La mort d’un commandeur

Portrait de Robert Badinter, Président du Conseil Constitutionnel chez lui en mai 1992, France.

Il se disait autrefois en Mitterrandie (les versions varient mais le sens demeure) : « En France, il y a deux grands avocats : Robert Badinter pour le droit et Roland Dumas pour le tordu ».

Le « droit » vient de s’éteindre et le « tordu » vit toujours. Ce qui pourrait presque constituer une allégorie de l’illusion socialiste de 1981, définitivement douchée deux ans plus tard par ce que l’on appela le tournant de la rigueur.

Mais revenons à Robert Badinter. Je me souviens d’un cours de français en terminale durant lequel nous avions discuté de son livre « L’exécution », lié à l’affaire Buffet-Bontems, tout juste paru. J’en avais déduit que Robert était un « pénaliste » comme on dit dans le milieu juridique. Sa nécrologie dans Le Monde m’apprend qu’il fut d’abord un avocat d’affaires. Il n’aurait plaidé dans toute sa carrière qu’une vingtaine de fois aux assises, dans sept affaires de peine capitale en France, et deux à l’étranger. Mais son aura personnelle s’inscrivit surtout, aux yeux du public, dans cette lutte contre la peine de mort qu’il fit abolir en 1981.

C’est d’ailleurs à cela que je l’ai longtemps réduit et à deux livres que j’ai eu grand plaisir à lire : Condorcet, un intellectuel en politique (caractéristique dans laquelle il se reconnaissait peut-être lui-même) et Idiss, livre plus personnel, consacré à sa grand-mère maternelle. Voilà qui est peu pour un homme de cette envergure, me direz-vous. Sans doute. Sans doute aussi parce qu’il me laisse d’autres souvenirs nettement plus amers : son adhésion sans partage à la révision constitutionnelle ayant permis la ratification du traité de Lisbonne, ratification qui s’asseyait sur le non sans équivoque au traité constitutionnel européen émis par les français quelques années plus tôt et, plus grave à mes yeux, la caution juridique apportée à un détricotage social qui se poursuit aujourd’hui.

Co-écrit avec un spécialiste en droit du travail, Antoine Lyon-Caen, « Le travail et la loi », paru en 2015, relança cette vieille lune, chère au patronat, selon laquelle le Code du travail, trop complexe, trop confus (alors même qu’une recodification réalisée en 2008, en avait un peu aéré l’écriture) empêcherait d’embaucher, de licencier, de créer des emplois, de donner une place aux jeunes, d’innover, d’exporter, etc.

Trop gros, trop lourd, illisible, la messe était dite : le Code du travail devait être sim.pli.fié. On observera qu’à l’aune de la compréhension, d’autres Codes, à commencer par le Code général des impôts, auraient mérité semblable attention stylistique et diète amaigrissante. Quant à son poids, les mises en balance sont tout aussi discutables. Ainsi celle d’un certain François Bayrou, jamais avare d’une entourloupe, comparant, alors, les morphologies respectives d’un Code du travail français avec celle de son homologue suisse et vantant la « sobriété » de ce dernier en oubliant opportunément que l’édition du Code français à laquelle il se référait comportait des commentaires et annotations qui contribuaient à son surpoids (sic).

S’ensuivit un rapport, remis par Robert Badinter au premier ministre de l’époque, Manuel Valls, dégageant les « principes essentiels » sur lesquels devait s’appuyer le nouveau code du travail dont la refonte était envisagée pour fin 2017, La soixantaine d’articles énoncée dans le rapport devait servir de préambule au projet de loi porté par la ministre de l’emploi, Myriam El Khomri. Il n’en fut rien et la loi « portée » (ou plutôt endossée) par la ministre marqua le début d’un démontage de l’existant, pas moins bavard et ni moins abscons (je ne pense pas que l’intelligibilité du Code du travail se soit arrangée), dont la pertinence au regard des salaires et de l’emploi interroge.

