Faux ressemblants

Hannah Arendt

Joli strike RN les 24 et 25 octobre. En annonçant que son groupe allait voter la motion de censure de la Nupes contre le projet de loi de finances, Marine

– a mis celle-ci dans l’embarras (sic), tellement qu’à trop se défendre …celle-ci en deviendrait suspecte ;

– fait sentir de vent du boulet (à 50 voix près) au Gouvernement,

– et contribué à réduire LR à un rôle d’ opposant de papier.

On pensait avoir tout vu avec la caporalisation du groupe « En marche » lors du précédent quinquennat. On pensait que la recomposition de l’Assemblée Nationale permettrait un réveil de la discussion parlementaire.

Ce qui se profile au regard des discussions des projets de lois de finances et de financement de la sécurité sociale a de quoi doucher les espérances.

On discute des journées, voire des nuits, en commissions, en Assemblée. Des amendements sont votés au texte initial avec des majorités diverses. Dans le même temps, le Gouvernement fait son tri, déclenche l’article 49, alinéa 3 sur le texte qui lui convient, à quoi répond une motion de censure en face, qui, la surprise Marine le souligne, n’a aucune chance de passer sans certains. Fermez le ban.

Certes l’utilisation du mécanisme est de nos jours encadrée mais rien de rassurant pour autant. Le calendrier parlementaire a ses arcanes et le Gouvernement sait en jouer.

Pour un petit rappel sur la chose, voir ici :

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2022/10/19/article-49-3-comment-ca-marche-combien-de-fois-a-t-il-ete-utilise-durant-la-ve-republique_6146430_4355770.html

Sur les 89 utilisations de l’article 49 al. 3 depuis 1958, 51 ont fait l’objet d’un dépôt d’une motion de censure… et aucune d’entre elles n’a été adoptée. Et pour cause : « Seuls les députés favorables à la motion de censure participent au scrutin », précise le règlement de l’Assemblée. Autrement dit, l’abstention vaut soutien au gouvernement, et il faut 289 députés pour le censurer.

Ce n’est, par ailleurs, pas la première fois que cet article est utilisé par un parti ne disposant que d’une majorité relative à l’Assemblée. Rocard, puisque c’est de lui qu’il s’agit, en fit l’usage le plus massif à l’heure où son utilisation n’était pas limitée (voir ici : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-vif-de-l-histoire/13h54-le-vif-de-l-histoire-du-jeudi-16-juin-2022-2720059).

Il manquait 16 sièges à Michel Rocard, il en manque 44 à la coalition gouvernementale (Renaissance+Modem+Horizons) actuelle. Là se situe peut-être la différence : la composition de l’Assemblée ou plutôt comment elle advint.

Celle de la IX législature de la Ve république (sous Rocard donc) était plus « franche », j’entends par là que chacun avait été élu sous la bannière de son parti seul et non celle d’une coalition. Ce qui n’est pas le cas de l’actuelle où se sont affrontées aux législatives deux coalitions (chose qu’à mon sens la Vème voulait éviter) : Ensemble et la Nupes. Chacun faisait état de la composante de la coalition à laquelle il.elle appartenait mais, au final, l’identification fut plus diffuse au point que je ne sais pas toujours à quelle composante tel ou tel appartient. Élément dont le Gouvernement, qui sait qui est qui, joue sans retenue à propos de la Nupes en prenant soin de bien distinguer les députés de la France insoumise des autres.

En position d’arbitres : LR (62 députés), le RN (89 députés), plus un petit groupe : Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires (LIOT, 20 députés). Disposant des plus gros effectifs d’opposition (LFI n’ayant que 75 députés soit presque autant à lui seul que les autres composantes de la Nupes mais raisonnons en terme de composants séparés), le RN manifestement a décidé de faire valser un peu tout le monde.

Le pragmatisme suppose un certain cynisme mais, là, il me semble que l’on atteint un niveau assez conséquent (mais sans doute ne sommes nous pas à l’abri d’autres surprises). Ainsi Marine et son groupe votent-ils, sans fard, des textes, présentés par le Gouvernement et/ ou sa majorité relative, notamment en matière économique et sociale, assez éloignés de leurs bruyantes profession de foi de protection des populations précarisées …sans que le gouvernement trouve à redire à ce ralliement. Ni la majorité qui l’appuie.

Le happening, lui, constitue un avertissement sans frais pour tout le monde. Au vu de sa progression, le RN peut se monter joueur.

Qui assumerait d’avoir fait tomber un Gouvernement avec ces voix là ?

Pour qui le prochain baiser de la mort ?

Au Parlement, ce qui semblait ouvert est verrouillé.

Pour l’heure, c’est à qui saura dégainer la comm’ la plus percutante. Qu’importe qu’elle soit vide et/ou mensongère (les boules puantes se balancent aussi en escadrille) pourvu qu’elle soit engrammée.

De ce point de vue, je ne sais pas si on doit à Frédéric Michel, le nouveau conseiller en communication du château, le format de l’émission « l’Évènement  » sur France 2.

