Elliott et Henry

Cette photographie d’Elliot Erwitt figurait sur le ticket d’entrée de la rétrospective qui lui fut consacrée, il y a quelques mois, au musée Maillol. Pourquoi avait-on retenu précisément celle-là ?

Elliott aimait, paraît-il, les chiens, notamment pour leur indifférence aux conventions sociales : ils sautent, ils pissent n’importe où, ils se prélassent au cimetière… « Les chiens sont des personnes incroyables, disait-il,. Ils sont charmants et surtout, ils ne réclament pas de tirages. »

Charmant, ce n’est pas ainsi que je qualifierais ce chihuahua, au bonnet vaguement rasta, écrasé par quatre piliers qu’on devine être les pattes d’un dogue et les jambes de son maître (ou plutôt, il me semble, de sa maîtresse). Pauvre bestiole, dont les efforts pour se hisser à quelque hauteur que ce soit sont voués à l’échec. Au-delà du comique de la situation -lié au fait que, dans le monde canin, le chihuahua tient une place de choix sur le podium du ridicule- j’y vois plutôt une sorte d’allégorie de la prétention humaine.

La rétrospective donnait à voir des clichés aux couleurs clinquantes et léchées, à l’objet toujours vaguement détourné, qui faisaient vivre notre hôte ( l’homme accepta toutes sortes de commandes : voyage, mode, campagnes de publicité) et un monde beaucoup personnel en noir et blanc où une éloge en creux de l’ anticonformisme,

voisinait avec un hasard aérien

et une réalité plus malaisante (la photo a été prise en 1950 à Pittsburgh).

Vrai ou faux pistolet ? Chargé ou pas chargé ? L’engin s’avèrera être un jouet mais le sourire ne suffit pas à annihiler la violence sous-jacente du geste.

Elliott, qui ne rigolait pas avec l’humour, ni avec la photo, est mort le 29 novembre 2023 – ironie d’un sort qui l’aurait fait sourire, je crois, le même jour que Henry Kissinger. Je ne sais pas s’il a eu l’occasion de tirer le portrait de « Dear Henry ». Ce dernier, d’ailleurs, se serait-il accommodé de l’espièglerie Erwittienne ? Rien n’est sûr. Mais peut-être Eliott aurait-il apprécié cette photo qu’on aurait pu légender ainsi :

« quand « Dear Henry » délaissait la géopolitique pour s’intéresser à la physique des globes »…Peut-être Henry aurait-il dû persévérer sur ce sujet, cela aurait épargné pas mal de monde.

Retraite

Autoportrait. © Vivian Maier/John Maloof Collection
Vivian Maier autoportrait

Me voilà donc entrée dans la confrérie des retraités.

Ayant été priée de solder tous mes congés non pris avant la date fatidique du 1er octobre 2021 (date choisie pour cesser mes activités), je ne travaille plus, en pratique, depuis le mois de juin. Ma sortie des effectifs de l’entreprise aurait dû me laisser indifférente. Et pourtant non. La restitution, hier, de l’ ordinateur qui me permettait de suivre la vie et l’activité de mon service, et de mon badge qui me donnait accès aux locaux et d’user de tout le matériel fourni par mon employeur (imprimantes, photocopieurs, bibliothèque …etc.) a définitivement concrétisé ce qui n’était encore que virtuel.

Retraite, un mot que je n’aime pas. Un mot qui, à première vue, sent la débandade et l’isolation, le placard et la naphtaline. Les anglais avec leur « retirement » partagent une brume semblable, ce qui n’est pas le cas de nos proches voisins latins (on pourrait vagabonder plus loin sur le mot mais cela risque d’être fastidieux ou mériterait peut-être une thèse, allez savoir). Les espagnols (j’ai sûrement dû déjà le dire ici) ont un mot nettement plus festif pour parler de cette période particulière où, au fond, il faut s’inventer une autre vie au monde : jubilacion. Les italiens en tiennent pour le pensonamiento qui a des relents pensifs, les portugais pour la reforma ce qui est carrément radical.

Pour revenir à hier, je suis sortie de ma communauté laborieuse sous l’œil envieux de ceux qu’il me faut bien nommer ex-collègues maintenant.

« Il va falloir structurer vos journées » me dit cette chef de service.

Sans doute. Tant que j’ai été « en congés », je n’y ai pas vraiment songé. Pour l’heure, je ne me sens pas trop l’âme à structurer mais j’ai ma liste de tâches. Je procrastine dans les rues de Paname quand le temps s’y prête. Des déambulations qui m’ont amenée dernièrement au Musée du Luxembourg où se tient une exposition consacrée à une singulière photographe : Vivian Maier.

Nourrice de son état et photographe compulsive, Vivian n’a jamais cherché à faire connaître son travail. A l’origine de sa découverte, une vente aux enchères et un jeune homme à la recherche de photographies pour illustrer un livre sur un quartier de Chicago. A l’arrivée plus de 100 000 négatifs dont très peu tirés par la photographe elle-même : manque de place (elle vivait chez ses employeurs) et de moyens sans doute.

A en croire le documentaire réalisé plus tard par le jeune homme, Vivian embarquait parfois les enfants dont elle avait la charge dans ses « promenades » au milieu de toutes ces solitudes urbaines que nombre de ses clichés donnent à voir : laissés-pour-compte, marginaux, SDF, miséreux noirs ou blancs auxquels elle semblait s’identifier.

Vivian Maier qui êtes-vous ? « A mysterious woman »
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Drôle d’œuvre dont on ne saura pas l’aboutissement, le regard ultime puisque ce qui nous est montré n’a pas été développé par ses soins. Quel contraste, quel cadrage final, quelle sélection (si elle en avait été capable ce dont le documentaire précité fait douter) auraient donc été les siens ? Cet inachèvement explique peut-être en partie la réticence de certains musées à accrocher son travail sur leurs cimaises.