De l’absence de son père, déporté qui ne revint pas des camps, Robert Badinter disait « C’est obsessionnel, l’absence. C’est d’ailleurs très étrange, c’est une donnée constante de l’être humain, tant que vous n’avez pas vu mort votre parent, ça reste une idée, un concept, une douleur. Mais le deuil ne se fait pas. J’ai longtemps rêvé que mon père réapparaissait. »

Ayant vécu semblable expérience, je ne peux que souscrire à cela. A ce qu’il énonce j’ajouterai : une colère qui, tant que l’absence dura, ne savait pas où planter ses crocs.

Se réinventer disait-il …

La vidéo date d’hier 14 mai et je suis certaine que ce chroniqueur est déjà conscient de l’inanité de sa conclusion, qu’il ne croit pas plus que moi que l’exaltation discursive jupitérienne autour d’une réinvention générale et nécessaire se traduira par une quelconque redistribution des cartes.

Il faut que les affaires reprennent et chaque jour nous en fournit des illustrations déprimantes. Ainsi la ministre du travail, par exemple, qui, avec l’aide d’une majorité décidément aux ordres, continue son travail de sape du Code du travail en détricotant les règles de reconduction des CDD et des contrats précaires sous prétexte d’urgence sanitaire. Cette mesure ne devrait s’appliquer que jusqu’à la fin 2020 mais l’on sait ce qu’il en est du provisoire qui dure. Le « terrain » a besoin de « souplesse » et l’on en connait depuis des lustres le vivier : les salariés du monde d’avant. D’ailleurs, la naïveté est d’avoir cru, même fugitivement, à un hypothétique avant/après. Ce qui se profile est un avant qui se durcit et fourbit ses armes (policières et textuelles) en attendant un réveil social dont il est difficile aujourd’hui d’évaluer s’il relèvera du tsunami ou d’une simple vague. Pour les médecins, ces héros, l’affaire est donc entendue : une médaille, des contingents invités à participer au défilé du 14 juillet (en sac poubelles, leur uniforme de fortune pendant le confinement ?) et le retour des comptables aux manettes de la gestion du système de santé. La recherche publique est à la rue et vive Sanofi.

Plus près de moi, la parenthèse « corovinarienne » a accéléré les réflexions sur une « unification » des services et des métiers au sein du groupe dont fait partie mon employeur. Pour ce qui concerne ma profession (qui a télétravaillé non stop depuis le 16 mars), cela devrait se concrétiser au cours du deuxième semestre 2021. A une collègue qui demandait, à l’occasion de l’une de nos conférences téléphoniques hebdomadaires au sein de l’équipe, si un plan de départ ou des « incitations » étaient prévus pour les « vieux » (sic), il fut répondu que cela n’était pas à l’ordre du jour pour l’instant. Tout est dans le « pour l’instant ». Quand les comptes auront été faits, en revanche …

Pour l’heure, alors que rien n’est réglé et que le virus court toujours, s’amorce dans mon quartier une sorte de « comme si de rien n’était  » singulier. Les applaudissements au balcon du soir se sont tus dès le 10 mai (l’ « élargissement » décrété par notre Président approchant, ils déclinaient cependant depuis quelques jours en intensité). La circulation sous mes fenêtres et le chantier d’en face ont repris le lendemain, me faisant amèrement regretter le silence du confinement. La distanciation sociale est déjà presque un souvenir…et les barrières des gestes abaissées (faudra – t- il instituer la circulation alternée sur les trottoirs pour que la prudence revienne ? ).

Une seule étrangeté perdure : la fermeture des troquets environnants.

Il fait beau. L’air est -pour combien de temps encore ?- moins saturé de saletés qu’ « avant ». Il faut pourtant (ô paradoxe !) aller masqué (enfin c’est fortement conseillé).

L’ironie n’ a pas de limite (je sais c’est indigent mais comme le chroniqueur il faut bien conclure).

Le macronisme tel qu’il se distille …

Curieux spécimen que ce Président. « Jupiter » , « maître des horloges » : l’heure est au contrôle après l’amateurisme hollandais.  A l’affichage de la maîtrise. La communication est verrouillée (même si le Canard arrive encore à remplir sa page 2), le Parlement aussi : on a placé les membres éminents de l’ost macronien aux places stratégiques. Tant de « puissance » sur un si petit socle électoral, pourtant.