A un moment donné, il va falloir que je vous pose des questions, fait remarquer Caroline Roux à Emmanuel Macron au bout de 29 minutes, soit la moitié de l’émission.

Où il se vérifie qu’Emmanuel Macron parle tout seul pour lui seul sur des tréteaux télévisuels où il peut, en mauvais comédien qu’il est, surjouer ce que bon lui semble.

PS: Jacques Ellul définissait le lieu commun ainsi, « il ne supporte aucune discussion de base. Il sert à tous comme pierre de touche, comme instrument de reconnaissance. Il est la commune mesure qui permet de s’entendre quand on discute politique ou civilisation… Les mettre au jour, les placer en situation de contestation devient tragique, car c’est le moyen de se comprendre qui est alors discuté. « 

Allez savoir pourquoi j’y repense …

PPS du 28 octobre : Qui assumerait d’avoir fait tomber un Gouvernement avec ces voix du RN me demandais-je. Apparemment La France insoumise. Le suicide mode d’emploi…

Une époque formidable

Saisissant. En quelques jours à peine, le Rassemblement national sera devenu fréquentable tandis que la Nupes croupit dans son coin. Son défaut : abriter des sauvages non républicains regroupés sous la bannière LFI. Le refus d’un jeune insoumis de serrer la main d’un député Rassemblement national a plus d’importance que le discours nostalgique de l’Algérie française du doyen d’âge RN de l’Assemblée (qui se souvient à peine de ce que fut l’OAS) ou l’accession de deux membres de ce même parti à la vice-présidence (VP) de cette même assemblée grâce à des voix macronistes. Quoi ???? Mais comment ???

L’arithmétique est impitoyable comme le fait observer ce twittos (@malopedia) très au fait de la vie parlementaire qui note plusieurs singularités dans l’élection de ces deux représentants :

  1. Avec respectivement 290 voix (pour S. Chenu) et 284 (pour H. Laporte), ils ont obtenu bien plus que les 89 voix de leur groupe. Et bien plus que les 151 voix qu’on obtient si on y ajoute les 62 voix de LR. Même en faisant l’hypothèse que les membres du groupe LIOT ( Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoire) et les non-inscrits aient eux aussi tous voté RN (et il y a peu de chances que ce soit le cas, voir notamment l’attitude de C. de Courson, qui fait partie de ce groupe, lors de la désignation de la présidence de la commission des finances), il manque environ 114 voix pour avoir les 290 qu’a fait S. Chenu ;
  2. Il y avait aussi des candidats RN lors des votes pour les postes de secrétaire, qui ont obtenu 118 voix pour Bruno Bilde et 116 voix pour Edwige Diaz au premier tour (et 102 voix pour Bilde et 94 voix pour Diaz au second tour, nb : ils ont perdu) ;
  3. Si on revient aux voix des VP : 284 et 290 voix pour les candidats RN, c’est très suspicieusement proche d’un nombre important : 289. Si ce nombre ne vous parle pas : c’est (577/2)+1, c’est à dire pile la majorité absolue des sièges.

Bref, tout cela semble, pour le moins, curieux. D’autant qu’à croire ce même twittos (pas spécialement nupesien, je précise)  » si chaque groupe (ou alliance (Nupes / macronistes)) avait voté pour ses propres candidats et aucun autre, il n’y aurait eu aucun VP élu aux tours 1 et 2, il aurait fallu aller au 3ème tour, et LREM (Renaissance) aurait pu rafler tous les postes (sous réserve de présenter assez de candidats) ».

Je vous conseille si vous avez un compte twitter d’aller lire l’ensemble de la démonstration car tout cela me dépasse faute de connaître sur le bout des doigts les règles applicables au fonctionnent de l’Assemblée qui m’ont tout l’air d’une usine à gaz. Vous pouvez aussi zapper et aller direct à ce résumé d’une semaine parlementaire pour le moins « insolite »:

ou ici :

Bon, d’accord, c’est orienté mais c’est fait exprès car la médiasphère mainstream est devenue si unanime qu’il devient presque osé de se poser des questions.

Ainsi, la Nupes se voit sommée de répondre sur ses intentions futures : « opposition frontale ou opposition constructive ? » Question où l’on voit poindre quelques inquiétudes fiscales comme le nez au milieu de la figure. Question qui n’est pas posée au RN dont l’économie (sic), en particulier, n’est pas la tasse de thé et qui ne fera pas de vagues sur ce sujet délicat.

Bref, on est dans un marigot pas très engageant. La semaine prochaine, E. Borne engagera-t-elle la responsabilité de son gouvernement ? Celle qui se termine me donne à penser qu’elle ne risquerait pas grand chose. Si elle ne le fait pas, la Nupes sera sans doute seule à présenter une motion de censure… vouée à l’échec.

Une « drôle » (sic) de cohabitation s’engage…assurément dangereuse si on continue sur cette pente :

Eléments de langage et violences enchantillyées

Les éléments de langage nouvel avatar du psittacisme (mais c’est plus facile à dire).

Il est de bonne guerre de critiquer le programme de son adversaire mais l’on pourrait au moins varier les angles. Plus de 600 propositions devraient le permettre. Or ce qui surnage est une lecture « occurrentielle » et « inventive » du programme de la Nupes. Petit condensé ici  :

Cette lecture chiffrée vient sans doute de la tête de l’Etat : « J’ai lu le programme de la Nupes. Ils y citent 20 fois le mot ‘taxation’ et 30 fois le mot ‘interdiction’, ce qui donne une idée assez claire de l’esprit du programme » a affirmé le Président.

Formule reprise en copié-collé par une masse de twittos macroniens.

La limitation du nombre de caractères des messages sur le réseau social les a sans doute empêchés de reprendre cette autre curiosité lancée par Christophe Castaner : «La France insoumise veut tout interdire – on trouve le mot 35 fois dans le programme ! –  couper du bois chez soi, la publicité, l’agriculture près des villes, la formation professionnelle dans un organisme privé…»

Indépendamment des petites différences sur le chiffrage du mot interdiction, et du fait qu’il s’agit d’un programme « commun », qu’est-ce que c’est que cette histoire d’empêcher de couper du bois chez soi ?

Une petite recherche nous apprend que le chef de file des députés LREM se réfère à la proposition de la Nupes d’interdire les «coupes rases, sauf en cas d’impasse sanitaire avérée» pour «défendre la forêt».

«Concrètement, il s’agit d’une technique de coupe particulière [qui] laisse le sol à découvert et s’effectue grâce à des machines lourdes. Il ne s’agit donc pas d’interdire aux particuliers de couper du bois mais d’encadrer cette pratique spécifique», explique Côme Delanery, membre de l’équipe du programme de l’alliance de gauche. «Notre proposition est d’interdire ces coupes rases au-delà de 2 hectares, sauf en cas d’impasse sanitaire avérée», détaille-t-il.

Selon le journal Libération, cette revendication avait déjà été portée à l’Assemblée nationale par La France insoumise en 2020, par le dépôt d’une proposition de loi sur le sujet.

«Cet encadrement s’appliquerait aux forêts publiques comme privées. L’objectif étant d’éviter la conversion des forêts feuillues en bonne santé en monoculture résineux, comme le dénoncent de nombreuses associations écologistes et de collectifs citoyens (…) Autrement dit, si la proposition de la Nupes concerne notamment la gestion d’espaces privés, elle ne revient pas à interdire de «couper du bois chez soi». La caricature de notre proposition est d’autant plus risible qu’elle avait été reprise dans un rapport de 2020 par la députée LREM Anne-Laure Cattelot, missionnée par le gouvernement», ajoute le militant Nupes.

Il n’empêche, la caricature, reprise par le chef de l’Etat lui même, a davantage fait mouche que les « approximations » d’Olivier Véran en matière de politique étrangère nupsienne.

Les éléments de langage ont le « mérite » discutable de dispenser de toute réflexion. Repris en boucle ils finissent même par devenir vérité par leur répétition même. Vous me direz, cela ne date pas d’hier, mais les nouvelles techniques de diffusion de l’information en amplifient singulièrement l’impact. La vérification par des équipes journalistiques dédiées, parfois plusieurs jours plus tard, tombe souvent à plat. Le message est engrammé.

L’effet collatéral de tout ça est, en particulier, je crois, une défiance et une indifférence croissantes vis à vis de la parole publique relayée sans état d’âme par des intervieweurs pas toujours très curieux.

La ventriloquie, moteur de la post vérité ?

Le manège enchantillyé de Jean Michel Blanquer

Jean Michel Blanquer est donc la dernière victime d’un de ces attentats pâtissiers rendus célèbres par Le Gloupier (voir ici sa fiche wikipedia), encore qu’en l’occurrence l’ancien ministre n’a eu droit qu’au « nappage » de certains gâteaux, à savoir la chantilly, et pas à la tarte tout entière. Il aurait pu se contenter de s’essuyer le visage et passer son chemin. Mais non. Manifestant un degré d’humour très béhachelien (lire la fiche précitée), il porta plainte. Les deux auteurs de cette agression inqualifiable comparaîtront le 4 juillet à 9 heures au tribunal judiciaire de Montargis pour une audience de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, ou plaider-coupable. Ils devront répondre de “violences en réunion n’ayant pas entraîné d’incapacité totale de travail”, délit pour lequel la peine encourue est de trois ans d’emprisonnement, paraît-il.

On se pince. Décidément la pâtisserie devient hors de prix. Et on espère, en loucedé, que l’élimination au premier tour des législatives de l’enchantillyé passera crème.

PS : A propos du conseil national de la refondation, dont je parlais dans le billet précédent, je ne suis pas la seule à manifester un certain scepticisme sur son utilité et sa fonction (désolée oui, encore Clément) :

Dommage que la Nupes ne se soit pas attaquée frontalement à la langue de bois. Mais il est vrai qu’elle est assez partagée.