Offrandes et prières

Sibérie 17 juillet 2019 sur la route vers la baie d’Aya

Les bouriates les appellent « Sergué ». Avec leurs frères, les « obos », petits tertres de pierres ou arbres constellés de rubans, ils ont poussé, souvent le long des routes, paraît-il, là où des esprits sont apparus ou là où un chaman initié est mort (Baïkal, Esprits et secrets cachés : Denis Vidalie, Irina Muzika et Sergueï Belov, Editions Alpesibérie).

Au pied des offrandes pour le moins curieuses.

L’ ouvrage précité m’apprend que les Bouriates aiment « bourkhaner », c’est à dire s’arrêter près de Sergué, dire une petite prière et partager avec l’esprit du lieu ce qu’ ils ont sur eux – une monnaie, une cigarette, un ruban – ou un verre de Tarassoun (alcool à base de lait fermenté distillé) ou de vodka avant de boire le reste de la bouteille, ailleurs, plus tard.

A l’entrée de ce lieu là, une femme faisait la manche. Toucher ne serait-ce qu’à une seule des petites pièces éparpillées sur le sol, c’était risquer d’ajouter du malheur au malheur. C’est, du moins, ce que je l’imagine penser. Mais les hommes sont plus ingrats avec leurs semblables qu’avec les esprits et je ne crois pas qu’elle ait récupéré grand chose des visiteurs matinaux que nous étions.

Sibérie 17 juillet 2019 sur la route vers la baie d’Aya

Ce temple bouddhiste a été construit au milieu de ce qui nous semble être nulle part tant l’espace est différent ici. Autour, quelques maisons en bois, des pylônes. Point de monnaie ou de mégot par terre, mais des prières s’effilochant au gré des éléments sur des portiques en bois. A l’origine de la construction, un industriel du coin. Je ne sais s’il est très fréquenté. Sans doute suffisamment : pourquoi, sinon, l’avoir voulu à cet endroit ? Mais ce jour-là, à cette heure là, nous n’étions que cinq face à un moine psalmodiant.

Hormis des véhicules de passage, tout semblait immobile, même le vent : insidieuse incitation à une insolite rêverie au milieu d’un désert qui n’en était pas vraiment un.

Sibérie 17 juillet 2019 sur la route vers la baie d’Aya

Texte et photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés.

C’est qui Michel Rocard ?

M. RocardElle n’a pas encore 17 ans et quelques raisons de ne pas savoir qui il était.

Passée la description incomplète de sa trajectoire politique et de ses responsabilités publiques, qu’en savais-je moi -même ?

Plus vieux que la damoiselle, nous avons, sans doute tous, en fonction de nos âges et de nos parcours, un Michel  Rocard en tête. Le mien est d’abord un phrasé, un verbe en incises interminables dans lesquelles je me perdais, ne retenant qu’une succession de plages musicales diffuses et saccadées que le temps lissa un peu.

Mon deuxième souvenir est celui d’un type à casquette visitant, paisible,  avec sa femme, le sanctuaire shinto de Fushimi-Inari-Taisha aux environs de Kyoto. Je n’ai pas osé rompre cette discrétion. D’ailleurs, je n’aurais su quoi lui dire à part lui demander bêtement comment il vivait ces lieux ou ce qu’il pensait du shintoïsme.

Je lis chez Madame Wikipédia qu’ à fushimi, Inari est considéré comme la divinité de la montagne  où  le sanctuaire est construit. Divinité protectrice, Inari est aussi redouté des hommes, car il peut les ensorceler et même les posséder en prenant l’apparence de moines bouddhistes ou de jeunes femmes séduisantes. Le travestissement n’était pas dans la nature de Michel Rocard. Comme P. Mendès-France, auquel je l’ai toujours associé, il se voulait pédagogue, rigoureux et n’a pas aimé suffisamment le pouvoir pour savoir (ou ne fut jamais prêt à tout pour)  le conquérir. Plus impétueux, peut-être parfois plus rugueux, que son devancier, il a souffert plus que tout autre d’être droit aux yeux d’un vieux renard politicien qui ne lui passa rien.

Me voilà, anonyme choriste à la tribune du Temple où un culte d’adieu lui est rendu, et me parvient une autre voix que celle que je connais.

« J’aurais largement vécu le siècle de la honte. La boucherie de 14-18, la Shoah, le goulag, les génocides du Cambodge, du Rwanda et de Bosnie, l’acquiescement tacite de la communauté internationale à l’assassinat de la nation palestinienne, l’échec répété de la même à entreprendre le dur combat nécessaire contre l’effet de serre, contre les catastrophes créées par la spéculation financière et contre l’impuissance à sortir l’Afrique et l’essentiel de l’Asie du sous-développement… Derrière tous ces drames, l’immoralité aussi bien humaine que financière. La référence première à la raison n’a pas produit d’éthique. Même les socialistes, dont pourtant l’espoir découle d’une morale, n’ont pas su produire un code respecté de références collectives. Ils acceptent même que la raison couvre toujours la plus criminogène de nos valeurs collectives, la souveraineté nationale. »

« Je ne crois plus à aucune transcendance et suis devenu agnostique. Mais je constate que l’humanité n’a pas su trouver en elle-même les sources d’une morale de la vie »,  « Toutes les religions ont erré, et péché, comme elles disent. Celle qui m’accueillit, le protestantisme, m’est souvent apparue comme l’une des moins coupables dans l’asservissement des hommes et notamment, critère majeur, des femmes ».

« La politique, c’est de horticulture ».

Dans sa prédication, le Pasteur L. Schlumberger fait un parallèle entre la parabole évangélique de la « graine de moutarde » et l’action de Michel  : « La plus petite des graines, dit Jésus, semble dérisoire mais grandit sans commune mesure, jusqu’à accueillir les oiseaux du ciel. Cette graine de moutarde qui s’épanouit et offre son ombre à tous ceux qui veulent s’y abriter me parle de l’action politique telle que Michel Rocard la comprenait : portée par une vision de l’avenir, conduite dans une rigueur lucide, épanouie dans le temps long et portant ainsi des fruits pour tous ». Une des élégantes piques adressées à quelques éminences présidentielles et gouvernementales assises en face de lui.

Alors, j’ai songé que le temps des convictions s’étiole dans l’instantané et qu’il devient difficile dans un  monde opportuniste de construire une conscience à partager quand ceux susceptibles de lui donner un sens s’en vont.

J’irai dormir en Corse, écrivit-il. Je me dis qu’un jour j’irai peut être lui rendre visite sur son promontoire. Avec un peu de chance, dans le vent et le chant des grillons, y humerai-je un peu de ce qu’il fut.

Alors, c’était qui Michel Rocard ? Un être complexe, compliqué, généreux, libre, trop subtil pour moi, sommes toutes … un Homme. Ein mensh, serait plus juste, mais la langue française ne sait pas dire cela de manière aussi économe et nette.

PS en complément des extraits de la cérémonie et l’intégralité de la prédication du Pasteur L. Schlumberger :

Cliquer pour accéder à culte_d_adieu_michel_rocard.pdf

 

Voyage avec sa tante épisode 3 : Gion

P1060804Beau temps ce matin. Je propose un vagabondage dans le quartier de Gion via une galerie commerçante couverte, entrevue le soir précédent. Aliments et condiments baissent pavillon là où commencent les colifichets, les souvenirs, les petits objets manufacturés, les écharpes et les encens. Petite balade le long de la rivière Kamo sous un soleil bienveillant avant d’effleurer le coeur de ce quartier silencieux d’architecture plus « classique ». Je raconte un peu les maisons de thé et les Geishas, fugitivement entrevues lors d’un autre voyage, à Julia dont l’écoute flotte au gré de ce que son oeil capte : un héron, un pont gracile, des perruques électriques sur ciel bleu… Nos pas erratiques nous mènent progressivement près du temple Kiyomizu Dera : somptueux, massif, assiégé. Les rues qu’il écrase de sa masse sont engorgées de touristes et de lycéens frénétiques. J’ai laissé Julia à ses esquisses à l’entrée d’une rue calme. Pendant une heure elle suscitera l’intérêt des passants pendant que je m’agace à éviter la foule. Nulle part ailleurs cette partition momentanée n’aurait été possible mais, ici, rien à craindre. Finalement nous ne verrons pas Kuyomizu. Nous filerons le long de la  rue Sannenzaka puis la Ninenzaka avant de tomber sur un petit temple  plus discret mais plus aimable pour qui aime se poser : le Kodai-Ji. Cerise sur le gâteau, une découverte pour nous deux. Ainsi vont les voyages quand on compose son humeur avec celle d’un(e) autre : l’inattendu y a toujours sa place.

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Julia : Entre boutiques à touristes et marchands de poissons, on se partage l’appareil photo dès le matin : on rate quelques occasions avant de tomber sur des trucs inédits. On tente des photos discrètes de femmes en kimono ;  en résultent des prises de vue plus qu’improbables, mais au moins c’est innovant. On finit par se retrouver dans de petites rues calmes, à l’abri de la foule, et puis, après la visite d’un petit jardin (où sont présents carpes koï et héron), petite séance croquis, et descente d’une allée plus que touristique, mais où nous trouvons à manger. Puis la visite du temple et un dernier croquis au Starbuck du coin avant de rentrer.

Texte : Sylvie et Julia Lagabrielle, Photos : Julia et Sylvie Lagabrielle-Tous droits réservés.

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Pashupatinath (Népal)

Ici la mort brûle en silence.

 

Dans la rivière Bagmati, des enfants cherchent des pièces, des objets oubliés.

 

 

On bavarde, on prend congé. Ce temps là est banal, inclus dans une vie précaire.P1030681_edited

 

 

Tandis que les feux craquent, les couleurs éclatent.

P1030688_editedTexte et photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés