dans leurs symptômes. Et je l’ai toujours fait, donc il n’y a pas de sujet à cet égard. Ce qu’on a voulu créer avec la Première ministre n’est même pas de la littérature, mais du clapotis. On a autre chose à faire devant de tels lieux que de commenter cela. Là aussi, il faut de la rigueur, sinon, on crée en quelque sorte des bulles de savon… et il n’y a même plus de mousse !« . Comprenne qui pourra.

Je suis de mauvaise foi bien sûr mais son aisance verbale fait prendre à Jupiter des chemins biaisés et parfois un peu éloignés des réalités.

Mais revenons aux mots. Il est de bon ton de citer Orwell par les temps qui courent mais à bien y regarder les novlangues et jargons divers ont toujours fleuri comme le chiendent. Restent des mots pour en faire oublier d’autres et considérer le réel autrement.

Victor Klemperer fut l’entomologiste de la langue du troisième Reich, Eric Hazan celui de la cinquième république. Son petit essai mériterait peut-être une mise à jour car le macronisme est riche en invention et l’ouvrage a 17 ans déjà. En attendant, ces petites vidéos qui donnent quelque idée de la chose. La quantité de matière avant et après une torsion linguistique demeure-t-elle la même ? Curiose chose que le langage entre créativité, mensonge et discrimination….

Back to basics

Il fut un temps, pas si lointain, où l’on partait en voyage avec un petit carnet d’adresse papier, après avoir éventuellement donné à ses proches les dates, horaires et numéros de nos vols ou trains. Sur place, on achetait des cartes postales qu’on envoyait sans être toujours sûr.e.s qu’elles arriveraient avant notre retour.

Un peu plus tard vinrent de petits téléphones itinérants aux possibilités d’abord limitées, des ordinateurs portables et des tablettes dont le poids n’était pas rédhibitoire au fond du sac. A défaut de posséder ce matériel, on trouvait parfois, en accès libre dans les hôtels ou dans des cybers cafés ou stations (sic), des bécanes pour contacter nos proches et amis.

Les téléphones se perfectionnant, on a fini par tout y mettre (carnet d’adresse, photos, applis diverses), compter sur lui pour se repérer dans l’espace, nous tenir au courant du grave ou du futile en temps réel etc…

La maladie d’une cousine que j’avais sous tutelle et la nécessité de pouvoir être jointe facilement me poussèrent à un premier achat. C’était un objet encore assez fruste qui ne me servit à rien d’autre qu’à téléphoner. Avec le suivant, je commençais à envoyer des messages puis vint la reddition finale au smartphone. Le dernier en date me permettant de prendre des clichés tout à fait corrects, j’en vins à délaisser mon appareil photo en cas de voyage en groupe, la vitesse des déplacements et la discipline horaire m’empêchant souvent de prendre mon temps photographique (régler ma prise de vue, changer d’objectif en particulier car je ne me trimballais pas avec plusieurs appareils réglés différemment ).

Le plus souvent mon téléphone restait au fond de mon sac à main. Je ne le sortais que pour appeler ou envoyer des messages à tel ou telle, prendre éventuellement des nouvelles du monde ou … des photos. Pour faire court, je ne me sentais pas enchaînée à cet objet qu’il m’arrivait souvent d’oublier chez moi.

Ce matin là, j’attendais tranquillement un taxi réservé la veille via une application installée sur mon téléphone. Un message m’avertit que le chauffeur était arrivé à destination et m’attendait …sauf qu’ayant sans doute lu trop rapidement ma commande il avait confondu avenue du Maine et rue du Maine et ne m’attendait pas au bon endroit. Je l’appelais (toujours via l’application). Il se confondit en excuses et promit d’arriver dans les 5 minutes. Sur mon écran, j’eu tout loisir d’observer les mouvements erratiques du véhicule car il arriva un bon quart d’heure plus tard. La marge que j’avais prise pour me rendre au rendez-vous avec mon groupe de voyage, gare du Nord, avait passablement fondu et les bouchons sur le trajet n’aidèrent pas au point que je désespérais d’arriver à temps. Finalement, ce fut tout juste et, soucieuse d’être à l’heure, je suis sortie comme une balle de la voiture.

