Les lieux sont parfois comme de beaux endormis. Un baiser du temps les réveille.
Ce matin-là, la petite place face à l’entrée du centre d’art de la Reine Sophie se résumait à un rectangle entouré de bars et de restaurants ayant fermé leurs quinquets au lever du jour.
Au soir, à l’heure des tapas, une petite foule, plutôt juvénile, s’y retrouvait. De grands haut-parleurs posés en angle déversaient de la musique à fond et en continu. Sur une petite estrade, un pupitre blanc avec un micro affichait un seul mot : Cambia (change).
L’Espagne votait pour les municipales et les régionales.

Dans la journée, place du 2 mai, nos pérégrinations avaient croisé celles de caméras traquant les personnalités à la sortie d’un bureau de vote. « C’est une candidate d’Izquierda Unida » (gauche unie), avait dit l’un. « C’est une candidate d’Izquierda Unida », avais-je, mécaniquement, répété à un passant qui m’interrogeait.
Cambia, vaste programme : mais de qui s’agissait-il ? d’où venait donc l’injonction ?
Nous nous sommes installées en terrasse, un peu en retrait pour nous protéger du bruit mais avec une assez jolie vue sur l’intérieur d’un restaurant doté d’une télévision sur laquelle les yeux des consommateurs « domestiques » étaient braqués.
Nous avons d’abord regardé défiler les résultats sur l’écran, sans bien comprendre leur portée et les enjeux réels, puis profité de l’arrivée de trois jeunes à la table voisine pour essayer d’y voir un peu plus clair.
Alors, à votre avis, cela se présente comment ? la droite ? la gauche? Podemos ?
Les premières réponses furent mitigées. La gauche alternative (Podemos, donc), qui semblait avoir leurs suffrages, n’allait pas si bien que cela.
Soudain tombèrent les premières estimations pour Madrid et Barcelone.
Explosion de joie, presque incrédule : dans la capitale espagnole, la candidate du mouvement Ahora Madrid soutenu par Podemos talonnait la droite sortante.
Alors ?
Alors, c’est intéressant, répondit l’un d’eux, tandis que les deux autres commentaient frénétiquement sur leurs portables.
Ce partage fortuit m’a ramenée à 1981. Rejoignant nos pénates d’un week-end, je retrouvais chez ceux qui dévalaient les rues vers la place, des ballons « cambia » plein les mains, en scandant « Si se puede »- avatar espagnol du « Yes we can » américain- l’impression tonique et festive de cet autre mois de mai .
Quelles conclusions tirer de tout cela ? Pour l’Espagne qui vient, au travers d’un vote plus « local », de dire après la Grèce son rejet d’une orthodoxie économique et sociale qui la mine ? II est trop tôt pour le dire. Mais on peut émettre quelques craintes.
Le bras de fer qui continue entre la Grèce et la troïka est d’une symbolique terrible puisqu’il contribue, en somme, à ramener le vote de millions de citoyens à un aimable moment récréatif. Passées les manifestations de joie, retour brutal sous la férule du maître européen : « c’est bien joli tout ça, mais vous allez faire ce que l’on vous dit ».
TINA ne goûte guère les politiques buissonnières.

Texte et Photos S. Lagabrielle : tous droits réservés