Vincent et Bernard nous mènent en bateau

Mais combien en auront-ils détruits dans le même temps ?

Or donc, Vincent et Bernard s’en furent répondre aux questions des sénateurs concernant la concentration des médias en général et leur situation particulière dans le paysage médiatique en particulier.

Pour le peu que j’en ai vu (il y a des limites à ma résistance) tout cela s’est passé dans une ambiance aimablement feutrée et courtoise.

Pour pousser dans leurs derniers retranchements ces vieux briscards, il aurait fallu des faits, du muscle. Or rien de tel n’est advenu et l’un comme l’autre ont gentiment baladé la commission d’enquête.

« Quelle est votre passion pour construire un tel empire ? » s’est vu demander Vincent. Question, très « malaisante » s’il en est, qui a permis à l’intéressé de dérouler son argumentaire. Comme le relate Médiapart, à la différence des sénateurs, lui, « avait méthodiquement préparé la rencontre, avec sous le coude une ribambelle de « slides », que les organisateurs de la commission d’enquête ont aimablement diffusés, pour illustrer les propos de leur hôte. Étrange spectacle. Devant ces graphiques et infographies complaisamment projetés, on aurait pu croire en certains instants que Vincent Bolloré était devenu le maître de cérémonie et qu’il traitait les membres de la commission d’enquête de la même manière que lors d’une assemblée de ses actionnaires ». « Ce ne sont pas des raisons politiques ou idéologiques mais des raisons économiques » qui expliqueraient, assure-t-il, les développements de son groupe et son engagement personnel.

Et Zemmour alors ?

« La chaîne CNews n’est pas loin d’être une chaîne d’opinion », s’est risqué à dire le président de la commission d’enquête, Laurent Lafon.

On mesure l’audace.

Bernard n’a pas eu à trembler non plus. Loin de cadrer le débat sur les enjeux de la concentration des médias et les dangers qu’elle fait peser sur le pluralisme et l’indépendance de la presse, le même président a déroulé le tapis rouge au milliardaire : « Vous incarnez les grands capitaines d’industrie ».

Pourtant il y avait à creuser.

Un exemple : l’affaire Squarcini, et la convention judiciaire d’intérêt public (CJIP) sur laquelle elle a finalement débouché.

Babioles.

Comme le rappelle Médiapart qui a « levé » l’histoire, « il y est tout à la fois question de manœuvres occultes pour connaître le contenu d’une enquête pénale ayant visé LVMH face à son concurrent Hermès, de l’utilisation des moyens des services de renseignement français au profit de la multinationale, ou de l’espionnage du futur député insoumis François Ruffin et de son journal Fakir pendant la réalisation du documentaire Merci patron !, justement consacré à Bernard ».

Quand Bernard Arnault a objecté au rapporteur PS de la commission que « LVMH n’avait « reconnu aucune culpabilité » (….)« , le sénateur socialiste aurait pu, poursuit le journal, facilement faire l’objection que « la CJIP n’est certes pas de la part de LVMH une reconnaissance de culpabilité de la personne morale, mais c’est assurément la reconnaissance des faits ; et c’est à ce titre que le groupe a payé 10 millions d’euros pour éviter le procès ». Le sénateur aurait pu aussi ajouter que la reconnaissance des faits a également été confirmée à la barre, le jour de l’audience, comme l’a aussi raconté Mediapart, par MJacqueline Laffont, l’une des avocates de LVMH, qui l’a admis par ces mots : « Il y a eu des dysfonctionnements et des manquements dans une période ancienne et dans une gouvernance qui n’est plus celle d’aujourd’hui. »

Rien, nada. L’eau inquisitoriale sénatoriale a coulé sur Bernard comme sur les plumes d’un canard.

Ce qui m’a ramenée aux interviews présidentielles. A propos de celles, traditionnelles, du 14 juillet, un journaliste anglo-saxon (anglais ? américain?) aurait ironiquement déclaré « c’est Versailles ».

