Billet d’attente

Je reçois par mail ce message du site wordpress :

Quelle année ! Ce fut un plaisir de vous aider à faire passer votre site au niveau supérieur avec WordPress.​com.  
Jetons un œil aux temps forts de 2023. ✨.
Passez en revue votre site

J’ai cliqué sur ce dernier lien et j’ai obtenu ça :

On est vraiment peu de chose. Encore une preuve supplémentaire (et inutile) du fait que si les paroles persistent à s’envoler, les écrits contrairement à l’adage ne restent pas toujours. Ce qui est un peu décourageant. Mais voyons le positif de l’affaire : la technique m’évite de me farcir un bilan.

Je ne sais pourquoi m’est revenue, dans la foulée de la révélation de mon inexistence blogueuse, cette citation d’Oscar Wilde : « J’adore parler de rien, c’est le seul domaine où j’ai de vagues connaissances ».

En cette année de fracas, ce rien serait presque trop plein. Un trop plein qui va largement déborder sur 2024.

Courrier international m’informe, par exemple, sur ce qui s’est passé pendant que je dormais. Ainsi j’apprends, entre autres choses, que :

  • Un éventuel plan d’expulsion des Palestiniens de Gaza semble se préciser chaque jour un peu plus, rapporte la presse internationale. Outre les bombardements, qui ont redoublé d’intensité et ont déplacé, depuis octobre, 85 % de la population vers le sud, jusqu’à la frontière avec l’Égypte, les déclarations des responsables israéliens sur le sujet sont de plus en plus explicites. Ainsi, lors d’une réunion à huis clos le 25 décembre avec son parti à la Knesset [Parlement israélien], le Premier ministre, Benyamin Nétanyahou, a pour la première fois évoqué ouvertement un plan de “migration volontaire”. » Qu’en termes délicats ces choses là sont dites…
  • Après le Colorado la semaine dernière, l’État américain du Maine a annoncé jeudi que Donald Trump ne figurerait pas sur les bulletins de la primaire républicaine pour la présidentielle de 2024. Ce qui ne suffira peut-être pas à éviter un deuxième mandat trumpiste.
  • La CGT, premier syndicat argentin avec quelque 7 millions d’adhérents, a appelé jeudi à une grève générale, le 24 janvier prochain pour protester contre les premières mesures choc prises par le Président Milei pour redresser l’économie. Elles ne constituaient pourtant pas une surprise…
  • Les frappes massives menées vendredi par la Russie sur plusieurs villes d’Ukraine ont fait au moins 31 morts et plus de 150 blessés. Par ailleurs, la répression en Russie contre les récalcitrants ne faiblit pas : deux poètes contre la guerre- Artiom Kamardine, 33 ans, et Iegor Chtovba, 23 ans- ont été condamnés respectivement à sept ans et à cinq ans et demi de prison.

« Polycrise » est un mot un peu ronflant pour dire que tout part en cacahuète en même temps, entre pandémie, guerres, autocrates, intelligence artificielle et changement climatique. James Marriot, du “Times” de Londres, s’en voudrait de céder au catastrophisme : « Voir partout une apocalypse en puissance, c’est risquer d’être submergé, découragé, voire aveugle aux crises les plus graves. Quelle que soit la hype dont il bénéficie ces temps-ci, le pessimisme n’est pas toujours l’option la plus perspicace ni la plus intelligente. Et laissez-moi vous dire que ce n’est pas un aveu qu’un pessimiste fait de gaieté de cœur. »

N’étant pas abonnée au Times, je dois me contenter de la traduction de l’article faite par Courrier International mais j’imagine l’original plus savoureux. Je serais même assez tentée d’ attribuer ce trait à son auteur : «Quelle est la définition d’un pessimiste ? C’est un optimiste bien informé »

George Bernard Shaw avait une vision plus pragmatique : « Les optimistes et les pessimistes contribuent tous deux à la société. Les optimistes inventent l’avion, les pessimistes le parachute. ».

Je vous laisse avec ça jusqu’en 2024, dont la visibilité est réduite aux acquêts de 2023


Stratégies

Il y a des anniversaires dont on se passerait bien. L’année dernière j’avais posté cette photo sans y croire, persuadée que la puissance russe aurait la peau de la résistance ukrainienne. Un an plus tard, l’Ukraine est toujours là, déterminée, dans l’attente d’une nouvelle offensive russe d’ampleur.

Volodymyr Zelensky bande ses muscles et assure que l’Ukraine vaincra dans l’année mais plus nombreux sont ceux qui pensent que le conflit est parti pour durer plus longtemps. Médiapart et Politis dans leurs éditions respectives, insistent sur la résilience étonnante de la population ukrainienne, sa détermination à construire un « quotidien dans l’anormal », sa capacité à s’adapter fondée notamment, selon la sociologue Ioulia Shukan, sur un bénévolat qui s’est structuré depuis 2014 et démultiplié depuis 2022, Combien de temps tout cela tiendra-t-il encore ? ,

Et côté russe ? Selon certains, « la vraie victoire de Vladimir Poutine c’est d’avoir orchestré une apathie généralisée, une passivité mêlée à de la crainte, dans une confusion entretenue. » Lire ici : https://legrandcontinent.eu/fr/2023/02/18/les-societes-civiles-russes-dans-la-guerre/

Sur un plan plus global, il est encore plus difficile de démêler l’écheveau des implications diverses de et dans cette guerre à distance où deux impérialismes s’affrontent sous les yeux d’un troisième qui, pour l’instant, fait mine de ne pas bouger. Au fond, plus je lis, moins je comprends cette folie à laquelle nous européens avons participé. Avons-nous raté, par exemple, dans les années 1990, une occasion « d’arrimer la Russie à l’Europe ». ?

https://www.monde-diplomatique.fr/2018/09/RICHARD/59048

Les mots s’entrechoquent sur le terrain d’une communication biaisée.