Prendre l’Eurostar, c’est presque prendre l’avion (la seule grosse différence est que l’on peut passer les contrôles avec une bouteille d’eau et que l’on est pas obligé de sortir tout notre attirail électronique ce qui, dans le cas présent, aurait peut être eu son importance, quoique). Il vaut donc mieux arriver avec une bonne heure d’avance pour être sûr d’avoir son train sans flipper.

Les contrôles enfin passés, je me préparais à passer le temps en lisant les journaux sur mon téléphone. Je tâtais la poche de pantalon où je l’avais glissé en montant dans le taxi et là, gag, il n’y était plus. N’ayant côtoyé de près, en gare, personne d’autre que les membres de mon groupe et la police des frontières, j’en ai déduit que mon téléphone avait dû glisser de ma poche pendant mon trajet en taxi. Pour réparer sa bévue et me permettre d’honorer mon rendez-vous, le chauffeur n’avait pas lésiné sur le champignon et les coups de freins brusques.

A ce stade, je ne pouvais plus faire grand chose. Mon taxi était reparti, si j’avais les coordonnées de son employeur, je n’avais pas les siennes et il était trop tôt pour contacter le service client. Une membre du groupe me prêta son portable pour que je puisse bloquer ma ligne en attendant qu’on retrouve mon engin …ou pas. Je me consolais en me disant que je n’étais pas totalement démunie puisque j’avais également emporté ma tablette.

Il faisait beau à Londres, la circulation était dantesque (nous roulions dans un car affrété pour nous), le concert à l’église Saint Martin in the Fields très plaisant : j’oubliais dès lors mon souci pour profiter du moment.

Arrive le soir et je m’apprête à donner des nouvelles par courriel. Je tape mon email, mon mot de passe sur ma tablette et là, deuxième gag, Monsieur Google m’avise que pour attester que je suis bien moi, il me faut taper un code de vérification que l’on vient de m’envoyer ….sur mon téléphone portable ! Je réalise du même coup que tout mon carnet d’adresse se trouve hors de portée et que, pour contacter les unes et les uns, il va me falloir de la mémoire. Par curiosité, j’essaie de voir ce qu’il en est de mes billets de train. Même chose : madame Sncf connect veut s’assurer que je suis bien moi et m’envoie gentiment un code sur mon portable. Rétrospectivement je me félicite d’avoir aussi imprimé mes billets.

Puisqu’il y en a un, je me rabats, à l’hôtel, sur le bon vieux téléphone mis à disposition dans ma chambre pour joindre ma mère. Échec. Une voix suave me répond : « this number is not in service, please try again ». Je descends à la réception, le préposé ne réussit pas plus que moi. Les téléphones britanniques ne semblent pas reconnaître les numéros commençant par +33 5 56…. ( Joueuse, pour une fois, j’ai même poussé le vice jusqu’ à leur demander de faire mon propre numéro de téléphone fixe. Nouvel échec sur toute la ligne). De guerre lasse, je me suis créé une adresse email qui m’a permis de communiquer avec ceux dont je me souvenais des coordonnées.

Finalement, tout s’est temporairement réglé une fois rentrée sur Paris par le prêt d’un smartphone de secours pour un mois par Madame Orange. Le service client de la compagnie de taxi ne réussira pas à contacter mon chauffeur. Qui sait d’ailleurs si mon précieux engin n’a pas été tout simplement récupéré par un client suivant qui se sera bien gardé de le lui signaler.

L’histoire est banalissime mais illustre cette autre banalité : la technique vous asservit autant, sinon plus, qu’elle vous sert. En d’autres temps, ma mère aurait attendu une carte postale sans s’inquiéter (pas de nouvelles, bonnes nouvelles). Maintenant ce temps « réel » qui ne supporte pas, ou à peine, l’attente, finit par devenir anxiogène.

Vous me direz perdre ses papiers ou titres de transport autrefois était une tuile mais sans doute, de fait, faisions nous plus attention. La facilité électronique nous rend oublieux.

Les cabines téléphoniques britanniques si reconnaissables ont été conservées comme des sortes de reliques décoratives car il n’y a plus de téléphone dedans.

Nous nous baladons à longueur de temps avec un petit mouchard utile. Indispensable ? Peut-être pas encore tout à fait mais gageons qu’il le sera à court terme.

L’homme libre sera seul et impuissant. car les alternatives se réduisent. Et la technique fait le reste.