Pourquoi cette déférence ? Je me le suis souvent demandé en regardant par contraste certaines interviews ou auditions notamment au Sénat américain. Par exemple celle-ci.

Zuckerberg n’est pas, que je sache, un grand orateur devant l’éternel et l’on entend moins chez nous, aujourd’hui, la dame qui n’en était pas à son coup d’essai. Mais les réponses qu’elle « arrive » à obtenir sont assez surprenantes.

A la question de savoir s’il fallait des intervieweurs de présidents (ou d’hommes ou femmes de pouvoir(s ajouterai-je) plus percutants, Michael Rose correspondant de l’agence anglaise Reuters à l’Élysée répondait : « Il ne faut pas confondre être percutant et être impertinent. En France, on a une culture du trait d’esprit mais ce qui manquait durant cette interview (interview d’Emmanuel Macron sur France 2 en décembre 2017), c’est un journaliste qui connaît le fond des dossiers. Sur la question de l’écologie et du nucléaire par exemple. Emmanuel Macron veut prendre le leadership de la lutte contre le réchauffement climatique, mais prend d’un autre côté des décisions qui posent question. Le fait de retarder la fermeture des centrales nucléaires par exemple. C’est toujours frustrant de voir que le journaliste ne va pas au fond des choses parce qu’il n’a pas l’air d’en maîtriser les enjeux ».

Où, indépendamment du fait que la politique macroniste vis à vis du nucléaire ne semble pas avoir bougé, l’on retombe sur le travers reproché au rapporteur de la commission sénatoriale.

J’exagère bien sûr car toute la gent qu’elle soit parlementaire ou journalistique n’est pas à mettre dans un même panier mais l’équipe « puncheuse » ne me parait pas, et de loin, la plus visible ou audible. Pour passer entre les gouttes des éléments de langage prédigérés, il faut tirer dans les coins du net.

Au vrai, entre concentrations et manipulations rendues plus diverses et insidieuses par la technique, je me dis qu’il faudra être de plus en plus fin pour se forger une conscience. A moins qu’une définitive panne électrique nous ramène à des fondamentaux limbiques respectables.

Du secret, du mystère et de la démocratie

 

Le secret ne serait  pas démocratique contrairement au mystère. Intéressant point de vue (énoncé à la fin de la chronique).

https://www.franceinter.fr/emissions/la-chronique-de-thomas-bidegain/la-chronique-de-thomas-bidegain-29-mars-2018

Le secret est un savoir non partagé, celé entre quelques happy few qui en tirent leur pouvoir, quand « le mystère c’est nous, le fil ténu de nos existences et puis le sentiment diffus que la partie est déjà jouée ».

Notre Jupiter présidentiel l’a bien compris et cultive le secret avec assiduité comme en témoigne, entre autres, son attitude vis à vis de la presse. Dernier avatar, l’expulsion de l’Elysée des agences qui y disposaient d’un bureau depuis 40 ans  … après, comme le relate le canard enchaîné, les journalistes triés lors des voyages officiels, après les ministres interdits dans la cour du palais, après les députés réduits au silence et les couvertures de magazines montées par une prestataire exclusive et amie…

Cynique ingratitude quand on songe à toutes les Unes qui ont contribué à le propulser là où il est. Mais Jupiter est ainsi. Il ne se sent redevable de rien envers quiconque, surtout vous et moi. Moi Soleil ne doit sa trajectoire qu’à ses éclatantes qualités.