Pour l’heure, et bien que tout cela se passe à des milliers de kilomètres de mon balcon, c’est le sentiment d’un chaos qui surnage. Chaos où, dans ce millefeuille mondial, la guerre vient percuter le climat. On aimerait avoir l’humeur plus futile.

Chez nous, le poker menteur, la fureur et le bruit se portent aussi très bien. Chez_pol, la newsletter politique quotidienne de Libé l’assure :

Allez savoir pourquoi, je ne suis pas surprise. Après l’ « instant Pradié » (sic), je me suis dit que la majorité minoritaire présidentielle, ne devait plus y tenir, ayant besoin des voix de LR pour faire passer son texte. Comme l’indique la brève, le scénario est maintenant plus lisible. Pas trop de crainte à avoir du côté du vote sénatorial, si les sénateurs arrivent au bout du de l’examen de la chose dans les contraintes de temps fixées par le Gouvernement.

Peu de chances qu’Olivier Dussopt perde sa voix au cours des débats qui s’y tiendront. Dommage, le massage que lui prodigue Agnès Firmin Le Bodo, ministre déléguée auprès du ministre de la Santé et de la Prévention, chargée de l’Organisation territoriale et des Professions de santé (voilà au moins qui vous permettra de mettre un nom et un visage sur l’intitulé d’un ministère), a l’air drôlement relaxant.

Prochain épisode le 7 mars.

Humour noir

Depuis l’entrée en guerre de la Russie en Ukraine, remarque le journal Le Monde, un florilège d’histoires courtes se propage par le bouche-à-oreille et sur les réseaux sociaux, témoignant du retour en force d’une forme d’expression bien connue hier du monde soviétique : les blagues comme moyen d’exprimer son opposition.

Petits exemples saisis sur twitter

Autres exemples rapportés par Le Monde :

  • Moscou a proposé à Kiev d’organiser une rencontre entre Poutine et Zelensky. Selon des sources non officielles, les travaux pour la construction de la table ont déjà commencé. 
  • La décision prise récemment par le législateur russe d’interdire le mot « guerre » est ainsi tournée en dérision : « Afin de se mettre en conformité avec les exigences de Roskomnadzor [le gendarme russe des communications], le livre de Léon Tolstoï Guerre et Paix a été renommé Opération spéciale et haute trahison. »

« C’est une forme de thermomètre de l’opinion publique. Plus les blagues sont cruelles, plus elles traduisent l’obsolescence du système, plus elles mettent en avant la contradiction entre les discours et la réalité, et plus elles deviennent intéressantes », relève le chroniqueur radio et humoriste Philippe Meyer.

Je ne suis pas sûre que nous, français, ayons cette capacité d’ironiser sur notre situation, certes moins difficile que celle des russes et des ukrainiens. On s’amusera à peine de vérifier qu’il suffit qu’Olivier Véran, désormais porte – parole du Gouvernement, affirme une chose pour être à peu près persuadé du contraire. Après « les masques ne sont pas utiles en population générale » (et pour cause, on n’en avait plus), nous avons eu droit à « il n’y aura pas de coupure d’électricité ». C’est parfaitement exact, simplement des « délestages tournants ».

Au-delà de la crise énergétique, l’installation de la guerre en Ukraine, défait aussi lentement les coutures de l’Union européenne qui, après quelques semaines de discours martial, apparaît pour ce qu’elle est : un ensemble hétéroclite où la vision des pays partageant des kilomètres de frontière avec la Russie et ayant, pour certains, un passé « soviétique » assez récent ne cadre plus forcément avec celle de pays plus éloignés. Ainsi, la Première ministre finlandaise Sanna Marin (dirigeante d’un pays candidat à l’adhésion à l’Otan), en visite en Australie, a-t-elle vivement critiqué les politiques de l’Union européenne qui mettaient l’accent sur l’importance des relations avec Vladimir Poutine. « Pendant longtemps, l’Europe a construit une stratégie vis-à-vis de la Russie pour resserrer nos liens économiques, pour acheter de l’énergie à la Russie… nous pensions que cela empêcherait une guerre  mais cette approche s’est révélée totalement erronée.  Ils ne se soucient pas des liens économiques, ils ne se soucient pas des sanctions. Ils ne se soucient de rien de tout cela ». Les dirigeants peut-être, le peuple russe cela reste à voir…

Depuis ces déclarations, un accord, qui devrait entrer en vigueur dans les prochains jours, a été trouvé par les pays de l’Union européenne, du G7 et l’Australie pour plafonner le prix du baril de pétrole russe à 60 dollars. Ainsi, seul le pétrole vendu par la Russie à un prix égal ou inférieur à 60 dollars pourra continuer à être livré. Au-delà de ce plafond, il sera interdit aux entreprises de fournir les services permettant le transport maritime. L’économie russe « sera détruite » par l’introduction prochaine de ce plafonnement, affirme la présidence ukrainienne. Allez savoir pourquoi, je doute.

