Quoique.
Je m’étais dit que je n’aborderais pas ce sujet ici : les gilets jaunes. Parce que beaucoup de choses ont été déjà écrites et dites sur le sujet, sur lesquelles je ne vois pas quoi ajouter.
Les raisons de la colère sont, par exemple, résumées ici :
Ce en quoi le mouvement se différencie d’autres mouvements insurrectionnels connus par le passé est évoqué là :
Et puis, j’habite hors du territoire où il se répand. L’espace Levalloisien aujourd’hui boboïsé (surtout là où je réside) a gardé quelques poches ouvrières et l’on aurait pu imaginer des manifestants sur la place de la mairie. Mais voilà : le maire, Patrick Balkany, qui chouchoute ses administrés (dont moi, de fait) à coup de déficit budgétaire (la ville serait une des plus sinon la plus endettée de France) – ce qui lui vaut d’être réélu (sans moi) avec des scores presque soviétiques – aurait déclaré soutenir les gilets jaunes. Il est vrai qu’il n’est pas enclin, pour ce qui le concerne, au paiement de l’impôt. Un « résistant », en quelque sorte, ce qui lui vaudrait une médaille fluorescente.
Donc, tout est calme sous mes fenêtres.
Pourquoi alors en parler ? Parce que les évènements m’ont rattrapée au temple où je chante. Ce dernier est situé sur l’avenue de la Grande Armée, non loin de la place de l’Etoile, et certains choristes ont vu se « se déchaîner la violence en bas de chez eux ». « Ces gens nous haïssent », « ils n’ont que haine à la bouche ». Quand je leur ai fait remarquer que les manifestants étaient, pour nombre d’entre eux, à la peine au quotidien et que leurs difficultés allaient croissant, ils n’en ont pas disconvenu, mais certaines images semblaient inscrites dans leurs pupilles. Des images que je n’ai vues que par vidéos interposées.
Réaliser tout d’un coup le privilège que constitue le lieu de son domicile ( même si vous n’êtes pas spécialement plein aux as …) : la discrimination géographique se retournait, en quelque sorte.
Depuis longtemps, je me disais que « cela » ne pouvait pas continuer ainsi, que, par exemple, le détricotage des protections et solidarités sociales, la mise à mal des services publics (transports, santé …) justifiées par une nécessité financière irréductible, tout « cela » finirait, un jour, par conduire à une explosion.
Mais j’ai été surprise par la mèche.
La limitation de vitesse à 80 kilomètres heures, la hausse de la CSG – ce tac-au- tac fiscal, puisqu’elle n’est déductible des impôts, pour les salariés, qu’en partie (autrement dit, ils paient, pour partie, de l’impôt sur quelque chose qui vient en réduction de leur salaire) – la suppression de l’ISF, les ordonnances travail de l’an dernier (sans parler des régressions sociales du quinquennat précédent et l’on pourrait remonter plus loin)… tout ce que ces mesures n’avaient pas réussi à entraîner, la dernière hausse de la taxe sur les carburants l’a fait.
Comme le remarque Mathilde Larrère, se référant aux révoltes anciennes, « avant c’était le prix du pain, maintenant, c’est le prix de l’essence ». Où l’on voit que la gamme des produits de première nécessité s’est élargie avec, notamment, le quasi sacrifice des services de transports publics sur l’autel d’une « saine » gestion budgétaire.
Depuis, la fracture sociale, le ressentiment profond, ce que l’on s’évertuait à ne pas vouloir considérer s’étend : après les gilets, les lycéens, les routiers … Les paroles se superposent, se brouillent. Tout ce qui aurait pu canaliser l’ire des invisibilisés de la société a disparu : les partis politiques sont liquéfiés et les syndicats ont été marginalisés à coup de concertations clivantes (vous remarquerez que la notion de négociation a pratiquement disparu de la novlangue politique),
Quand la réponse aux préoccupations est toujours TINA (there is no alternative) que reste -t-il ? Demain, les gilets, les lycéens peut-être, et les manifestants pour le climat se rejoindront-ils ou se confronteront-ils ?
Là est la question.
Tout est devenu « gazeux » et donc éruptif.
Et ce que je lis, ici, ne me porte pas à l’optimisme.
PS ce matin : quand je regarde ces vidéos et photos de ces 148 lycéens à Mantes-la-jolie, agenouillés dans une espèce de cour les mains derrière le dos ou sur la nuque, sous l’oeil de policiers équipés jusqu’aux dents, entends ce commentaire : « voilà une classe qui se tient sage » et en lis d’autres qui applaudissent, je me dis que l’inquiétude à ce stade est un mot faible.
