Retraite

Autoportrait. © Vivian Maier/John Maloof Collection
Vivian Maier autoportrait

Me voilà donc entrée dans la confrérie des retraités.

Ayant été priée de solder tous mes congés non pris avant la date fatidique du 1er octobre 2021 (date choisie pour cesser mes activités), je ne travaille plus, en pratique, depuis le mois de juin. Ma sortie des effectifs de l’entreprise aurait dû me laisser indifférente. Et pourtant non. La restitution, hier, de l’ ordinateur qui me permettait de suivre la vie et l’activité de mon service, et de mon badge qui me donnait accès aux locaux et d’user de tout le matériel fourni par mon employeur (imprimantes, photocopieurs, bibliothèque …etc.) a définitivement concrétisé ce qui n’était encore que virtuel.

Retraite, un mot que je n’aime pas. Un mot qui, à première vue, sent la débandade et l’isolation, le placard et la naphtaline. Les anglais avec leur « retirement » partagent une brume semblable, ce qui n’est pas le cas de nos proches voisins latins (on pourrait vagabonder plus loin sur le mot mais cela risque d’être fastidieux ou mériterait peut-être une thèse, allez savoir). Les espagnols (j’ai sûrement dû déjà le dire ici) ont un mot nettement plus festif pour parler de cette période particulière où, au fond, il faut s’inventer une autre vie au monde : jubilacion. Les italiens en tiennent pour le pensonamiento qui a des relents pensifs, les portugais pour la reforma ce qui est carrément radical.

Pour revenir à hier, je suis sortie de ma communauté laborieuse sous l’œil envieux de ceux qu’il me faut bien nommer ex-collègues maintenant.

« Il va falloir structurer vos journées » me dit cette chef de service.

Sans doute. Tant que j’ai été « en congés », je n’y ai pas vraiment songé. Pour l’heure, je ne me sens pas trop l’âme à structurer mais j’ai ma liste de tâches. Je procrastine dans les rues de Paname quand le temps s’y prête. Des déambulations qui m’ont amenée dernièrement au Musée du Luxembourg où se tient une exposition consacrée à une singulière photographe : Vivian Maier.

Nourrice de son état et photographe compulsive, Vivian n’a jamais cherché à faire connaître son travail. A l’origine de sa découverte, une vente aux enchères et un jeune homme à la recherche de photographies pour illustrer un livre sur un quartier de Chicago. A l’arrivée plus de 100 000 négatifs dont très peu tirés par la photographe elle-même : manque de place (elle vivait chez ses employeurs) et de moyens sans doute.

A en croire le documentaire réalisé plus tard par le jeune homme, Vivian embarquait parfois les enfants dont elle avait la charge dans ses « promenades » au milieu de toutes ces solitudes urbaines que nombre de ses clichés donnent à voir : laissés-pour-compte, marginaux, SDF, miséreux noirs ou blancs auxquels elle semblait s’identifier.

Vivian Maier qui êtes-vous ? « A mysterious woman »
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Drôle d’œuvre dont on ne saura pas l’aboutissement, le regard ultime puisque ce qui nous est montré n’a pas été développé par ses soins. Quel contraste, quel cadrage final, quelle sélection (si elle en avait été capable ce dont le documentaire précité fait douter) auraient donc été les siens ? Cet inachèvement explique peut-être en partie la réticence de certains musées à accrocher son travail sur leurs cimaises.

Pour l’heure, on peut en apprendre un peu plus ici.

Loin de moi d’imaginer un jour produire des clichés de l’intensité de ceux de Vivian mais je me dis que tester une acuité visuelle revisitée par l’opération subie en mai en arpentant les rues sur mon temps délivré ..pourrait être une activité « structurante ».