Je ne sais si les auteurs de « l’histoire mondiale de la France  » ont l’intention d’en faire d’autres éditions et serais curieuse de voir quel évènement ils choisiraient pour 2017.

Pour l’heure, j’observe l’effet du storytelling qu’on nous assène depuis deux mois en direct dans mon service. Ceux qui n’avaient qu’invectives à propos de la loi travail l’an dernier se sont singulièrement amollis. J’en cherche les raisons. La jeunesse et le verbe gourmé (même si parfois bien creux), peut-être ? Peut-être aussi  une sorte de narcissisme générationnel (ils ont, pour la majorité d’entre eux, à peu près l’age de Jupiter junior).  C’est assez fascinant à observer : le verbe ne se discute plus, les nouvelles tables de la loi sont admirables.

Pour moi, j’ai l’impression d’être confrontée à la fois à un presque rien monté en mayonnaise (le discours de Versailles du 3 juillet dernier ) et à un presque tout que le candidat-avant-d’être-Président ne jugeait pas souhaitable, tout cela sur un fond d’indifférence citoyenne à peine ébranlée (pour l’instant) par le très ciblé activisme gouvernemental.

Le Code du travail, ce boulet. Les lois sociales, cette plaie.

« Il est  souhaitable qu’on évalue l’utilité des lois plus anciennes afin d’ouvrir la possibilité d’abroger des lois qui auraient par le passé été trop vite adoptées, mal construites ou dont l’existence aujourd’hui représenterait un frein à la bonne marche de la société française. »`

Je ne sais pas où commence la notion de « passé » au sens macronien… Vise – t -il, par exemple, la loi Aubry-II du 19 janvier 2000 ? Mais celle-ci a été votée sans pécipitation et sans vote bloqué ( contrairement à certaine loi portant son nom) et tant de fois « amendée » qu’il ne reste plus grand chose de l’originale hormis, pour faire court, les 35 heures comme seuil de déclenchement des heures supplémentaires (une horreur) et les forfaits annuels, surtout en jours (une aubaine). On se perd en conjectures.

Pour ce qui est des lois récentes adoptées au pas de charge et qui n’ont pas eu le temps encore de produire quelque effet tangible, le constat est irréfutable, en revanche : on n’a pas été assez loin. Il est urgent de détricoter ce Code fait « (que) pour embêter 95 % des entreprises » (Muriel Pénicaud). A cette aune on comprendra que la protection des salariés  (ces « riens » ?) n’est plus un sujet.

Le cap fixé, le psittacisme révérend est de mise à tous les étages, y compris à celui où je travaille.

Le gouvernement veut agir rapidement et par ordonnances, ce qui ne surprendra pas. Sachant que tant qu’elle n’a pas été ratifiée par une loi,  une ordonnance n’a qu’une valeur réglementaire et peut faire l’objet d’un vulgaire recours devant le juge administratif ( bien plus simple qu’un recours devant le Conseil constitutionnel ), on comprend la brièveté du délai prévu pour l’adopton de la loi de ratification de la « réforme du Code du travail ».

Peu suspect d’indulgence, le Conseil d’Etat, dans son avis consultatif sur le projet de loi autorisant le Gouvernement à légiférer par ordonnances en matière sociale, lève quelques lièvres notamment celui-ci  : « Le Conseil d’État constate que ce projet de loi contient plusieurs habilitations visant, selon les cas, à confirmer, infirmer ou encadrer des jurisprudences récentes des juges judiciaire et administratif. Il appelle l’attention du gouvernement sur la circonstance que cette succession rapide de jurisprudences, de normes législatives elles-mêmes potentiellement suivies de nouvelles décisions de justice, qui correspond à une pratique de plus en plus fréquente, est un facteur d’inflation législative et d’instabilité du droit du travail auxquelles le projet a précisément pour ambition de remédier. » En d’autres termes, la réforme du Code du travail portée par le Gouvernement participe à ce qu’il dénonce lui-même et affirme pourtant vouloir changer.

Dans tout ce flou béat il y aurait sans doute d’autres pépites à trouver.

« On a pas Marine, ni Méluche et c’est déjà ça » me dit celle-ci. « Pour moi je lui accorde le bénéfice du doute ».

