Clarification bazardeuse

La dissolution devait permettre de clarifier la situation après des élections européennes cruelles pour le parti présidentiel. Il s’agissait pour E. Macron, selon certains commentateurs, de débusquer les « incohérences » de ceux tentés de nouer des « alliances contre nature » (la gauche de gouvernement avec les « insoumis », certains LR avec le RN). Et de se replacer au centre du jeu. « Je leur ai balancé ma grenade dégoupillée dans les jambes. Maintenant on va voir comment ils s’en sortent…  ».

A l’arrivée, 3 blocs à peu près équivalents à l’Assemblée Nationale. Le RN donné gagnant est arrivé en troisième position derrière la coalition présidentielle et le nouveau front populaire en tête. Aucune majorité d’où que l’on regarde. Le Gouvernement est maintenu en place et « l’ensemble des forces politiques se reconnaissant dans les institutions républicaines, l’Etat de droit, le parlementarisme, une orientation européenne et la défense de l’indépendance française », sommées »d’engager un dialogue sincère et loyal pour bâtir une majorité solide, nécessairement plurielle, pour le pays ».

Où l’on voit retinter, en filigrane, cette petite musique de l’ « arc républicain » dont sont exclus les « extrêmes », à savoir, le RN d’un côté, et La France Insoumise de l’autre.

Depuis dimanche, les tractations vont bon train et les boîtes à claques sont de sortie. Le jeu des désistements au second tour pour contrer l’élection de députés RN a brouillé les cartes tant à droite qu’à gauche. Chacun revendique le droit de former le nouveau Gouvernement et y va de sa menace de motion de censure.

Chez les macronistes on songe à une alliance entre le camp présidentiel et le parti Les Républicains. Mais c’est compter sans Laurent Wauquiez. « Nous ne participerons pas à des coalitions gouvernementales », a dit celui qui dirige encore la région Auvergne-Rhône-Alpes, ouvrant toutefois la voie à un énigmatique « pacte législatif » passant par des propositions de loi.

Marine Le Pen promet de censurer tout gouvernement avec des ministres LFI ou écologistes. C’est, en partie aussi, la position de certains députés macronistes ou caciques LR en la personne du Président du Sénat. « Si demain un gouvernement venait à être formé avec, en son sein, ne serait-ce qu’un seul secrétaire d’État de La France insoumise, nous déposerions immédiatement une motion de censure ».avertit ainsi Aurore Bergé.

En face le parti de Jean-Luc Mélenchon, un brin provocateur, propose 4 noms pour le poste de Premier ministre : Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, Mathilde Panot, présidente du groupe parlementaire, Clémence Guetté, députée et cheville ouvrière du programme, ainsi que… Jean-Luc Mélenchon. Chiffon rouge assuré.

La proposition de nommer Huguette Bello, présidente du conseil régional de La Réunion et réputée proche du PCF autant que de Jean-Luc Mélenchon, qui avait rallié les suffrages des communistes et de LFI, coince au PS malgré le soutien que lui a apporté l’ex-députée de ce parti, Valérie Rabault, elle-même citée pour Matignon avant sa défaite aux législatives, Les écologistes, eux, en pincent pour Marine Tondelier. Faudrait-il en venir au conclave ?

Les noms fusent et le surplace, après la constitution éclair de ce nouveau front populaire et son succès inattendu, inquiète à quelques jours de l’ouverture de la 17ème législature, le 18 juillet 2024. Sans compter les autres questions tout aussi pendantes que celles de la désignation d’un premier ministre : quelle architecture gouvernementale, quels intitulés pour les ministères, quelle répartition des forces au sein du dispositif, qui pour présider l’Assemblée nationale ?

Bref, c’est un peu la chienlit comme aurait dit Mongénéral.

Fugitivement m’est venue l’idée d’un scenario sans Gouvernement de plein exercice « à la belge ». Mais je ne sais pas si c’est envisageable dans le cadre de notre Constitution.

Jupiter pourrait-il activer l’article 16 de la constitution qui donne des pouvoirs exceptionnels au Président ? De l’avis général, cet article aux conditions de mise en œuvre strictes, n’ a pas été conçu pour être utilisé pour régler une problématique de gouvernance nationale et pallier ainsi l’absence de majorité parlementaire. Mais pourrait-on en tordre le sens ?