Quitte à faire une synthèse, on pourrait dire que le secret macronien n’a rien d’un mystère. Et donc que nous ne sommes peut-être déjà plus en démocratie. C’est en tous cas, toujours selon le palmipède, la conclusion qu’a tiré de son expulsion du saint des saint élyséen une journaliste américaine de l’agence Associated Press : « J’ai fait le tour de mes collègues dans les autres pays dans les démocraties et les non-démocraties (???). Et je trouve que, globalement, vu l’accès aux salles de presse et aux porte-paroles, la France est plutôt du côté des non-démocraties. »

A quoi l’on pourrait rajouter une interview de la ministre des transports Élisabeth Borne, tellement réécrite par Matignon qu’un journal aussi révolutionnaire que « les Échos » a refusé de la publier. Sans parler du journal  la Voix du Nord qui refuserait désormais, tant le caviardage est devenu monnaie courante, de donner à relire leurs papiers aux personnalités interrogées. Quitte peut-être à manquer de clients.

Quand la défiance atteint ce niveau, il est permis de s’inquiéter : et si ce goût du secret, ce contrôle étroit de la parole publique, qui, allié à un unanimisme « élémentlangagier »,  repris sans sourciller par nombre d’éditorialistes et « experts » médiatiques, confine (litote) à la manipulation pure, ne finissait par faire les beaux jours d’un infectieux complotisme ?  Car qu’attendre d’une lutte annoncée contre les « infaux » couplée avec celle visant à protéger le secret des affaires sinon un verrouillage final de l’information par tribunaux interposés ? En cas d’engagement de procédures longues, coûteuses, simultanées, combien de temps la presse et les médias soutenus par leurs seuls lecteurs et spectateurs pourront-ils tenir ? Les divers contentieux « Bolloré », lequel tend à déserter la diffamation et les tribunaux de grande instance pour poursuivre les médias qui le gênent devant le tribunal de commerce pour dénigrement, seront intéressants à suivre à cet égard.

 

En PS cet intéressant petit lexique pour temps de grève :

http://www.acrimed.org/Lexique-pour-temps-de-greves-et-de-manifestations-3367

 

 

intermède

 

A l’heure où des photos d’un petit dormeur du sable, pour reprendre le beau titre du billet de blog de Mouloud Akkouche sur Mediapart, font la une des journaux, desillant une opinion publique engourdie.

A l’heure où, appuyant, avec un conformisme exténuant, un plan de com’ bien orchestré, la presse nous bassine sur l’illisibilité du Code du travail tandis que nul, hormis Pierre Joxe, ne s’avise que « la législation fiscale est infiniment plus lourde et plus complexe, plus compliquée, plus changeante et plus illisible encore que le Code du travail » ( illisibilité, d’ailleurs, qui n’a d’égale que celle de nombre d’accords collectifs : au fait, « le travail et la loi » : combien d’exemplaires vendus ?). A l’heure où la pensée « sociale » se réduit au macronisme énamouré et au vallsisme déshydraté.

A l’heure où les médias se bollorisent, se drahisent, se bergénielpigassesisent, où l’on se demande si l’impertinence n’est pas condamnée à se réfugier dans les coins du net (mais lesquels?) … à moins qu’elle ne revienne au fanzine.

A l’heure où l’on s’indigne de destructions orientales, oubliant au passage notre responsabilité dans la naissance voire l’entretien des conflits qui les ont générées.

A l’heure où l’on évite de s’interroger sur nos rétrécissements hexagonaux, notre identité usurpée de « patriedesdroitsdel’homme ».

A  l’heure de la pensée unanimiste, émotive et volatile.

A l’heure où l’on est en droit de se sentir atterré par ce déferlement de violence et d’eau tiède, par cette barbarie  en somme, il peut sembler futile de mettre en ligne cette petite vidéo d’un homme heureux …et libre. Libre au point de s’amuser malicieusement de son propre rôle. Ostensiblement ses mains se taisent et seul son visage s’exprime à l’abri du public. Mais la vidéo ne permet pas de savoir si les musiciens de l’orchestre se sont vraiment réglés sur ces sourcils levés, ces lèvres tour à tour gourmandes, impérieuses, moqueuses, sur ces sourires plissés. Peut-être fallait-il sa stature pour oser ce quasi effacement ? Peut-être. Les temps légers n’existent pas. Les moments si, parfois. Alors en cadeau, celui-ci.