Singulière considération, quand on y songe de plus près….

Jusqu’à quand persistera-t-il ?

 

Fragment hebdomadaires en d : où il est question de déverrouillage et de digressions

1403584231Ah ! les  « valeurs », elles sont à la politique ce qu’elles sont au quotidien économique et financier : un sujet de je (jeux) et de rivalités. Philippique, cours, repli, polémique, indice…et la morale dans tout ça ? Moins cotée que la « valeur ». C’est indéniable.

Les arcanes de la novlangue sont intéressants à suivre. Pour ce qui est de la politique, certains  s’y sont attelés comme Eric Hazan dans LQR  (Lingua Quintae Republicae, allusion à l’analyse linguistique menée par Victor Klemperer pendant la montée en puissance du Troisième Reich et de sa langue qu’il avait baptisée Lingua Tertii Imperii: la propagande du quotidien.

Tenez, par exemple, l’essor irrésistible du mot « déverrouillage » de nos jours, tellement plus signifiant pour le commun des mortels que l’expression « briser des tabous ». Au-delà de ses acceptions informatiques, il s’agirait de nous « libérer » de nous – mêmes (à l’insu de notre plein gré), en quelque sorte. Mais à déverrouiller au pied de biche, on n’est pas loin de se prendre la porte sur le nez. Ainsi en est-il pour le travail. Et, à l’usage, on constate aussi que verrouiller pour mieux déverrouller se porte bien aussi :

https://www.mediapart.fr/journal/france/030316/loi-sur-le-travail-crainte-de-verrouillage-au-sein-du-groupe-ps

Pour l’heure, dans ce pastis de clés perdues, chacun cherche son chas pour ne pas porter un chapeau aux contours indéfinis.

« On ne peut pas tout brutaliser » glisse notre jeune ministre de l’économie. Tout est dans le « tout. » Faut-il comprendre qu’il y aurait un(e) plage, frange, niveau, domaine de « brutalité » acceptable ?  Ou bien : il vaut mieux distiller puisqu’on ne peut pas tout faire d’un coup (encore que l’état de choc ou la sidération sont parfois d’inespérés anesthésiants intellectuels) ? On suppute, tout en devinant que les manières affables (à fables ?) de l’homme nous préserveront sans doute d’un lâcher de noms d’oiseaux ou d’une tentation autoritaire mais pas d’une entourloupe enrubannée (voire plusieurs).

Chacun prend aussi ses marques pour 2017 ou pour plus tard  (la pente est forte et l’échéance est courte)… tandis que les futurs « ubérisés »  que nous sommes comptent les points et les trimestres … de retraite qui leur manqueront pour vivre une vieillesse heureuse de moins en moins garantie.

Pendant ce temps là, la ministre du travail est victime d’un « accident domestique » qui l’immobilise très temporairement et dont on n’hésite pas à donner la teneur (on n’est jamais assez méfiant vis à vis des baignoires). Le délicat M. Le Guen se serait esquinté en glissant sur un tapis de bain (ce qui vaut bien une glissade dans une baignoire), le côté domestique de l’accident eût été passé sous silence. Au contraire, on aurait loué l’ endurance de l’homme (c’est beau, un essoré qui assiste à un conseil des ministres), insisté sur sa ténacité (à défaut de gloser sur sa lucidité tapissière), son imperméabilité et sa dignité face aux attaques politico-politiciennes d’une sournoise lilloise publiées en Une d’un quotidien du soir.

Ainsi vont les jours qui sous certains aspects …ne changent pas. Tiens, quand j’y pense on dit aussi de nos jours que la France est l’homme malade de l’Europe … pas la femme donc … malgré sa définitive et féminine incarnation. Soit, quoique de mauvaise grâce.

« Il y a 4 types idéals : le crétin, l’imbécile, le stupide et le fou. Le normal, c’est le mélange équilibré des quatre. » disait Umberto Eco.

Le « normal » 2012, qui se rêve reconduit, est-il vraiment celui-là ? Joker.