Quand j’étais petite, notre facteur, M. Colas, passait deux fois par jour pour distribuer le courrier. On discutait un peu, C’était convivial. Envoyer une lettre « normale », de nos jours, est devenu une usine à gaz avec la disparition du timbre rouge. Le temps que l’entreprise ne veut pas « perdre », c’est vous qui le perdez à vos frais.

Ainsi va notre riant monde.

Casseroles et arnaque

Le sujet est un peu facile mais l’écriture c’est autre chose et j’aime le style de François Morel. L’académie de médecine n’a jamais déconseillé de commencer sa journée (un peu grisâtre ici) par un sourire. Je ne sais combien de temps dureront ces casserolades, ni qui se fatiguera en premier. Le 8 juin prochain, jour de l’examen de la proposition d’abrogation de la réforme des retraites présentée par le groupe LIOT à l’Assemblée Nationale, constituera sans doute un marqueur de la suite, La majorité relative présidentielle à l’Assemblée fera feu de tous bois pour en éviter le vote, jouant la montre jusqu’à minuit comme elle déjà su le faire.

La cohabitation avait constitué un premier inédit dans le fonctionnement de la 5ème République. La configuration actuelle de l’Assemblée nationale, où le Rassemblement National constitue le groupe homogène le plus important après le parti présidentiel en est un autre. Pour l’instant, la politique et la rigidité du Gouvernement, à commencer par celle de la première ministre, semblent servir la dame aux chats qui, à défaut d’être une grande débatteuse, sait s’amuser. L’écart est grand entre ses déclarations à destination des pauvres et des précaires et ce que vote son groupe. Mais qui s’en soucie quand notre ministre de l’intérieur va jusqu’à la trouver molle sur certains sujets…? Rappeler par exemple, que cette défenseure du pouvoir d’achat a voté contre l’augmentation du Smic tombe dans un vide sidéral.

Rien à voir. Je reçois, dès potron minet ce matin, le SMS suivant :

« Dernière relance pour le renouvellement de votre carte vitale, Veuillez vous réactualiser avant le 22/05/2023 pour conserver vos droits. »
Suivait ce lien : http//Asurancemeli.info
Puis un appel à rester vigilant car le Covid-19 est toujours là, sans doute pour donner de la crédibilité au message.

J’ai tout de suite flairé l’arnaque (qui n’aimerait pas se réactualiser ! et puis le numéro de téléphone émetteur ne correspondait pas à ceux utilisés par l’assurance maladie pour nous contacter : 3646 le plus souvent) mais j’ai voulu tout de même voir ce que cachait le lien et en cliquant dessus je suis arrivée sur une page Assurance maladie assez bien contrefaite (du moins il m’a semblé sur mon petit écran) contenant un formulaire que je me suis bien gardée de remplir. Le but des escrocs étant, comme toujours, de récupérer vos données bancaires.

J’avais déjà eu droit à des messages de ce genre :

Mais il semble que le site Assrancemeli.info soit assez récent si j’en crois ce qu j’ai pu trouver sur lui sur la toile.

Les messages comminatoires sont anxiogènes et on n’est jamais trop prudent.

Eurovision

Je crois que c’est la compétition la plus kitsch au monde : des looks improbables, des musiques souvent pauvres et des textes à l’unisson.

Il fut un temps pourtant où ce « machin » a représenté une sorte de permission de minuit pour la gamine que j’étais. Cela se passait à l’hôtel Ayestaran sis à Lecumberri (aussi orthographié Lekunberri), petit village du pays basque espagnol. Pendant une bonne dizaine d’années, mes parents, mes frères et moi y avons passé nos vacances de Pâques. Il y avait pas mal d’enfants, notamment une famille barcelonaise qui avait également pris ses habitudes pascales dans cet hôtel. De trois au départ, la fratrie s’était agrandie jusqu’à six. Trois garçons, trois filles habillés pareil, impeccablement coiffés et parfumés qui descendaient prendre leur petit déjeuner quand nous nous apprêtions à sortir faire notre petite randonnée matinale (il y avait celle du matin et celle de l’après-midi sauf quand on allait à Pampelune à 30 kilomètres de là ou qu’on avait décidé de visiter les environs).

Mercedes avait mon âge. Les barcelonais ayant le droit de regarder la télé le soir, je finis par avoir ce droit aussi et c’est ainsi que j’ai croisé l’eurovision ou plus exactement sa finale. L’image, un peu tremblante, était en noir et blanc. Un petit reportage présentait succinctement l’interprète, puis venaient les chansons et enfin le long chapelet des notes (en points) données à la prestation par les jurés représentant les pays participants.

