Où il sera question de justice et de pépettes

Il y a peu, je me distrayais en lisant cette bande dessinée sociologique (mais pas que), très documentée, de Monique et Michel Pinçon-Charlot consacrée à l’affaire Cahuzac. Affaire qui finalement n’aura pas duré si longtemps : un peu moins de 6 ans séparent son point de départ- la parution en décembre 2012 d’un article de Médiapart mettant en cause le ministre- de son point d’arrivée, la condamnation dudit ministre en mai 2018.

Indépendamment de la confirmation que le principe « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » reste d’actualité en République, on y apprend quelques rudiments d’ingénierie financière, sur ce qui peut séparer l’optimisation fiscale (légale) de l’évasion fiscale (illégale), et en quoi consiste le « verrou de Bercy » (dispositif encadrant la poursuite pénale des auteurs d’infractions financières).

Le couple de sociologues a consacré maints ouvrages sur les pratiques sociales des « classes sociales supérieures » (en particulier celles de la grande bourgeoisie parisienne). J’en ai lu quelques uns mais n’y ai pas trouvé l’explication de ce rapport boulimique à l’argent observé chez Jérôme Cahuzac mais observable chez bien d’autres à commencer par notre fleuron national : l’inestimable Bernard Arnault (lequel, selon de nobles gazettes nationales, est actuellement la cible d’investigations de la cellule de renseignement financier de Bercy dans le cadre d’une enquête ouverte visant un oligarque russe, Nikolaï Sarkisov).

Certes, pour reprendre la boutade de Woody Allen, « l’argent est préférable à la pauvreté ne serait-ce que pour des raisons financières », mais certains ne semblent jamais rassasiés. Parmi les nombreux ouvrages consacrés à l’argent croisé sur la toile, j’ai tiqué sur celui-ci « Tout le monde mérite d’être riche » d’Olivier Seban. Mérite ? Riche? Et pourquoi donc ?

Pierre Dac avançait l’explication suivante « dans notre société de consommation, un homme qui a de l’argent est un homme considéré. Un homme qui n’en a pas est également considéré, mais lui, comme un pauvre type ». Soit. Ce qui m’échappe c’est l’accumulation à des niveaux presque impensables, au sens le plus littéral du mot.

Au point de vouloir, en quelque sorte, s’extraire du commun, ce monde « banal ».

Je me demande d’ailleurs où en sont les projets libertariens de seasteds : des communautés flottantes en mer, en dehors de la juridiction des gouvernements terrestres avec l’objectif de permettre aux résidents de vivre selon leurs propres règles et législations. Pour ce que j’ai pu glaner ici et là, des phalanstères marins pas ouverts à tout le monde.

Pourquoi j’évoque tout cela ?

Parce que le Conseil Constitutionnel en déclarant inconstitutionnelle une disposition du Code de procédure pénale en ce qu’elles méconnaissaient, à ses yeux, le droit à un recours juridictionnel effectif et les droits de la défense vient de remettre une pièce dans le juke-box de l’affaire Fillon, vieille de 6 ans déjà.

L’homme considérait-il insuffisant son état de fortune ou, c’est une hypothèse, son souci de bon père de famille économe le poussa-t-il à mettre le contribuable …à contribution ?

Pauvre homme, en effet, qui peut se payer des années de procédure…

Ce n’est pas moi

 mar235Candidat socialiste aux présidentielles de 2002, Lionel Jospin, avait dit de Jacques Chirac qu’il était «vieilli, usé, fatigué» dans un avion qui le ramenait de la Réunion. Ces mots étant parus dans la presse, il s’était excusé, tout en reprochant aux journalistes de les avoir rapportés. «Puisque c’est devenu un fait politique et que cela a été compris comme ça, je veux dire très simplement que je suis désolé que ça ait été entendu de cette façon, parce que ce n’est pas moi, ça ne me ressemble pas», avait-t-il déclaré.

A son procès, tout en aveux successifs, Jérôme Cahuzac, suivant en cela une vieille ficelle pasquaïenne, lance, pour essayer de se dédouaner au passage,  une  nouvelle affaire dans l’affaire : « Il serait en réalité un rocardien passionné qui, pour soutenir l’ambition présidentielle de son héros, aurait accepté de se dévouer jusqu’au martyre. Qui, par conviction militante, aurait pris le risque d’ouvrir en toute illégalité, en 1992, un compte en Suisse pour y abriter un trésor de guerre destiné à Michel Rocard, après avoir convaincu les laboratoires pharmaceutiques de l’alimenter » (Pascale Robert Diard : Le Monde du 6-9-2016.)

« Je suis convaincu que Michel Rocard a ignoré tout cela. Je n’en ai jamais parlé avec lui et je ne l’ai jamais entendu s’enquérir des modalités de financement »  ajoute – t – il . Phrase ambiguë s’il en est qui, dans la bouche d’un homme en délicatesse avec la vérité, suggère exactement le contraire. Michel Rocard n’est plus là pour lui répondre.  Mais, au fil de la deuxième journée du procès, la fable semble tourner un peu court. Alors, s’apitoyant sur lui-même, il lâche : « J’espérais que cette part de moi ne serait jamais révélée. Oui, je l’ai fait. Mais cette part n’est pas tout moi. Je ne suis pas que ça ! »

On n’ose imaginer le sort fait à ce genre de propos s’ils étaient tenus par un petit délinquant lambda. Mais ainsi va le monde et le journal Le Monde qui note « L’homme semble soudain sincère ».
 « Cela ne me ressemble pas »,  « ce n’est pas tout moi » : le déni est commode mais peu probant. Nicolas Sarkozy lui a choisi un autre registre : « j’ai changé ». Ce qui n’est pas plus crédible.
Ce qui est formidable dans le mensonge, c’est que, pour imaginer en sortir, on croit malin d’en tricoter d’autres. Cela faisait les délices de l’inspecteur Columbo qui feignait d’y croire pour mieux acculer ses proies dans une impasse. J’ai longtemps rêvé, et rêve encore, d’un journaliste télévisuel qui, lors de ces messes électorales convenues, se départissant de l’obséquiosité réservée aux puissants, se livrerait à ce genre d’exercice déconstructeur.
 Vous me direz, l’impasse finale resterait quand même pour l’électeur. L’imagine-t-on revenir dans un bureau de vote et dire « Ce que je viens de faire ne me ressemble pas, ce n’est pas moi. Puis-je revenir là-dessus ? »
« Je est un Autre », on sait ce qu’il en est du Je arrivé aux affaires. Il a 5 ans devant lui pour être l’Autre. L’électeur, lui, n’a que 2 votes pour se montrer perspicace.