Pour sortir de toute cette samba politique indigeste (pour rester polie), un retour élégant aux sources s’impose  :

 

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(ça c’était avant « le changement c’est maintenant »)

 

Blog. Je ne sais pas pourquoi je me suis imposée une livraison hebdomadaire. Sans doute pour conjurer une paresse naturelle. Ou pour délier une écriture qui ne me vient pas aussi facilement qu’on pense. Commencé sous le signe du voyage, ce blog continue sous celui de l’humeur. Je m’apprêtais à vagabonder sur la rencontre historique et havanaise du Pape François et du Patriarche Kirill ( en terre cubaine comment qualifier ce rapprochement après presque 1000 ans de schisme ?  Si la religion est l’opium du peuple,  la patrie de Fidel en est-elle la fumerie ultime ?) quand est tombée la bombe « El Khomri ».

Boulot.  On croit avoir touché le fond et l’on découvre qu’il est mutiple et infini. Le plus étonnant est la neutralité des titres de la presse spécialisée  sur cet avant – projet de loi qui (entre autres choses : Macron, El Khomri, faut-il voir dans ces textes boursouflés aux allures d’auberge espagnole la marque de notre ibère premier ministre ?) :

– viserait à réformer la durée du travail  (alors qu’il s’agit d’un dynamitage en règle du peu qu’il en reste)

– définirait le barème des indemnités de licenciement sans cause réelle et sérieuse (ce qui aura pour conséquence de priver de tout effet l’exigence d’une telle cause : l’employeur, au fait de la peine encourue, provisionnera, et licenciera en toute illégalité sans aucun état d’âme) ;

– réformerait en profondeur le droit de la négociation collective avec pour objectif principal de la booster (quand il s’agit, du moins en partie, de contourner l’opposition des syndicats en faisant valider des accords minoritaires par référendum de salariés … dont la situation de l’emploi tiendra la main),

le tout  en introduisant en préambule d’un Code fracassé, une liste de principes essentiels, dont la force juridique reste à établir,  portée par une « figure tutélaire » de la droite socialiste dont on aurait aimé qu’elle en reste aux sujets qu’elle connait.

Comme si cela ne suffisait pas, l’ingénue ministérielle, dont on ne sait si elle comprend ce qu’elle dit ou a décidé de ne pas comprendre par opportunisme bien compris, lui, annonce en substance et tranquillement (article dans le journal les échos du 18 février) qu’en cas de mauvaise humeur parlementaire on fera usage de l’article 49-3 de la Constitution (qui n’a qu’un seul mérite, celui de permettre au représenté de jauger le courage et les convictions de son représentant).

« Le débat va être très nourri, car il y a un changement de philosophie important. Je le redis : nous voulons faire avancer le pays par le dialogue social, garantir davantage des droits réels et rendre les entreprises plus compétitives. »

Quand on annonce, à mots à peine couverts, avant toute discussion, qu’on envisage en cas de « blocage », de museler le Parlement, on se demande où va aller se réfugier ce fameux dialogue.

Intitulé « projet de loi visant à instaurer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs », la philosophie du texte, qui prend soin de ne pas utiliser le mot salarié dans son titre, laisse songeur. Mais, au fond, peut-être ne va-t-il pas assez loin. La double peur évoquée par P. Gattaz (celle des patrons d’embaucher et celle des salariés d’être licenciés) pourrait être avantageusement remplacée, pour peu que l’activité le permette, par la transformation du travailleur (mot qui sent le vieil encaustique) en autoentrepreneur. Plus d’embauche puisque l’autoentrepreneur serait prestataire de services indépendant et plus de licenciement … pour la même raison. La vie ne serait-elle pas plus belle comme ça ?

Le site satirique Gorafi.fr n’est pas loin d’abonder dans mon sens :

« Selon la nouvelle ministre du travail, il était plus que temps de s’attaquer à cet épineux problème de versement de salaire. « Oui c’est un très vieil acquis social mais qui n’a plus lieu d’être au regard de l’économie d’aujourd’hui, en 2016 » explique Myriam El Khomri qui a suivi les conseils de Pierre Gattaz : « Chaque année, nous demandions au gouvernement de mettre fin à ce diktat financier et syndicaliste qui force les pauvres entrepreneurs à verser de l’argent à des gens qu’ils connaissent à peine, et, ce, chaque mois !».

Délivrées de cette charge, les entreprises devraient voir leur bénéfices augmenter très rapidement et plusieurs grands patrons se sont immédiatement félicités d’une telle mesure. « C’est une fantastique initiative pour l’investissement, cela va dégager des sommes faramineuses » s’est réjoui un autre patron pleurant de joie, ajoutant que cela permettrait peut-être aussi des embauches en masse. « Près de 98% des patrons se disent prêts à embaucher quelqu’un s’il n’y a plus d’obligation de salaire, c’est un signal fort pour l’économie » ajoute aussi Pierre Gattaz.

La ministre réfléchit aussi à d’autres possibilités d’amélioration du droit du travail comme par exemple l’obligation pour un salarié de verser une prime ou un salaire à son employeur pour le remercier de lui donner du travail. Et la ministre d’expliquer très simplement la méthode de calcul. « Versé chaque mois, cela pourrait être calculé sur les heures passées par l’employé dans l’entreprise »

Bourdon.  A ce stade, face à cette violence d’État, vous dites – vous, il n’y a plus rien à réformer. Si,  les congés-payés, par exemple : pourquoi payer des feignasses qui osent se dorer au soleil ou, pire, polluer nos jolies plages de leur grossière présence, au lieu de faire ce pour quoi elles sont faites : travailler ?

Blum est mort, vive notre matador social catalan, amoureux d’une entreprise qu’il n’a jamais fréquentée que d’en haut et de loin.

Pas sûr que la réconciliation entre un parti qui aura avalisé tous les reniements et son électorat se produise avant longtemps : Cuba existera-t- elle encore ?

Heureusement…

Belle. Il y a de belles personnes comme cette femme souriante, qui, paisible derrière son buffet d’orgue, jonglant avec les rythmes et les jeux, passant sur nos imperfections musicales, nous soustrait du chaos par son harmonie intime.

 

intermède

 

A l’heure où des photos d’un petit dormeur du sable, pour reprendre le beau titre du billet de blog de Mouloud Akkouche sur Mediapart, font la une des journaux, desillant une opinion publique engourdie.

A l’heure où, appuyant, avec un conformisme exténuant, un plan de com’ bien orchestré, la presse nous bassine sur l’illisibilité du Code du travail tandis que nul, hormis Pierre Joxe, ne s’avise que « la législation fiscale est infiniment plus lourde et plus complexe, plus compliquée, plus changeante et plus illisible encore que le Code du travail » ( illisibilité, d’ailleurs, qui n’a d’égale que celle de nombre d’accords collectifs : au fait, « le travail et la loi » : combien d’exemplaires vendus ?). A l’heure où la pensée « sociale » se réduit au macronisme énamouré et au vallsisme déshydraté.

A l’heure où les médias se bollorisent, se drahisent, se bergénielpigassesisent, où l’on se demande si l’impertinence n’est pas condamnée à se réfugier dans les coins du net (mais lesquels?) … à moins qu’elle ne revienne au fanzine.

A l’heure où l’on s’indigne de destructions orientales, oubliant au passage notre responsabilité dans la naissance voire l’entretien des conflits qui les ont générées.

A l’heure où l’on évite de s’interroger sur nos rétrécissements hexagonaux, notre identité usurpée de « patriedesdroitsdel’homme ».

A  l’heure de la pensée unanimiste, émotive et volatile.

A l’heure où l’on est en droit de se sentir atterré par ce déferlement de violence et d’eau tiède, par cette barbarie  en somme, il peut sembler futile de mettre en ligne cette petite vidéo d’un homme heureux …et libre. Libre au point de s’amuser malicieusement de son propre rôle. Ostensiblement ses mains se taisent et seul son visage s’exprime à l’abri du public. Mais la vidéo ne permet pas de savoir si les musiciens de l’orchestre se sont vraiment réglés sur ces sourcils levés, ces lèvres tour à tour gourmandes, impérieuses, moqueuses, sur ces sourires plissés. Peut-être fallait-il sa stature pour oser ce quasi effacement ? Peut-être. Les temps légers n’existent pas. Les moments si, parfois. Alors en cadeau, celui-ci.