Notez, notez !!

Du côté des parents

« TeachAdvisor est un nouveau site qui permet de donner son avis sur les enseignants, les comparer et ainsi mieux choisir la future école de son enfant ».

Trouvé sur un site qui se pique « de raconter l’actualité de l’école à travers des articles parodiques, des photos envoyées par la communauté et des interviews de personnalités », nul doute que c’est un faux.

Passage en revue de quelques commentaires, inventés de toutes pièces, même s’ils ne sont pas complètement improbables.

Tout cela sent assez la plaisanterie (grinçante). Quoique. En pleine discussion de la loi Blanquer pour « une école de la confiance » où s’exprime la nette manie évaluatrice et classifiante dès la maternelle du ministre, la parodie, qui charrie en creux, quelques solides préjugés (un bon prof est un prof qui ne s’absente pas, même pour maladie, et qui suit scrupuleusement les programmes), et quelques travers parentaux, n’en est peut être pas tant une finalement. Version enseignante du site tripadvisor, elle traduit une vision devenue presque consumériste de l’enseignant. Parmi les commentaires sur le site figurant sous les avis frelatés ci-dessus, j’apprends que ce type de plateforme a déjà existé chez nous de manière éphémère (https://www.note2be.com où les élèves pouvaient noter leurs professeurs) et est une réalité ailleurs (https://ratemyteachers.com).

Nous sommes tous évalués mais pas de manière publique ou plus exactement publique et individualisée.

Je me souviens, durant mes années de collège et de lycée avoir comme les autres « noté » mes professeurs mais cela restait artisanal et surtout oral. Là nous rentrons dans l’industriel.

Je ne sais pas pourquoi j’ai tiqué sur ça alors qu’il y a plus problématique en ce moment. L’injonction à la notation est partout à propos de tout et il n’est pas dit du tout que teach advisor ne voie pas effectivement le jour et ne devienne le défouloir que son prototype annonce si on ne lui accole pas une charte des commentaires comme pour les journaux.

Du côté des professeurs et du ministère

La lutte contre les projets de J.M. Blanquer, qui semble avoir une vision très soliloque de l’éducation et des enseignants, prend parfois des tours inattendus. M’interrogeant sur les raisons de ce bras de fer à propos des notes du baccalauréat 2019, j’apprends que le conflit trouve son origine dans la méthode contestataire inédite adoptée par certains professeurs plus que rétifs au projet de loi cité plus haut, à savoir la rétention de note et le refus de participation aux jurys de délibération qui réunissent des professeurs de différentes disciplines qui ont corrigé les copies afin de statuer sur les notes des élèves.

Comment statuer sur le cas d’un élève qui n’a pas de notes ou pas toutes ?

Branle-bas de combat au ministère pour délivrer les résultats comme promis le 5 juillet. S’en est suivi un bricolage lui aussi inédit.

 Selon un protocole de publication des résultats, que Mediapart a pu consulter, si des notes s’avèrent manquantes, deux solutions sont proposées. « Tout dépend de la possession ou non des livrets scolaires des candidats qui recensent entre autres leurs moyennes de l’année de terminale.

Dans le premier cas , « les élèves se voient attribuer provisoirement la note moyenne de leur bulletin scolaire pour la discipline concernée ». Dans le second, les malheureux écoperont d’« une note provisoire » qui « leur est attribuée en cohérence avec les autres notes déjà obtenues (moyenne des notes attribuées) ». Les listes des candidats concernés par ce bricolage seront « soigneusement établies » et leur situation rectifiée dès lors que leur « vraie » note sera transmise. Reste à voir les différences entre les deux notes. Lorsque celle qui manquait sera restituée, elle sera conservée si elle est meilleure. Sinon, la note de contrôle continu sera attribuée au candidat. »

Ajoutez à cela quelques sanctions sur la feuille de paie des résistants …

Pour ce que je sais, une caisse de grève s’est créée. Ce qui est une riposte pour le coup plus classique.

