Ce blog n’est pas prémédité. Je ne planifie rien. Parfois les horizons me fatiguent, alors j’écris au plus près : sur des personnes qui m’ont marquée, sur du présent, du banal, et, quand ils me viennent, sur des imaginaires …qui n’en sont pas tout à fait, car on ne se défait jamais complètement de soi. Tout cela manque peut- être un peu d’unité, n’est pas d’airain. Cela zigzague, hésite, revient, repart. C’est comme ça. Le plus délicat est la distance car, si je ne rechigne pas à partager des émotions, l’intime reste une autre chose dont je n’ai pas envie de parler ici. Alors baladez-vous sur ce flou, si l’écriture vous en dit !
En retrouvant cette photo prise au Népal en 2008, j’ai tout de suite pensé à d’autres enfants, coincés dans l’enfer de Gaza.
Je me souviens : peu après ce 7 octobre 2023 effroyable, les morts des kibboutz et les otages israéliens du Hamas, enfants comme adultes, eurent tôt fait d’avoir un visage, un nom, une histoire, une individualité.
Les morts palestiniens qui s’ensuivirent se résumaient, le plus souvent, en un chiffre. Un chiffre qui augmentait tous les jours et continue d’augmenter. Les victimes civiles de la réplique d’Israël au 7 octobre ne méritaient, à écouter certains éditorialistes bien de chez nous, qu’à peine être nommées comme telles : victimes. Une présomption de culpabilité définitive et sans appel pesait sur elles du fait de leur seule appartenance au peuple palestinien.
« Il y a une différence à faire entre des gens qui sont des civils, qui sont assassinés dans la rue par des commandos islamistes et les victimes collatérales de bombardements consécutifs à cette attaque. Il faut marquer cette différence, c’est même très important de la faire. » (Raphael Enthoven 10-10-2023). « On ne peut pas comparer le fait d’avoir tué des enfants délibérément comme le Hamas, et le fait de les tuer involontairement comme Israël » (Caroline Fourest 29-10-2023).
Le calvaire quotidien des gazaouis, les images d’enfants traumatisés sortis des décombres, les corps anonymes empilés dans des linceuls de fortune, et j’en passe, donnés à voir sur les réseaux sociaux via des vidéos postées en désespoir de cause, le nombre journalistes palestiniens tombés sous des tirs qui ne semblent rien avoir de fortuit ne semblaient rien pouvoir changer au désordre infernal des choses.
Le journal Le Monde restitue leur histoire et un visage à certains de ces corps palestiniens. Une présence. Une chose que l’on aimerait, peut-être, pour soi-même : rester même de manière infime dans le souvenir commun. C’est ici :
Je ne sais pas à quoi cette prévenance du journal répond : trop plein d’images et de larmes ? Une réponse convenue serait : « comprenez, à ce stade, il faut revenir à un certain équilibre ».
Depuis, la famine s’est installée à Gaza et des images qui en rappellent d’autres aussi. Qui amènent certaine éminente à réclamer « que cela cesse ».
Mais qu’espérer quand deux parties jouent à la stratégie sans issue et que celle qui pourrait peut-être stopper la boucherie, dans un « en même temps » absurde, livre armes d’un côté et largue vivres de l’autre de manière si anarchique qu’on se demande ce qui parvient véritablement aux affamés ?
Et les otages me direz-vous ? Les familles qui essaient de savoir ce qu’ils deviennent se font tabasser par la police d’un homme qui n’a en tête que lui même comme celui dont il espère la victoire aux prochaines élections présidentielles américaines
Une dépêche de l’Agence France Presse m’apprend, ce jour, qu’Israël va évacuer la ville de Kyriat Shmona, à la frontière avec le Liban et sous haute tension depuis l’attaque lancée par le Hamas le 7 octobre.
Kyriat Shmona. Le kibboutz où j’ai travaillé durant l’été 1980, Dafna, en haute Galilée, n’en était pas loin (7 kms). C’est d’ailleurs de Kyriat, qu’avec d’autres volontaires nous prenions le bus, nos travaux accomplis, avant le début du shabbat, pour visiter un peu le pays. J’ai encore quelque part des diapositives, pas numérisées hélas, mais cette photo me rappelle un endroit familier où nous étions quelques uns à aimer bavarder avec les anciens du kibboutz. D’où venaient-ils ? Pourquoi cet endroit là ? Comment s’organiser dans le contexte de sa fondation en 1939 ? Quelle coexistence avec les palestiniens, alors ? Ce genre de chose.
A l’époque, il y a 43 ans, il n’y avait pas encore de Hezbollah au Liban mais des fedayin (combattants palestiniens) qui s’étaient réfugiés là, à l’instar de Yasser Arafat, et faisaient des incursions meurtrières en territoire israélien. Quelques mois avant mon arrivée à Dafna, notamment, une escouade du Front de libération arabe avait pris en otage un groupe de bébés et de jeunes enfants dans la crèche du kibboutz Misgav Am. Bilan 3 morts – un enfant de 2 ans, le gardien de la crèche ainsi qu’un soldat durant l’opération de secours – et 16 blessés -un enfant de 4 ans, un membre du kibboutz et 11 soldats israéliens.
Je ne l’ai appris que plus tard, à mon retour en France, de même que la chute de roquettes sur Dafna, par d’autres volontaires restés là-bas mais qui ne tardèrent pas à rentrer. Le kibboutz comptait plusieurs abris et, pour ce que j’ai pu en savoir, les dégâts furent uniquement matériels.
Je ne me souviens plus par quelle organisation j’avais bien pu passer pour me retrouver là. Nous étions un certain nombre de volontaires dont l’affectation ne nous fut connue qu’en arrivant en Israël. Pour ce qui me concerne, ma curiosité à l’endroit des kibboutz se doublait d’une solide inconscience car je ne me suis jamais sentie en danger jusqu’à ce 30 juillet 1980 où la Knesset proclama la ville de Jérusalem « une et indivisible » capitale de l’État d’Israël. Ce jour là (un mercredi) nous étions une petite bande du kibboutz dans la ville. Nous avions fait des « heures supplémentaires » pour pouvoir la visiter et avions élu domicile dans le quartier chrétien. Le bruit de détonations montait jusqu’à nous et je me suis dit, alors, que ce pays avait une manière assez provocante, voire agressive de se définir.
Une et indivisible, Jérusalem ? Unique peut-être, mais multiconfessionnelle, multi-ethnique et multilingue. Une et indivisible, je ne le pensais pas. Alors pourquoi cette « préemption » ?
Je suis rentrée au kibboutz puis en France quelques semaines après.
Aujourd’hui les moyens du Hezbollah libanais sont autrement plus puissants, je crois, que ceux des fedayins. On évacue Kyriat Shmona mais quid des civils disséminés dans les kibboutz alentours ? Surtout si le Hezbollah prend exemple sur la stratégie du Hamas.
Cette petite partie de ma vie et de mes illusions ne me fait pas oublier les villages palestiniens vidés de leurs occupants, la situation effroyable des gazaouis, ni celle des palestiniens de Cisjordanie, presque livrés à eux-mêmes par une Autorité défaillante.
Le 7 octobre, avant même de lire les horreurs, j’ai pensé : le désastre tout court, que l’on ne voulait pas considérer depuis plus de 20 ans, depuis la mort de Rabin, d’où que l’on regarde, est là. Pour encore un bout de temps.
Quelle résilience possible ?
La résonance de ce 7 octobre, est mondiale, comme le dit, Alain Dieckhoff, directeur du Centre de recherches internationales (Ceri) à Sciences Po, et directeur de recherche au CNRS, dans une interview dans Télérama « parce qu’il s’agit dans les deux cas d’une tuerie de masse, qui frappe à l’aveugle. Il faut aussi comprendre son écho parce qu’il concerne un conflit qui dure depuis un siècle. Un siècle ! Il est né après la Première Guerre mondiale, des temps qui nous paraissent bien éloignés, mais qui n’appartiennent toujours pas vraiment au passé pour les Israéliens et les Palestiniens (…). Le conflit israélo-palestinien détient le record du monde de durée. Il a survécu à la disparition des empires coloniaux, à la guerre froide, à l’effondrement de l’Union soviétique. Et on n’en voit toujours pas la fin. Sans perspective politique crédible, la guerre reprend toujours. »
« Toute la violence déchaînée contre Israël et à Gaza ne prouve qu’une chose : la violence ne produit et ne reproduit qu’elle-même. Horrifiés, nos pensées et notre compassion vont à toutes les populations désemparées victimes de tout cela. Le cessez-le-feu doit s’imposer. La France doit y travailler de toutes ses forces politiques et diplomatiques. Les peuples palestinien et israélien doivent pouvoir vivre côte à côte, en paix et en sécurité. La solution existe, celle des deux Etats, conformément aux résolutions de l’ONU ».
Les mots de ce post du 7 octobre dernier de Jean-Luc Melenchon ne m’ont pas choquée, pas plus que le communiqué de presse du groupe la France insoumise, qui en reprenait la teneur, publié peu après et ainsi rédigé :
« L’offensive armée de forces palestiniennes menée par le Hamas intervient dans un contexte d’intensification de la politique d’occupation israélienne à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem Est. Nous déplorons les morts israéliens et palestiniens. Nos pensées vont à toutes les victimes. L’escalade actuelle risque d’entraîner un cycle de violences infernales. La France, l’Union européenne et la communauté internationale doivent agir sans délai pour empêcher cet engrenage. Dans l’immédiat, il faut obtenir un cessez-le-feu et la protection des populations. Toutes les parties doivent revenir à la table des négociations. Pour qu’une paix juste et durable voie le jour, les résolutions de l’ONU, à commencer par la fin de la colonisation, doivent être activement mises en œuvre. Nous devons tous et toutes œuvrer dans ce sens ».
A peine publié, Droite, macronistes et opposants internes à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) ont sorti les catapultes contre le mouvement insoumis.
Que reprochait-t-on donc à ce communiqué ? Comme le fait observer Daniel Schneidermann sur son blog : « moins ce qu’il dit, que ce qu’il ne dit pas », en somme de renvoyer au cycle de violences, sans parler de crime de guerre ni d’actes terroristes, sans évoquer les atrocités commises et par là manifester une absence d’empathie pour les victimes israéliennes.
« Ils ont été maladroits en ne condamnant pas les actes du Hamas, ce qui était un préalable pour parler ensuite du fond et de l’histoire du conflit, a commenté le journaliste Denis Sieffert.
Aveugle que j’étais ! J’aurais dû y songer. Ainsi le conflit israélo-palestinien a-t-il ressurgi dans l’hexagone.
«Le judaïsme est-il un nationalisme ou une religion ? Je n’en sais rien mais il y a un certain nombre d’hommes qui veulent se rassembler en Israël et qui ont entrepris d’y bâtir ensemble un foyer. C’est leur droit, personne n’a le droit de les en empêcher. Si les Palestiniens désirent bâtir une nation, c’est leur droit aussi. Il y a assez de place dans le monde et au Proche-Orient pour que les Israéliens soient quelque part chez eux et les Palestiniens quelque part chez eux. Ainsi s’exprimait P. Mendès France (si j’en crois Madame Wikipedia) qui fut l’un des premiers à recevoir des représentants palestiniens chez lui ».
Pour avoir posté ce simple commentaire sur Médiapart, je me suis attirée la réponse suivante : « Ainsi s’exprimait P. Mendès France . Grand complice de la colonisation de la Palestine et de la Naqba. Jolie phrase abjecte de dissimulation du projet sioniste, « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre. » Cette canaille avec les Palestiniens, « quelque part », omet une chose, les Palestiniens étaient chez eux en Palestine, et non, un peuple n’a pas le droit de s’installer sur la terre d’un autre peuple en la proclamant sienne. Ce que cette canaille appelle un droit porte un nom, le colonialisme ».
J’avoue qu’associer les mots canaille et abject à PMF m’a laissée sans voix et puis la réponse omettait elle-même quelque chose : celui-ci utilise le mot « nation » s’agissant des palestiniens. A l’issue de la première guerre mondiale et la chute de l’empire Ottoman, des personnes se sont retrouvées sur un territoire, occupé depuis longtemps, nommé Palestine, sous mandat britannique. Se définissaient-elles véritablement déjà comme, un peuple, une nation avant la création de l’Etat d’Israël ? Une brève expérience pendant laquelle j’ai eu l’occasion de voir des images de la création, en 1939, du kibboutz où je travaillais, m’avaient conduite à me poser la question. Peut-être que tout a commencé là : une terre « en friche », si j’ose écrire, dont l’appartenance était « à revendiquer », comme on dit « à louer » ou « à vendre », et qui allait faire guerre.
Je n’ai pas répondu mais j’étais loin d’avoir tout lu ou entendu.
Par exemple, cette réflexion (sic) glanée dans une petite vidéo : « Il y a une différence à faire entre des gens qui sont des civils, qui sont assassinés dans la rue par des commandos islamistes et les victimes collatérales de bombardements consécutifs à cette attaque. Il faut marquer cette différence, c’est même très important de la faire. » (Raphael Enthoven 10-10-2023).
On observera la subtile distinction : morts civils d’un côté, masse indistincte de l’autre. Je me suis demandée si l’on pouvait dire quelque chose de plus dégueulasse.
Il aura fallu un certain temps pour entendre cela sur un média mainstream (ailleurs on pouvait lire des choses nettement plus sensées que ce que ces médias donnaient à entendre), en l’occurrence France inter, le 12 octobre dernier : » Le droit à la légitime défense n’est pas un droit à une vengeance indiscriminée » (D. De Villepin). Une saine désescalade dans le délire verbal pourrait-on dire.
Aujourd’hui nous en sommes là : la bande de Gaza soumise à un siège complet (pas d’électricité, pas de nourriture, pas de gaz) par l’État hébreu, accompagné de bombardements intensifs, 1,1 million de personnes sommées d’abandonner leur domicile et tout laisser derrière elles, des milliers de morts et de blessés de part et d’autre, des personnes disparues, l’imminence de l’entrée de Tsahal dans Gaza et des otages israéliens dont on peut craindre qu’ils soient exécutés.
Un désastre cousu de longue main.
Parmi les raisons (en vrac et de manière non exhaustive) selon de plus éclairés que moi : une Autorité palestinienne devenue inexistante depuis des années, un mouvement totalitaire et répressif ayant pris le pouvoir à Gaza, dont la gestion politique du territoire est critiquée par une bonne partie de la population gazaouie, mais considéré comme une incarnation de la résistance palestinienne à l’occupation, la poursuite de la colonisation menée par le gouvernement israélien actuel, son sentiment que les technologies de surveillance, couplées à une aide soit via un financement piloté par le Qatar et supervisé par l’ONU, soit par des permis de travail, allaient acheter la paix sociale dans la bande de Gaza et cette idée de « contourner » la question palestinienne en « normalisant » ses relations en particulier avec l’Arabie Saoudite.
Tout cela vient de nous péter à la figure et je ne vois pas dans ce contexte de porte de sortie possible. Démettre Benyamin Nétanyahou, en qui le journal Haaretz voit (justement, à mon sens) le responsable éminent de ce chaos (voir ci-dessous), ne suffira pas.
Le conflit cristallise, après bien d’autres, des fractures planétaires.
Tout va bien.
En attendant, je n’en peux plus d’une empoignade nationale commencée après les législatives de l’an dernier qui, sans honte, se boursouffle sur une tragédie.
PS : « L’injonction qui m’est adressée de condamner, avant toute autre parole, ce qu’a commis le Hamas, vise trop souvent à m’obliger à me disculper d’emblée de mon prétendu antisémitisme organique, comme si j’étais génétiquement coupable. Il me faut, comme de nombreux Palestiniens, montrer en permanence patte blanche (E. Sanbar. Mediapart 14/ /10/2023).
Tout cela est absolument subjectif et témoigne de mon « humeur » en ces temps guerriers. Voilà, faites – en ce que vous voudrez.
je vais le faire je vais affronter la Russie tu as mon épée tu as mon arc tu as ma hache …..il s’en va seul avec ce viatique
Et pendant ce temps là en France (grosse fatigue vis à vis de ces désolants va-t-en-guerre en battle dress griffés : BHL, Bruckner, Gluksmann fils et j’en oublie)…
Dessin posté par Bad Corp sur Twitter
Voir ressortir ce dernier, cet inepte bravache breveté depuis longtemps pourtant, sur les plateaux télés participe aussi à ma déprime. Pour mémoire, ce ridicule reportage bosniaque héroïsé où je vous laisse juge de la menace représentée par les 2 militaires (policiers?) de l’autre côté du muret où notre Bernard national se tient en planque.
Se faire passer en toutes circonstances pour plus grand que l’on est, tout un programme auquel il ne semble pas vouloir déroger … mon père prof agrégé de philosophie, après lecture de quelques opus dudit, le considérait comme un vent conceptuel. Pas faux.
Je n’ose imaginer la rigolade poutinesque (à supposer que le rire soit dans ses facultés) devant cet hercule hexagonal tout en espérant sans trop y croire à ce genre d’optimisme :