Nous n’étions pas très concentrés, à vrai dire. On avait nos têtes. On donnait aussi nos notes. On faisait des paris. On imaginait des combines entre jurés pour faire gagner tel candidat plutôt que tel autre. C’était un peu idiot mais on s’amusait bien. Nous n’en étions pas à parler politique mais, avec les années, il nous a semblé qu’indiciblement celle-ci ne se désintéressait pas totalement de l’évènement, lequel a fini par réunir de plus en plus de pays participants au-délà des frontières européennes qui semblaient être les siennes lors de sa création.

Cette année la finale de l’eurovision aurait dû se tenir en Ukraine, pays vainqueur de l’édition 2022 mais, pour les raisons qu’on imagine, elle se tiendra en réalité à Liverpool. Volodymyr Zelensky souhaitait s’adresser au public du concours via un message vidéo. Refus des organisateurs.

« Un des piliers de la compétition est la nature non politique de l’événement. Ce principe interdit les déclarations politiques ou assimilées durant le concours. »

Un hommage appuyé à l’Ukraine est néanmoins prévu, avec la présence de onze artistes ukrainiens sur scène, dont Kalush Orchestra, le vainqueur de l’édition 2022 et des clips vidéo diffusés durant la soirée donneront à voir différents endroits du pays, a-t-il été précisé.

Pas de mots, donc, mais des images (tournées où, quand ?). Comme si elles étaient insusceptibles de porter par elles-mêmes une dimension politique. Qui, dans les replis de son cerveau, ne leur accolera pas d’autres images egrenées depuis plus d’un an maintenant ?

Mon dernier séjour à Lecumberri remonte à 1977, année où j’ai également cessé de regarder la finale de l’Eurovision.

Illusionnistes sorciers

Train Paris-Bordeaux. Ma voisine travaille sur un power-point « managérial ». Je dis cela parce que, pour le peu que j’en voyais, il s’agissait, en très gros, de faire « produire » une réunion. J’en imaginais d’ailleurs bien le genre, ayant eu le temps d’en « profiter » largement durant les derniers mois de mon activité professionnelle. Un temps où confrontés à une novlangue insupportable et des « incitations » très gazeuses, nous avions été assez nombreux à nous défaire des corvées en pastichant le style qui nous était imposé. Tant qu’à répondre à ce bla bla pompeux dont les finalités (restructuration des équipes) étaient, elles, parfaitement identifiables, autant le faire en s’amusant un peu au passage .

J’en étais là de mes songeries lorsque apparut sur l’écran de l’ordinateur le sigle ChatGPT. Ma voisine tapa une courte requête et quelques secondes plus tard s’afficha un long paragraphe dans lequel elle piocha pour enrichir son fichier. Etait-ce une nouvelle consigne ou la réitération d’une ancienne ? Impossible à savoir mais le résultat m’apparut sur le coup Impressionnant. Même le plus aguerri des pisse copie n’aurait pu sortir un texte aussi vite. J’en vins même à me demander si mon ancienne profession perdurerait dans ce contexte.

Peu de temps après, je tombe sur cet article du journal Le Monde.

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2023/05/02/geoffrey-hinton-pionnier-de-l-ia-quitte-google-et-dit-regretter-son-invention_6171773_440899

J’y apprends que l’intéressé redoute notamment que « les gens normaux ne puissent plus distinguer le vrai du faux ». Je ne sais pas quelle est la « normalité » qu’il vise, mais passons. Quant à ne plus distinguer le vrai du faux, la question me semble remonter à la plus haute antiquité mais, disons, que le vraisemblable se perfectionne dangereusement. comme il est raconté ci.

Alors, que faire ? Je ne sais. La question oiseuse que je me pose à ce stade un peu désespérant est celle-ci : l’intelligence artificielle aura-telle un jour de l’humour ?

En attendant on peut s’amuser de ces variations sur quelques lignes du dernier opus de notre ministre de l’économie, écrivain coquin à ses heures dont la drôlerie ne m’a jamais semblé être la qualité première : Bruno Le Maire.

Post scriptum : je découvre ceci sur twitter : un twittos a donné l’extrait du livre de Bruno Le Maire à ChatGPT et lui a demandé d’écrire un texte sur la réforme des retraites dans le même style. On peut considérer le résultat comme assez humoristique finalement.