Pour l’heure, la guerre fait davantage les affaires du vieux Joe qui a en quelque sorte envoyé sur les roses notre Président venu dénoncer le caractère « inamical » de la loi américaine de réduction de l’inflation (IRA). L’adoption de ce programme de 369 milliards de dollars par le gouvernement américain, destiné à attirer tous les groupes sur son territoire, fait craindre une désindustrialisation massive en Europe. « Sous couvert de verdissement de l’industrie, les États-Unis se livrent à un véritable dumping pour rapatrier les industries et les savoir-faire sur le territoire américain. Et il ne s’agit pas seulement de secteurs ou de technologies stratégiques comme les semi-conducteurs. L’énergie, le solaire, l’hydrogène, l’automobile, l’acier, le zinc, les batteries, tous les secteurs se voient offrir des subventions massives, s’ils s’installent ou se réinstallent aux États-Unis », analyse un responsable européen.  Pour plus de détails, lire ici :

https://www.mediapart.fr/journal/international/281122/entre-les-etats-unis-et-l-europe-l-ombre-d-une-guerre-commerciale

Autre exemple : le remplacement du gaz russe par le gaz de schiste américain vendu au prix fort à l’Europe.

Comme de juste les Européens avancent en ordre dispersé. Subventionner nos industries à notre tour ou ne pas subventionner ? Là est la question. Il faudrait sans doute pour cela renoncer à une certaine doxa économique européenne, temporairement relâchée pour cause de Covid.

Coincés entre urgence climatique et « sobriété imposée », on aurait bien besoin d’histoires drôles pour décompresser.

Ayant passé un temps assez conséquent à essayer de démêler une histoire de prélèvement bizarre sur mon compte en banque -avant d’avoir affaire à un humain, j’ai dû me cogner je ne sais combien de sas artificiels-, je rigole toute seule sur ce dessin.

Sobriété et cols roulés

Celle – là, ils ne l’ont pas osée en haut lieu, mais c’est à se demander si nos gouvernants n’ont pas lancé un nouveau genre de concours Lépine. Après le pipi sous la douche, l’extinction du wifi, voici le col roulé, les doudounes et le sèche-linge. On attend avec intérêt la remontada de la cagoule, des moufles, des charentaises, du pyjama en pilou pilou, de la robe de chambre en polaire et, pourquoi pas (allons-y franchement), des couvertures de survie. Quant aux 19°C dans les pièces, certains font remarquer qu’ils n’ont déjà plus les moyens de se chauffer à cet étiage.

Au delà du ridicule, c’est la déconnexion totale des Borne, Le Maire, Le Gendre et autre Pannier-Runacher qui surnage. Ce qui donne des ailes aux ironistes sur les réseaux.

Du couvre-chef

au total look quasi nostalgique (pas trafiqué celui-là)

en passant par les accessoires

La mode twitterienne fait montre (sic) d’une plastique éprouvée.

Mais revenons au col roulé ministériel qui a fait pas mal couler d’encre. Lire par exemple ici :

https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/2022-09-28/voici-l-histoire-meconnue-du-col-roule-que-bruno-le-maire-veut-porter-face-a-la-crise-energetique-f0a2ad45-d4cd-49f7-afa1-e20488562ad6

On pourrait tenter la relance de la confection lainière, comme le suggère ce tweet, mais ce pull « exemplaire » près du corps et compatible avec des costumes ajustés ne donne guère d’espoir. Les chandails en pure laine mérinos torsadée c’est bon pour les stations de ski ou les costards en velours qui pochent, ça matche pas, pour reprendre une expression à la mode, avec le code vestimentaire des ministères. Trop dilettante, encore que…

vous me direz il y a eu ça

ça

et encore ça

A propos de cette dernière photo, certains ont tenté l’analyse : « Porter un col roulé, ce n’est pas simplement invoquer les esprits de la littérature seventies ou rendre hommage à une carrière tuée dans l’œuf (si Macron ne s’était pas lancé en politique, il se serait bien vu homme de lettres). C’est aussi enfiler un costume souvent associé aux électrons libres, à ceux qui « pensent en dehors de la boîte » et gardent le cap quand bien même le monde entier se dresse contre eux ».

Mais rien n’est simple.

Car, le col roulé est aussi devenu le vêtement de celles et ceux qui ont quelque chose à se reprocher. « Se faire pardonner avec un col roulé ? Une idée pas si absurde, à l’heure où l’Hexagone se soulève contre le gouvernement et la réforme des retraites. Et où Emmanuel Macron a définitivement besoin de faire amende honorable ». Voir l’article ici

https://www.vanityfair.fr/mode/story/le-col-roule-demmanuel-macron-nest-pas-quun-simple-col-roule/10797

L’histoire repassant les plats, pour l’heure, E. Macron menace plutôt de dissoudre l’Assemblée Nationale, quitte à se retrouver nu, que de s’aligner sur les élégances saisonnières de son ministre de l’économie.

Mais il y aurait peut-être, tout bien considéré matière à étude sur le signifiant politique du col roulé, hors ses qualités calorifiques. Un sujet à soumettre aux ig nobel. Voir ici

https://improbable.com/

Et pendant ce temps l’imaginaire industriel planche.