Pour l’heure, on peut en apprendre un peu plus ici.

Loin de moi d’imaginer un jour produire des clichés de l’intensité de ceux de Vivian mais je me dis que tester une acuité visuelle revisitée par l’opération subie en mai en arpentant les rues sur mon temps délivré ..pourrait être une activité « structurante ».

à propos d’image

 

 

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A votre avis qu’est-ce ? une sculpture ? une installation ? Non ? Alors autre chose ?  On décadre, on recadre, on resserre, on floute, on leurre, même de manière minable comme je viens de le faire. Je ne suis pas sûre que l’angle original soit celui qui suit. Mais en plan plus large, voilà ce qui était :

 

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C’était avant Alyan Kurdi. Quand on laissait l’Italie se débrouilller. Ils sont vivants mais parqués sur des rochers du côté de Vintimille. Quelques jambes mais pas de visages. Recroquevillés dans des couvertures de survie, ils n’ont plus qu’une existence informe, définitivement chosifiée. La prise de vue accentue leur impasse. Ils sont vivants et sans horizon.

C’était avant Alyan, avant les grandes résolutions, quand il n’était pas question d’accueil. C’était avant. A ce moment là, l’heure était à la défausse, sur le voisin, sur le hasard et sur la tragédie.

Pourquoi cette photo m’a-t-elle frappée plus qu’une autre ? C’est le mystère du regard. Ce trou dans l’uniformité visuelle. Ce qui s’engage dans le fait de regarder. Pourquoi un petit garçon devint-il un symbole de notre faillite humanitaire et pas ces échoués – là, et, avant eux,  tous ceux entassés sur des bateaux d’infortune, tous ceux, jetés depuis des années sur les routes par notre inconséquence ?

Certains éditorialiseront un jour doctement sur la photo d’Alyan, dépassant la raison simple liée à la jeunesse de l’enfant (combien d’autres de son âge restés dans les angles désertés de la presse sont-ils morts ailleurs, pris dans des conflits auxquels nous ne sommes pas étrangers ?), à la position de son corps si proche d’un petit endormi.

Pour moi, c’est cette photo là qui me poursuit … avant que d’autres ne la chassent. Des vivants, ni les premiers, ni les derniers sans doute, saisis comme on le ferait d’une décharge à ciel ouvert.

 

Fragments en forme d’hommage à Nicolas Bouvier

Kashan : des maisons restaurées ou en restauration :  immenses, nettes et presque trop lisses. Des marchands aisés y vécurent mais aujourd’hui tout s’y tait. Dans le silence de cette après-midi blanche et sèche, tout reste à rêver, figurer : le bruissement des étoffes, le murmure des fontaines, l’effervescence et la volupté dans l’ombre des cours, le chant des tours de vents. Tout est celé entre les murs, dans des fresques qui racontent d’autres vies, dans le clinquant des plafonds. Tout, même les odeurs fragiles d’épices et les cris des enfants. Je songe aux rires des femmes derrière les portes. Deux heurtoirs différents : un pour les hommes, l’autre pour les femmes. Alors, me vient l’image d’une femme sourde qui n’aurait que sa peau, sa peau contre la porte, à l’affût des vibrations, pour deviner et reconnaître cet autre, qui l’attend peut -être.

 

Je me suis arrêtée là, à l’orée de cet amour là, Nicolas. Je n’ai pas su dérouler. L’Orient me ramène toujours  à toi : ces mots de pierre et de sable qui ont crissé sous tes pas surgissent entre mes lignes, me lancent, me défient. Alors, tout ce qui traînait sur mes lèvres, tout ce que je murmurais en marchant,  se dérobe.

Me voilà désorientée, Nicolas. Ne ris pas, s’il te plaît.

Quand tu adviens ainsi, j’entends ton écriture. Je la vois aussi. Cette écriture formée et déformée par  la route. Sur la fin, presque des idéogrammes. L’œil et la main rassemblés en un trait pur et tourmenté.

 

L’œil est une autre chose qui me manque. Diana, la photographe qui feuillette mon album de photos japonaises me dit que la beauté ne suffit pas. Il faut lui souffler dans les bronches, s’émerveiller de la chose la plus banale  comme de l’extraordinaire, trouver ses lignes, ses angles, sa force. Photographier, comme écrire, c’est dire ce que l’on est, le revendiquer, courir le risque de n’être pas aimé, toutes choses que la carte postale ignore…puisqu’on ne la choisit pas forcément pour ce qu’elle exprime …mais pour y gribouiller des souvenirs au mieux, des fadaises souvent. Il y a de l’idée dans mes clichés comme il y en a, peut-être, dans mes mots, mais pas encore de griffe, de patte.

 

Griffe, patte …faut-il donc être agressif pour être singulier ? Ce pourrait être un sujet pour le jeune assis à côté de moi qui révise fiévreusement sa géographie, sans doute un peu tard.

 

La route est longue et droite comme les rails du métro. Sur les bas côtés, des drapeaux de prière à l’infini, des mots qui s’entremêlent et s’effilochent, pâlissent, s’envolent, ne meurent jamais, même effacés… à moins d’abolir le vent.

 

Et si j’écrivais  pour le vent ?

 

 

Texte rédigé dans le cadre de l’ atelier  d’écriture  « Gaz à tous les étages »

Consigne d’écriture  : « Esprit vagabond es-tu là ? »

Lectures sous l’arbre

Andrésy , dimanche 19 juin 2011

(Photos S.Lagabrielle. tous droits réservés)