Au bout du compte une pétaudière dantesque que le ministre minimise. Reste au milieu de tout ça les parents et les jeunes. L’ont-il eu ou pas ? Et que vaudra-t-il dans ces conditions ? Vous me direz que le bac n’a plus l’aura qu’il avait mais sur un CV, plus tard, cela peut se relever.

L’ironie de l’histoire, comme le relève encore Médiapart, est que le bac basé sur le contrôle continu (pourquoi pas ?) prévu par Jean-Michel Blanquer pourrait s’appliquer, pour certains élèves, avec deux ans d’avance. 

Mais l’épisode risque de compliquer la tâche d’un ministre qui ne s’embarrasse pas de négociation ou même de concertation puisque le premier mot semble être passé sous les radars depuis un certain temps déjà.

Et tout ça pour faire meilleure figure au classement PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) où nous ne brillons pas assez à ses yeux ?

Où l’on se dit que l’intelligence artificielle, qui ne se cantonne pas aux robots, a de beaux jours devant elle.

 

Souriez vous êtes notés

Je ne me fais pas d’illusions. Ce que je poste, mes « j’aime », ou pas, sur Facebook, ce que je retweete, tout cela finit par me définir, via des algorithmes dont je ne sais rien, auprès de ceux qui s’en nourrissent dont je ne sais grand chose non plus (trop nombreux). Si le monde était une vitre, on pourrait trouver la trace de mes sales pattes partout (même si j’essaie de me protéger).  Mais je n’avais pas été jusqu’à imaginer l’existence de la notation sociale via smartphone que décrit cet article.

https://www.mediapart.fr/journal/international/180818/l-enfer-du-social-ranking-quand-votre-vie-depend-de-la-facon-dont-l-etat-vous-note

Je vous la fait courte :  par le biais d’applications pour smartphone, l’État chinois, en partenariat avec des entreprises privées, note les citoyens. Ce classement social a des implications concrètes : pouvoir louer un vélo, obtenir un prêt, accéder à certains services sociaux, etc. A l’horizon de cette notation algorithmique, une servilité généralisée à laquelle les personnes finissent par consentir pour éviter une marginalisation totale.

Placée dans cette situation, irai-je jusqu’à rayer mes amis de mes divers comptes (et de ma vie) pour garder un « score social » honorable et fréquenter des gens qui m’insupportent pour le faire grimper et bénéficier de tous les avantages qui vont avec une « bonne note » ? Dans mon dernier billet je parlais d’individualisme, de matérialisme, mais il faudrait aussi parler de cette civilisation du calcul ou plutôt du désastre de la combinaison du tout : une stigmatisation « douce » (sic) pour mieux vous faire marcher (sic) droit (ou courbe selon le point de vue que l’on adopte), une indifférence aux autres qui vous fait distribuer des dividendes quand il faudrait entretenir ce dont on vous a confié la gestion (la preuve, entre autres, par Gênes).

Vous me direz l’appréciation qualitative ne date pas d’hier, elle est  peut-être même originelle, mais ce qui fige finalement c’est la puissance exponentielle des moyens et l’espèce de boulimie qui accompagne cette vague d’évaluation contemporaine. A qui je disais que l’homme libre de nos jours serait celui qui n’a ni téléphone, ni smartphone, ni télévision, ni ordinateur, ni quoique ce soit à puce etc. … je me vis répondre « et plus guère de vie sociale non plus » (quoique).

Alors, tout serait-il une question de degré ? Le commun des mortels (sauf à éplucher des centaines de pages indigestes) est-il en mesure d’évaluer véritablement (lui aussi !) jusqu’où il a rendu les armes ? Comment s’entendre sur ces autres ZAD (zones d’autonomie à défendre) ?

Big data, big crush ?

Une société fondée sur une notion de premier de cordée détournée de son sens et de sa réalité a-t-elle un avenir ?`

A vous de voir. Mais on n’a peut-être pas tellement de temps devant nous.