« Avec le concept Oli, Citroën veut inventer la voiture électrique familiale et abordable », annonce BFMTV. En période de disette électrique annoncée est-ce bien pertinent (et je passe sur l’indéniable laideur de l’engin qui fait penser à une estafette de CRS) ?

La pandémie nous a mis sous le nez notre inconséquence industrielle, l’invasion de l’Ukraine, celle de notre inconscience écologique et énergétique. L’Europe n’a pas fini de courir comme un canard sans tête.

Ce siècle sera sobre ou ne sera pas. Les paroles s’envolent et la roulette (russe) continue.

Ukraine : sans mots que dire ?

Tout cela est absolument subjectif et témoigne de mon « humeur » en ces temps guerriers. Voilà, faites – en ce que vous voudrez.

je vais le faire
je vais affronter la Russie
tu as mon épée
tu as mon arc
tu as ma hache
…..il s’en va seul avec ce viatique

Et pendant ce temps là en France (grosse fatigue vis à vis de ces désolants va-t-en-guerre en battle dress griffés : BHL, Bruckner, Gluksmann fils et j’en oublie)…

Dessin posté par Bad Corp sur Twitter

Voir ressortir ce dernier, cet inepte bravache breveté depuis longtemps pourtant, sur les plateaux télés participe aussi à ma déprime. Pour mémoire, ce ridicule reportage bosniaque héroïsé où je vous laisse juge de la menace représentée par les 2 militaires (policiers?) de l’autre côté du muret où notre Bernard national se tient en planque.

Se faire passer en toutes circonstances pour plus grand que l’on est, tout un programme auquel il ne semble pas vouloir déroger … mon père prof agrégé de philosophie, après lecture de quelques opus dudit, le considérait comme un vent conceptuel. Pas faux.

Je n’ose imaginer la rigolade poutinesque (à supposer que le rire soit dans ses facultés) devant cet hercule hexagonal tout en espérant sans trop y croire à ce genre d’optimisme :

mais pour l’instant …

Nous sommes en guerre, la vraie pour le coup.

Russie : épilogue

La brochure nous faisait un peu miroiter le mythique transsibérien au lieu de quoi nous eûmes cela, une sorte de Corail russe amorti et vétuste :

Oulan-Oude 24 juillet 2019

Sans doute aurais-je gagné à mieux la lire (la brochure) puisqu’elle disait : « Le retour à Irkoutsk (depuis Oulan-Oude) se fait par la ligne mythique du transsibérien (voyage de jour pour profiter des paysages).

De déjeuner dans le wagon-restaurant, promis lui aussi, nous n’aurons pas non plus. En d’autres occasions j’aurais apprécié la lenteur du train mais elle me parut fastidieuse et les paysages plus ternes que ceux que nous avions croisé jusque-là. Sans doute cette partie du voyage s’est elle colorée de ma déception.

Sur le parcours transsibérien 24 juillet 2019
Sur le parcours transsibérien 24 juillet 2019
Arrivée à Irkoutsk 24 juillet 2019

Le dernier jour nous plongea dans le XIX ème siècle, période où la ville sibérienne se mua en ville européenne, notamment sous l’impulsion d’intellectuels hostiles à l’autocratie de l’époque parmi lesquels les Décembristes (ou décabristes). Ce vocable désigne (pour faire court) un groupe d’aristocrates francophiles, séduits par les idées des philosophes des lumières, qui tentèrent le 14 décembre 1825, jour prévu pour la prestation de serment du nouveau Tsar Nicolas 1er, de soulever la garnison de Saint-Pétersbourg afin d’imposer des réformes, en particulier, l’établissement d’une Constitution et l’abolition du servage. Le complot échoua et la répression fut impitoyable. Cinq des chefs de la conjuration furent pendus et 121 conjurés condamnés à l’exil en 1826 parmi eux : Serguei Troubetskoï et Serguei Volkonski. Ayant purgé leur peine de travaux forcés, les exilés furent autorisés à s’installer à Irkoutsk. Entretemps les femmes de certains d’entre eux les avaient rejoints. Ce fut le cas pour les deux Serguei.

Irkoutsk 25 juillet 2019 maison Volkonski

Construite en 1839, dans un village nommé Urik à l’extérieur de la ville, la maison de Volkonski a été déplacée à Irkoutsk en 1846. Y avaient lieu autrefois des bals, des concerts, des soirées théâtrales, musicales et littéraires où venait toute la haute société de la ville.  Elle abrite aujourd’hui le musée des décembristes et c’est toute cette saga que racontent les murs, les vitrines, les portraits, les vêtements, les meubles et les objets réunis là mais aussi autre chose de plus intime, une fêlure diffuse, dont je ne saisis pas tout de suite la teneur. Le petit dictionnaire du Baikal m’éclaire. Selon Nicolas Bielogovy, médecin et publiciste, ami entre autres de Tourgeniev, « Le vieux Volkonski passait à Irkoutsk pour un grand original. Arrivé en Sibérie, il avait radicalement rompu avec son passé de brillant représentant de la noblesse, s’était transformé en homme affairé et pratique et avait pris des habitudes de vie simple (…). L’été il passait des journées entières à travailler dans les champs et l’hiver, son passe-temps était d’aller au marché où il comptait beaucoup d’amis parmi les paysans de la périphérie de la ville et de discuter avec eux de leurs besoins ».

La culture était-elle devenue l’apanage exclusif de Madame Volkonskaia?

