Reprendre

Après 15 jours d’arrêt de travail, il va falloir s’y remettre et j’appréhende. Renouer avec les mails incessants, les écritures et révision d’articles sur le gaz et sur fond de connexions informatiques fragiles. Les grandes manœuvres structurelles au sein du groupe vont, semble-t-il, bon train et ont tendance à hystériser notre hiérarchique qui ne nous lâche pas d’une semelle. As-tu pensé à ceci ? et fait cela ? transmis ce texte à machin ? et où en est la révision du manuscrit de truc ? je ne comprends pas que telle ou telle chose ait pris autant de temps….

Les injonctions pleuvent à des heures parfois plus que tardives, voire extrêmement matinales.

Comme si nous avions perdu les clés de notre travail….à cette aune le sens de ce que nous faisons risque de suivre.

« Mon » (sic) service jongle sur plusieurs produits éditoriaux à périodicités différentes, rien à voir avec ceux qui, dans le groupe, ne sont que sur un seul. On ne peut pas « challenger » dans toutes les cours. Et c’est bien là que la menace est perçue : qui sera quoi dans l’organisation qui se profile. Le propre de la novlangue managériale est de vous endormir dans un faux-sens qui fait naître tous les soupçons.

Le déconfinement et une balade en forêt m’ont fait réaliser à quel point j’avais tiré sur la corde. Mon départ à la retraite qui restait assez vague a pris corps. D’ici là je m’interroge sur la façon dont je vais faire accepter une décélération : temps partiel, transfert progressif de mes responsabilités à de plus jeunes qui, au fond, n’attendent que ça, les deux ? Le terme, lui, est fixé : dans un petit peu plus d’un an.

Le hasard a voulu que, pendant ma « pause », je tombe sur ce documentaire sur Arte, « Le temps c’est de l’argent », qui explique, entre autres choses, comment la rationalisation et la technicisation du travail ont conduit à nous priver de temps réel de repos, de récupération, de récréation, de reconstitution, privation couplée, en notre période de déconfinement « prudent », avec le maintien d’un discours économique anxiogène (après le sanitaire) permettant la poursuite inquiétante d’un détricotage social sans précédent.

On ne travaille d’ailleurs pas seulement en exerçant notre activité mais aussi dans nos activités consuméristes : enregistrer son panier et payer en caisse dans certains magasins, commander en ligne, s’enregistrer sur un vol. Autant de choses qui constituaient autrefois des emplois salariés et qui, effectués par le consommateur, ne coûtent plus rien en termes salariaux à l’entreprise. Les conditions générales d’utilisation ou de vente sur lesquelles on exerce moins de vigilance que sur celles d’un contrat de travail vont-elles finir par supplanter le droit du travail ?

En 1981, certains s’étaient gaussé de la création d’un ministère du temps libre chargé (en langue de bois) « de conduire par l’éducation populaire, une action de promotion du loisir vrai et créateur et de maîtrise de son temps ». Ne pas se leurrer pour autant : l’idée était encore de faire consommer, mais au moins la perspective, notamment avec l’allongement des congés payés, était -elle plus agréable que celle du « travailler plus » pour 3 cacahuètes.

La redistribution des richesses n’est toujours pas à l’ordre du jour contrairement à celle du temps où les salariés sont incités à donner leurs jours de repos non pris par exemple au profit d’un collègue dont un enfant est gravement malade ou d’un collègue proche aidant, ou, Covid oblige, aux soignants. La politique sociale ne reposera-t-elle plus bientôt que sur la seule solidarité salariale et citoyenne ? Ce qui acterait presque un bond vers l’antépénultième monde.

Alors, j’envie certain.e.s, délivrés de ces contraintes temporelles qui affichent une pêche insolente réservée à ceux qui peuvent quitter le monde du travail en assez bonne santé pour profiter du temps. Un temps pas forcément plus facile à construire mais c’est au moins le leur et ce qu’ils ont décidé d’en faire. Une réflexion à mener aussi en amont.

Et pendant ce temps là ?

La soi-disant fainéantise des enseignants sert de cache-sexe à certaines révélations policières dérangeantes (sic). C’est un peu comme la menace islamiste quand on est acculé dans les coins. Mais cela a – t -il vraiment pris , ce coup-ci ?

Ce syndicat tweete:

Syndicat France Police – Policiers en colère@francepolice Puisque la police est soit disant pourrie jusqu’à l’os, pourquoi le gouvernement et Bfm Wc ne décrètent-ils pas une semaine sans police ? Juste histoire de tester le civisme de la population et de voir comment la société s’organise sans nos services..? Chiche ?

7:31 PM · 3 juin 2020·Twitter Web App

Je vous laisse imaginer le nombre de gens qui ont répondu « chiche » sur le réseau social.

Ce jour (12/6/2020) des policiers (étaient-ils 20 ou plus ?) ont manifesté sur les Champs Elysées et non loin de chez Jupiter à l’appel du syndicat Alliance Police. D’autres, la veille, ont jeté leurs menottes par terre, estimant ne plus avoir les moyens d’interpeller « correctement » suite aux annonces de C. Castaner. Tout est dans le correctement. Je ne sais pas vous mais étranglement respiratoire ou sanguin (1), voilà qui ne m’inspire guère. Il fut un temps où l’on manifestait sans crainte de finir asphyxié…

(1) L’étranglement respiratoire se pratique avec le bras de l’étrangleur sur la trachée de l’étranglé. L’étranglement sanguin, lui, suppose une pression de l’avant-bras de l’étrangleur, sur la carotide de l’étranglé.

Une semaine de vacances : évaluation

Rien de plus éphémère qu’une semaine de vacances. Rien de plus reposant non plus quand on a rien prévu sinon voir quelques parents et amis et laisser le temps rouler : lire, s’informer sur le net, lire, faire quelques courses, lire, regarder quelques images sur les étranges lucarnes, lire encore, de tout, du roman, de l’essai, du polar, oublier  le monde en général et l’univers professionnel surtout et se dire à l’heure où l’on s’apprête à reprendre la noria des jours laborieux qu’on y mettrait bien un terme à ces jours là, mais quand ? Alors, on consulte madame la caisse d’assurance vieillesse, on lui demande des projections, on se dit qu’à tel niveau de revenus on est loin d’être à la rue, mais que les horizons voyageurs seront plus comptés …on repense à cette drôle d’envie de se faire construire, au milieu d’un bout de pelouse (car on sait ses limitations en matière de botanique) encore non localisé, une de ces petites maisons fonctionnelles entrevues outre-atlantique (Tiny house). On songe, alors que le plaisir d’exercer son métier s’étiole de lundis en vendredis à, qui sait, réduire la voilure pour s’habituer à vivre avec un peu moins. On songe qu’il serait temps de lâcher prise et penser à soi, à ce qu’on a mis de côté pour plus tard sans en faire l’inventaire, à regarder le temps comme un paysage chèrement gagné.

Retraite est un sale mot qui sonne un peu comme une désertion, un repli. Ce n’est pas ainsi que j’imagine les choses même si je ne vois pas encore ce que ce temps sera. Les contraintes viendront sûrement de la carcasse. C’est tout ce qui me vient.

Libre ? C’est à voir car l’injonction est partout. Tenez :

  • après la livraison d’un colis : évaluez livraison ;
  • après un achat : ce produit correspond-t-il à ce que vous vouliez (ce sont des livres, oui, cela correspond à mon envie de livre, maintenant si vous insinuez qu’en cas de déception quant au contenu, je peux l’échanger contre un autre …mais je ne crois pas que ce soit le cas) ? ;
  • après une course en taxi : évaluer la course (réservation, voiture, chauffeur), le 1 étant la moins bonne note et le 5 la meilleure. Vous pensez échapper à la chose mais elle se rappelle à vous ;
  • sur facebook : c’est l’anniversaire de machin ou machinette (comme tout journaliste qui se respecte je ne dévoilerai pas leurs noms) souhaitez -lui un bon anniversaire ;
  • après avoir signé une pétition : vous avez signé et nous vous en remercions mais considérez celle-ci qui peut vous intéresser aussi ….

etc.

C’est drôle cette compulsion évaluatrice. Je lui suis aussi notez :  évaluée. Tous les ans. Et quand je regarde le formulaire, je m’amuse. J’y note qu’il y a des « compétences entreprise », des « compétences managériales et stratégiques » mais que le métier n’y est pas ou alors sous l’appellation « compétences techniques »,  à définir (contrairement aux autres qui sont prédéfinies), ce qui laisse dubitatif. Ou tend à révéler, plutôt, que l’esprit « corporate » compte plus que le savoir-faire. A méditer.

Qui note celle qui m’évalue ? Le formulaire est toujours à sens unique : descendant. Il y aurait pourtant à faire remonter. On s’y risque en commentaires ou on refuse d’avaliser le document, ce qui est un désaveu en soi. Pas d’autre issue mais ire un peu vaine : on ne saura rien de la « note du dessus ».

Pour revenir aux compétences, 4 rubriques sont à remplir : à développer, en cours d’acquisition, acquis, maîtrise.

On dirait un livret d’école primaire. J’ai, toutes confondues, bientôt 38 années de travail à mon actif. J’ai  bientôt 62 ans, j’ai 6 ans.