En attendant, deux choses paraissent probables. Gabriel Attal devra sans doute encore patienter avant de se dégourdir le verbe à l’Assemblée. Combien de temps ? Nul ne le sait. Et les noms d’oiseau n’ont pas fini de voler à l’Assemblée Nationale

Petit moment de détente

La période est éprouvante pour les nerfs alors autant sourire un peu. La chute de cette goguette est sans doute un peu optimiste. Ou plutôt occulte la question de savoir au bout de combien de temps, on arriverait à se débarrasser d’un Gouvernement d’extrême droite. Sur l’incompétence de la représentation RN au Parlement, pas trop de doutes à avoir. Sur les réseaux sociaux tournent en boucle des extraits d’interviews par des journalistes locaux de candidats de cette formation, souvent parachutés. C’est consternant, presque de nature à faire passer les anciens playmobils Renaissance pour des génies. A cela s’ajoute l’ inquiétant palmarès personnel de certains autres détaillés par Médiapart

https://www.mediapart.fr/journal/politique/020724/legislatives-les-brebis-galeuses-de-bardella-se-reproduisent-par-centaine

Outre-manche le parti travailliste a repris la main et certains se prennent à rêver d’une réplique chez nous oubliant au passage que 14 années de Gouvernement conservateur ont précédé cette victoire.

14 ans….

Dans ma circonscription l’élu sera sans doute le candidat de la majorité présidentielle, Thomas Cazenave, actuel ministre délégué chargé des comptes publics. Arrivée en seconde position, à quelques petits points (34,23 % contre 38,31 % pour T. Cazenave), la candidate NFP ne dispose d’aucune réserve de voix et la marge entre ces deux là et le candidat RN (21 % ) est trop importante pour imaginer une victoire de ce dernier. Vous me direz : et la participation ? Elle est déjà assez élevée dans la circonscription – 71,74 %.- et je ne crois pas qu’une participation plus importante renverse l' »équilibre » issu de ce premier tour. Un équilibre presque traditionnel dans ce quartier plutôt chic, parfois qualifié de « Neuilly bordelais », abritant des courts de tennis où Jacques Chaban-Delmas avait ses habitudes.

Au pan national, en revanche… Selon certains constitutionnalistes, jamais, sous la Ve République, le risque d’une crise de régime n’a été aussi grand. Lors des cohabitations précédentes, « il y avait un accord sur le noyau dur » de la Constitution et de ses principes, Rien de tel si le Rassemblement national (RN) accédait à Matignon à l’issue des élections législatives. Selon Bastien François, , professeur de science politique à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, « quoi que l’on pense d’Emmanuel Macron, il n’y aurait rien de commun [entre Matignon et l’Élysée] sur le plan des valeurs fondamentales, comme sur celui de la politique étrangère et européenne ».

« Étant donné la tradition française qui place l’État en surplomb de la société et les différents types de conflits d’intérêts entre la haute administration, le monde politique, le monde des affaires et la société civile, la France semble particulièrement mal placée pour résister à un processus de démantèlement des contre-pouvoirs qui serait organisé par une nouvelle majorité autoritaire. » Telle est l’une des conclusions d’un rapport réalisé il y a deux ans à peine par des spécialistes du droit public pour le compte du groupe écologiste au Parlement européen. En confrontant notre système juridique aux modèles de pays tels que la Hongrie et la Pologne, ces juristes ont établi que la France était l’une des démocraties les plus fragiles face à un potentiel « choc autoritaire ».

Il ne reste plus, après avoir voté, qu’à espérer que la mobilisation écarte ce danger mais pour combien de temps encore ?

Sales attentes

Difficile de s’atteler à l’exercice hebdomadaire du billet tant les jours qui viennent paraissent aussi incertains et fragiles que Biden face à Trump dans son débat de jeudi soir. On pourrait vaguement espérer en se disant qu’un front à gauche à réussi à se reconstituer en peu de temps, mais les tensions pré élections européennes ne sont pas toutes retombées, les investitures ont fait le reste et le « on s’engueulera plus tard » sous-jacent n’engage pas à un optimisme débridé. Mais pour l’heure, cette alliance hétéroclite me soucie moins que ce qui se profile en face.

La campagne, si tant est que l’on puisse appeler campagne cette foire d’empoigne de 3 semaines, orchestrée par les médias dits mainstream, a davantage épargné la caricature du favori RN que les candidats Renaissance (à peine moins cela dit) ou du nouveau front populaire, en particulier les membres du mouvement la France insoumise, mouvement que le Conseil d’Etat se refuse à considérer comme « extrême », tout en retenant cette qualification en ce qui concerne le Rassemblement National : voir ici

https://francais-du-monde.org/2024/06/27/decision-conseil-etat-nuances-politiques/

Mais cette décision administrative est ignorée par les médias qui en restent aux tenailles extrêmes …et par certains électeurs prêts à voter pour le nouveau Front populaire à condition que le candidat de leur circonscription n’affiche pas le logo LFI sur leur profession de foi.

On aimerait que les 2 M (Macron et Mélenchon) se taisent. On aimerait ne pas être sur un pont suspendu qui perd ses lattes.

Et « la plaine » me direz-vous ? J’entends par là Renaissance, Modem, Liot, Horizon, les Républicains non Ciottistes. Mêmes sables mouvants. On règle ici aussi de petits comptes, on pense à plus tard. Sur les tracts de certains candidats Renaissance, la photo d’Emmanuel Macron a tout bonnement disparue. Contreproductive ?

L’orthodoxie et l’hétérodoxie économiques s’invectivent, y compris par prix nobels interposés, sans s’attarder, pour les premiers, sur les difficultés croissantes de vie de nombre de nos concitoyens. François Hollande propose de financer la hausse du Smic par de nouvelles exonérations sociales qui mettent la sécurité sociale en difficulté, oubliant au passage que certaines (réduction générale , réduction du taux de cotisation patronales d’assurance maladie, réduction du taux de la cotisation d’allocations familiales) sont déjà en partie liées au montant du Smic, dont toute hausse accroit les seuils d’exonération, et qui ont surtout constitué des trappes à salaires. On oublie aussi aisément grâce à qui l’aide à domicile et d’autres services ou professions « tiennent » encore, bien que payés au lance pierre.

On est pas loin, pour peu qu’on soit catholique ou prêt à abjurer pour un moment son agnosticisme, d’invoquer Sainte Rita. Je plaisante à peine.

Même les puissants sont inquiets. Ainsi Bernard Arnault qui éructe de ne pas avoir été prévenu en amont par Macron de sa décision de dissoudre l’Assemblée Nationale. Il faut dire, à en croire Le Palmipède, que la bourse a chuté et qu’ il n’est plus l’homme le plus riche du monde, que de la proximité de la marque LVMH avec Madame devient encombrante et que les violences des si bien dédiabolisés costards cravates du RN bénéficient d’une mansuétude de certaines préfectures qui pourrait s’exprimer sans complexes sur des avenues huppées. Cela ferait mauvais genre à l’heure des JO dans lesquels il a fort investi et dont on ne sait qui va récupérer la patate chaude sécuritaire.

L’étau, pour l’électeur, au-delà des programmes bricolés ou aménagés sur le gaz, voire progressivement totalement remis en cause (n’est – ce pas Jordan ?) est, pour l’heure, le temps extrêmement contraint accordé à la tenue de ces élections. En attendant ce qui suivra.

L’électeur américain en novembre a de fortes chances de se retrouver dans la même situation. Le New York Times adjure Joe Biden de se retirer de la course à la Maison Blanche après sa prestation calamiteuse de jeudi, histoire de donner quelque chance et un souffle au parti démocrate. B. Obama minimise en écrivant sur X (ex-twitter) qu’il arrive à tout le monde de rater un débat…à ce point ?

Un Président en fonction dont les « capacités cognitives » sont mises en doute depuis quelque temps (les moins polis ont d’autres mots en réserve) ou un ancien Président menteur invétéré et caractériel notoire : vous vous voyez choisir ?

Pour nous, de très érudits, moyennant sondages, se risquent à l’élaboration de scénarii possibles, certains en voient six, d’autres moins. D’autres agitent la possibilité qu’E. Macron, en fonction des résultats, prenne la décision (seul encore) d’activer l’article 16 de la Constitution. Certes cet article ne peut pas l’ être n’importe comment (https://www.conseil-constitutionnel.fr/la-constitution/quel-pouvoir-donne-l-article-16-de-la-constitution-au-president-de-la-republique) mais ce Président nous a déjà gratifié d’une lecture très personnelle du texte fondateur de la cinquième République très mollement contredite par le Conseil constitutionnel.

Quand tout est propice à tous les complotismes, faites vos jeux ….