Irkoutsk 25 juillet 2019 Maison Volkonski

Cette virée dans l’Irkoutsk du XIX ème nous conduit ensuite chez M. Vladimir Soukachev, ancien maire de la ville, grand collectionneur et mécène. Durant son mandat furent construits le bâtiment du théâtre du Jeune spectateur, le pont sur l’Angara, la polyclinique, l’hôpital pour les enfants. Aux frais de Soukatchev furent édifiées l’école pour les enfants sourds-muets et l’école pour les filles pauvres.

Voilà pour la politique.

Dans les années 1870, Vladimir commence à collectionner des tableaux, des dessins, des sculptures. La galerie de peinture Soukatchev (comme on l’a appelée) est devenue avec le temps une des curiosités de la région. Son propriétaire en a fait don à la ville. C’est ainsi qu’ a été créé le Musée des Beaux-Arts d’Irkoutsk qui abrite aujourd’hui nombre d’oeuvres d’art russe mais aussi des tableaux de peintres ouest-européens (Monet, Pissaro notamment).

Irkoutsk 25 juillet 2019 maison Soukachev

Nous croiserons un peu plus tard cette maison en bois, parfois appelée la maison en dentelle avant de replonger dans ce siècle – ci via le marché central de la ville.

Irkoutsk 25 juillet 2019 maison en dentelles

J’aime ces lieux, leurs étals, leurs odeurs, les discussions qui s’y déroulent comme le lierre sur son arbre et surtout les visages. Des visages que j’essaie de croquer sur le vif, en loucedé, de manière un peu misérable en jouant avec l’écran de mon appareil photo … sans tromper personne.

Irkoutsk 25 juillet 2019 marché central
Irkoutsk 25 juillet 2019 marché central

Cette dame a eu la gentillesse de faire semblant de ne pas remarquer mon manège. Je lui ai acheté pour sa peine un « sirop » dont une amie m’a traduit la notice mais que je n’ai pas encore essayé. C’est un nectar « à large spectre »si l’on peut dire puisqu’il est bon pour tout. S’il ne me rend pas malade il prolongera mes souvenirs.

Ainsi se clôt pour de bon le récit de mes tribulations sibériennes.

Texte et photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés

Russie : Bouddhisme et vieux croyants

Sibérie : datsan Rinpoche Bagsha 23 Juillet 2019

Datsan

Datsan est le terme utilisé pour désigner les monastères universitaires bouddhistes de tradition tibétaine (Gelugpa) situés notamment en Sibérie. En règle générale, dans un datsan, il y a deux départements : philosophique et médical. Parfois, on leur ajoute le département des pratiques tantriques où les moines n’étudient qu’après avoir terminé leurs études dans le département de philosophie.

Une petite pluie nous accompagnait ce matin là pour notre première visite : le datsan Rinpoche Bagsha situé sur une colline appelée Lysaya Gora qui doit offrir par beau temps une superbe vue sur la ville d’Oulan Oude. Le bâtiment est assez neuf et nous sommes à peu près seuls. A l’intérieur une grande salle, décorée de peintures qui semblent avoir été réalisées la veille, de longues tables où de part et d’autres des étudiants psalmodient de concert. Sous leurs doigts, des petits recueils de feuilles volantes contenant des mantras. Un moine « percussionniste » accompagne la musique répétitive et envoûtante des voix, et, d’un rythme particulier, signale les changements de textes. Nous sommes à peine là et pourtant présents dans une communion singulière avec ces hommes. Faute de culture en ce domaine, aucun de nous ne saura dire à quoi ce moment correspondait. Mais je garde à l’oreille l’harmonie des timbres et des lieux.

En sortant nous avons un peu fait le tour du propriétaire (sic), empruntant le « Chemin de longue vie et jardin de bonnes pensées » pour prolonger une méditation inattendue.

Sibérie : datsan Rinpoche Bagsha 23 Juillet 2019
Sibérie : datsan Rinpoche Bagsha 23 Juillet 2019

Un peu plus tard, toujours sous le crachin, visite d’un autre Datsan, celui d’Ivolginsk, situé à 30 kilomètres d’Oulan Oude. D’une autre envergure. Ouvert en 1945, il fut longtemps le centre spirituel et administratif bouddhiste de l’URSS. Réduit à un bâtiment à ses débuts, le centre s’est largement développé et abrite aujourd’hui de nombreux temples annexes, une université, une bibliothèque, un hôtel, un musée d’art bouriate, des bâtiments utilitaires, des logements pour les lamas et une curiosité : la dépouille d’un moine mort en 1927, Dachi-Dorjo Itigilov. Le corps d’Itigilov n’aurait jamais été embaumé ni momifié. Certains croyants fervents prétendent qu’Itigilov est encore vivant, mais immergé dans une sorte d’hibernation ou de Nirvāna. Nous avons sacrifié à la visite et je dois dire que derrière sa vitre, le visage de l’homme est presque lisse et le corps paisible dans la position du lotus. Mais je ne suis guère sensible à cette sorte d’étrangeté.

Sibérie : datsan d’Involginsk 23 Juillet 2019

Dehors, la bruine nous attendait toujours comme cette litanie égrenée par un haut parleur crachotant. Incontournable des circuits, cet endroit m’a laissée presque indifférente. Ce tourisme obligé en est peut-être la cause.

Sibérie : datsan d’Involginsk 23 Juillet 2019

Vieux Croyants

Les orthodoxes vieux-croyants sont un ensemble de personnes qui, refusant des réformes introduites par le patriarche Nikon en 1666-1667, se sont séparées de l’Église orthodoxe russe. Ma petite brochure de voyage m’explique : soutenu par le tsar Alexis Romanov, le patriarche souhaitait rapprocher la liturgie russe des usages grecs. Ces réformes aboutirent à un schisme. Beaucoup d’ opposants aux réformes « Nikoniques » émigrèrent vers l’est où l’influence de l’Église et de l’État était faible ou même absente à l’époque. Aujourd’hui les descendants de ces vieux croyants perpétuent leur traditions. Je ne sais pas combien ils sont encore (environ 120 000 ai-je noté dans mon carnet mais je ne suis plus très sûre de ce chiffre) mais, dans ce petit village, aux isbas multicolores, où nous attend Nadia, ils le sont tous.

Sibérie : Village de vieux croyants 23 juillet 2019
Sibérie : Village de vieux croyants 23 juillet 2019

Elle nous accueille sur le seuil de sa maison, en costume traditionnel.

Sibérie : Village de vieux croyants Nadia 23 juillet 2019

Après la visite du jardin et des communs (étable notamment), qui assurent en grande partie l’autosubsistance alimentaire de la famille, nous entrons dans la maison.

Sibérie : Village de vieux croyants chez Nadia 23 juillet 2019

L’entame est on ne peut plus moderne, mais passé un étroit couloir nous voilà dans le temps. La pièce est vive et gaie et les objets qui s’y trouvent semblent avoir été ceux emportés par les ancêtres sur leur chemin d’exil. L’un retient l’attention : un recueil de textes transmis de génération en génération depuis l’installation en ce lieux

Sibérie : Village de vieux croyants chez Nadia 23 juillet 2019

Nadia a requis deux de ses tantes pour nous faire respirer le parfum de cette culture isolée. Deux vieilles dames malicieuses, pas enthousiasmées de revêtir une tenue compliquée, qui nous feront découvrir les arcanes des tractations matrimoniales et, avec une justesse approximative, quelques polyphonies traditionnelles. Au bout de la journée pluvieuse une intense rigolade partagée.

Sibérie : Village de vieux croyants Nadia et ses tantes 23 juillet 2019

La joie des voyage tient parfois à presque rien.

Texte et photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés

Russie : Oulan-Oude

Oulan Oude 22 juillet 2019
Oulan Oude 22 juillet 2019

Oulan Oude, capitale de la République de Bouriatie. La sonorité m’évoquait une petite musique mongole. Erreur : la ville est de fondation cosaque. Construite au confluent des rivières Ouda et Sélenga, elle fut d’ abord un poste destiné au prélèvement de l’impôt sur les populations autochtones (le yassak, tribut plus particulièrement prélevé en nature, notamment des peaux), puis un ostrog (une forteresse) avant de rapidement prendre son envol comme centre d’échanges entre la Russie, la Chine et la Mongolie. D’abord nommée Oudinsk (du nom de la rivière Ouda), puis Verkhneoudinsk (ville en amont de l’Ouda), la ville n’est devenue Oulan Oude qu’en 1934, Oulan signifiant rouge en langue Bouriate (et ceci expliquant cela).

Nous y arrivons à la fin d’une journée de transfert un peu fastidieuse durant laquelle les quelques arrêts m’ont confortée dans l’idée que le chamanisme ici n’est jamais loin d’une église. Ou plutôt l’inverse : les églises se sont souvent implantées non loin de lieux chamanistes. Les premières revivent et ressortent de vieilles icônes miraculées de la traque soviétique, les seconds demeurent comme ils ont sans doute toujours été. A quelques pas de cette église ….

En route vers Oulan Oude 22 juillet 2019
En route vers Oulan Oude 22 juillet 2019

cet obo paisible.

Sur la route d’Oulan Oude 22 juillet 2019

Entre eux, une source chaude (56 degrés C paraît-il), une eau qui soigne à peu près tout semble-t-il, et les survivances encore fréquentées d’une base thermale soviétique.

Sur la route d’Oulan Oude 22 juillet 2019
Sur la route d’Oulan Oude 22 juillet 2019

C’est peut-être cette dérogation à une promiscuité à laquelle je m’étais habituée qui m’a un peu déroutée en entrant dans Oulan Oude. Vieilles isbas reconstruites, églises pimpantes et redorées ….

Oulan Oude 22 juillet 2019
Oulan Oude 22 juillet 2019

…, j’ai cherché son visage oriental jusqu’à cette place.

Oulan Oude 22 juillet 2019

Lénine avait bien cette physionomie là mais à y regarder d’un peu plus près, l’amande des yeux est bien effilée et les pommettes un peu « surjouées ».

Qu’était Oudinsk avant Oudinsk ? Quelles relations les Bouriates entretenaient-ils avec leurs voisins Mongols et chinois ?

Le Musée d’histoire de la Bouriatie qui possède de riches tankas, manuscrits et un atlas de la médecine d’origine tibétaine dévoile une forte influence intellectuelle de ce pays pourtant lointain…

Ainsi s’est forgée une histoire singulière que Madame Wikipédia me résume ainsi :

Nés d’un brassage entre populations chamanistes indigènes et nomades mongols aux IXe et Xe siècles, les Bouriates développèrent une culture propre et une version teintée de chamanisme du bouddhisme tibétain. Soumis par Gengis Khan au XIIe siècle, ils demeurèrent inféodés aux Mongols pendant trois décennies.

Lorsque les Mongols, au sud et à l’est, se soumirent aux Mandchous, les Bouriates, au nord, mirent fin à leur alliance avec eux. Isolés face à la coalition des Mongols et des Mandchous, ils décidèrent de se placer sous la tutelle de l’empire russe. Les princes bouriates devinrent des officiers de l’armée tsariste et la cavalerie bouriate brisa les oppositions locales avec le soutien des troupes russes. Au XVIe siècle, à la suite de l’expansion de l’Empire russe vers l’est, le mode de vie traditionnel des Bouriates, qui étaient principalement des chasseurs nomades, pratiquant l’élevage et la pêche, se transforma peu à peu et à la fin du XVIIIe siècle, le nombre de colons russes dépassait déjà largement celui de la population bouriate. Ce déséquilibre démographique s’accentua avec la construction du transsibérien. Après 1917, l’industrialisation, la collectivisation des terres et l’organisation en kolkhozes et sovkhozes  achevèrent la sédentarisation de la population. Les yourtes, habitat traditionnel des Bouriates, disparurent complètement dans les années 1930.

C’est un peu cette histoire que raconte la ville au profil calme et rectiligne où se logent aujourd’hui quelques formes architecturales « natives » sporadiques.

Oulan Oude 22 juillet 2019

Celle d’une société tribale en partie oubliée. Il faut sortir d’Oulan Oude pour avoir une idée des origines, retrouver l’Asie. Quitter le périmètre augmenté du vieil ostrog pour le Datsan d’Ivolguinsk. Mais ceci est une autre étape.

Oulan Oude 22 juillet 2019

Texte et Photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés.

Russie : Oust-Bargouzine

Russie: lac Baikal 20 juillet 2019

Nous avons quitté l’île d’Olkhon pour la rive orientale du lac Baikal.

Russie : Oust-Bargouzine 20 juillet 2019

Il s’appelle Artiom, est âgé de 11 mois et vit avec ses parents et grands-parents dans une maison un peu de guingois aux couleurs bonbon. L’endroit est agréable et gai entouré d’un jardin assorti aux teintes de l’intérieur de la maison. La majeure partie du jardin est potagère. Je ne me souviens plus de tout ce qui est cultivé là, mais nombreux sont les russes dans les campagnes qui « plantent » : une manière d’être autonome sur le plan alimentaire et de compléter leurs revenus. Ce qui n’est pas consommé est vendu … pour améliorer le quotidien.

Russie : Oust-Bargouzine, la maison d’Artiom, 20 juillet 2019
Russie : Oust-Bargouzine, la maison d’Artiom, 20 juillet 2019

Le tourisme a peu à peu fait son entrée dans le village d’Oust-Bargouzine et les grands-parents d’Artiom ont vite compris son intérêt. La maison est grande, le gîte amical et la nourriture, grâce au potager, délicieuse. La saison touristique est courte 3-4 mois et la famille se retrouve pratiquement obligée pendant tout ce temps de vivre ailleurs. Je n’ai jamais su où ils dormaient, tous, exilés de leur chambre par la noria étrangère que nous sommes. Seules entorses : le petit bâtiment où se situe la cuisine « d’été », réinvestie après que nous fussions rassasiés et le « bania », sorte de sauna mis à notre disposition mais dont nul d’entre nous, sauf notre guide russe, n’a profité. (Petit apparté : ce dernier bâtiment n’est pas une spécialité sibérienne. Dans l’avion de Paris à Moscou, une voisine russe m’avait dit en avoir un dans le jardin de sa datcha, bien loin d’Oust-Bargouzine).

Le père d’Artiom travaille à la scierie du village. Son grand-père est camionneur et livre ce bois sur de longues distances. Sa mère a monté un petit salon d’esthéticienne dans la maison que sa grand-mère, qui s’occupe de nous, recommande aux voyageuses. Notre guide et une autre participante après s’être laissées masser et vernisser les ongles conviendront que la jeune Nadia travaille excellemment pour un prix qui devrait être plus élevé. Mais la jeune Nadia connait les moyens des femmes de son entourage, qui ne sont pas de passage.

Ainsi va la vie au sein de cette famille et ce village aux allures de Far-East traversé par des pistes où les chiens s’endorment au soleil.

Russie : Oust-Bargouzine, 21 juillet 2019

Un peu plus tard, le placide Pavel, note chauffeur local, nous a fait visiter les lieux qu’il aime, parfois infestés de moustiques au calibre inconnu sous nos latitudes. Ainsi a-t-on pu voir la petite église du village, des traces d’ours sur le sable, des tours de guet dans la forêt, une toile d’araignée géante et des russes bronzant sur les plages du golfe Chivirkouysky dans une lumière bleue.

Russie : Oust-Bargouzine, église 21 juillet 2019
Russie :Oust-Bargouzine, abords du Baïkal, 21 juillet 2019
Russie :Oust-Bargouzine, abords du Baïkal, traces d’ours, 21 juillet 2019
Russie : Oust-Bargouzine, golfe Chivirkouysky 21 juillet 2019

Pavel avait pris soin de transformer son UAZ en presque limousine : fauteuils, frigo, boissons, ceintures de sécurité et poignées indispensables pour se stabiliser. Mais malgré toutes ces prévenances, les suspensions sollicitées du véhicule, comme sur l’île d’Olkhon, et les pistes pleines d’ornières ont froissé quelques dos et fessiers.

Pour moi, j’ai égoïstement et silencieusement prié que le goudron n’atteigne jamais ces lieux.

Russie : Oust-Bargouzine, golfe Chivirkouysky, toile d’araignée, 21 juillet 2019

Russie : Oust-Bargouzine, golfe Chivirkouysky 21 juillet 2019

Texte et photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés.

Russie : île d’Olkhon 2

Russie Ile d’Olkhon 19 juillet 2019

Pour certains, l’île d’Olkhon est l’île d’accueil des secrets du Baikal ou l’île des esprits (Baïkal, Esprits et secrets cachés : Denis Vidalie, Irina Muzika et Sergueï Belov, Editions Alpesibérie). Peut-être aussi celle de vieilles âmes, presque perceptibles dans le silence doré du soir.

Russie Ile d’Olkhon 19 juillet 2019

De fait, le peuplement de l’île est très ancien. Des découvertes archéologiques ont confirmé la présence d’êtres humains dès le néolithique. Dans la seconde moitié du premier et les débuts du deuxième millénaire, l’île est habitée par les Kourykanes, dénomination regroupant trois « clans » – les Turks, les Toungouzes (ou Evenks) et les pro-Bouriates – mentionnés dans des manuscrits chinois comme étant un peuple turcophone. Certains y voient les ancêtres des Yakoutes et des Bouriates actuels. Au début du XIII ème siècle, l’île entre dans la sphère l’empire mongol et, à la dissolution de celui-ci, les populations se séparent. Les Yakoutes s’installent dans la région nord du Baikal, les Mongols au sud et les Bouriates sur ses rives et sur Olkhon. Ils y demeureront seuls jusqu’ au 14 septembre 1643 lorsque les cosaques de Kourbat Ivanov débarquent sur la côte occidentale de l’île. Devenue russe du point de vue politique, Olkhon reste Bouriate par sa population et son économie fondée sur un élevage, peu productif, de chevaux, bovins et ovins et surtout sur la pêche. La Révolution russe ne l’atteint que tard et faiblement. Le pouvoir soviétique s’installe cependant en 1920 et provoque de profonds bouleversements dans la vie de l’île : la pêche de l’Omoul devient le pivot de l’activité économique. Un rôle important lui étant confié, elle est collectivisée, intensifiée et industrialisée. La construction d’une usine de traitement du poisson en 1938, dans une baie au centre de la côte occidentale de l’île, est à l’origine de la naissance du village de Khoujir qui deviendra un centre non seulement économique mais aussi administratif. De 895 habitants en 1895, la population passera à 3500 à la fin des années 1950. Entretemps, l’île aura accueilli, à la fin des années 1930 une colonie de rééducation par le travail (Petit dictionnaire illustré du Baïkal . Pierre Guichardaz. Nouvelles éditions Pages du Monde).

La fin du soutien apporté par l’Etat au lendemain de la chute de l’URSS, dans les années 1990, provoquera la dissolution des kolkhozes de pêcheurs, la fermeture de l’usine de traitement de poisson et le départ de nombreux îliens, en particulier les jeunes, avant que l’île ne retrouve sa santé grâce au tourisme (Petit dictionnaire précité).

Russie : île d’Olkhon 19 juillet 2019

C’est un peu tout cela que nous raconte ce petit musée sur un espace restreint : la faune, la flore, le quotidien des Bouriates aux temps anciens (habitat, outils, habillement, alimentation), l’installation d’une école au début du siècle dernier et ses effectifs, les jeunes pionniers, leurs uniformes et leurs banderoles, les vétérans de la seconde guerre mondiale et leurs décorations, les ouvriers du poisson, les ateliers désertés et les navires rouillés. Le présent n’y a pas encore vraiment fait son entrée. S’il évoque une histoire métissée, le musée a gardé quelque chose de très soviétique dans sa « matérialité ».

Russie : île d’Olkhon 19 juillet 2019 , Pic l’Amour
Russie : île d’Olkhon 19 juillet 2019, pic de l’Amour

Pour la spiritualité il faut aller ailleurs, du côté du cap Khoboy à la pointe nord de l’île -qui, en offrant une vue à 360 degrés sur les alentours, donne le sentiment d’être à la fois léger et puissant- mais aussi du côté du pic de l’Amour ainsi nommé car il accueillait les femmes Bouriates qui n’arrivaient pas à enfanter. L’endroit, il est vrai, fait un peu penser à un bassin et deux jambes écartées, un corps prêt à donner naissance.

L’ importance de ces deux lieux se lit dans les arbres, les tertres enrubannés et les offrandes égrenées tout autour. Certains rubans, récents, m’ont donné à penser que les esprits y sont encore cultivés avec ferveur chez certains. A moins, ce qui serait d’une extrême tristesse, que le tourisme ait aussi « matérialisé » cela.

Russie : île d’Olkhon 19 juillet 2019, Cap Khoboy

Il y a des personnes qui « sentent » l’énergie des lieux. Je n’en suis pas. Mais en regardant certains paysages, il me semble deviner des visages et, dans le vent, parfois, entendre le bruit de pas lointains feutrés sur les chemins.

Russie : île d’Olkhon 19 juillet 2019, Cap Khoboy

Texte (sauf citations) et Photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés