Zongdian, ou peut-être devrais-je écrire Shangri-La puisque c’est ainsi qu’elle a été rebaptisée, est une ville chinoise qui avale, avec une gourmandise bétonnée, le fragile espace qui la sépare des villages tibétains.
Je me souviens de mon premier séjour en 2003 et de ce dîner dans une maison tibétaine traditionnelle. Passée une petite entrée, où une photo de Mao voisinait avec celle du Potala, une pièce centrale spacieuse, fonctionnelle et sombre. Deux tables basses avaient été dressées, l’une pour nous, l’autre pour nos accompagnateurs tibétains et chinois. Autour de nous, nos hôtes, silencieux, attentifs, anticipaient nos moindres désirs. Je n’échangeais avec eux qu’un vague bonsoir, quelques mercis et des sourires embarrassés tandis que d’autres sacrifiaient à « la photo de famille », avec le grand père, le jeune oncle moine, la mère, la grand-mère, les enfants.
Me restent encore en bouche le goût du beurre rance, de l’alcool d’orge et de la viande de yack et, en mémoire, un moment un peu frustrant qui ne ressembla à rien, entravé qu’il fut par la barrière d’une langue dont nous ne savions rien.

Je revins sur les lieux en 2011. Les rues de la vieille ville, où je refis mes gammes vagabondes, abondaient désormais en commerces, cafés et boutiques de toutes sortes, certains tenus par des occidentaux en mal de sérénité.
Les abords du monastère Ganden Sumtseling, encore en travaux, avaient été aménagés et un bâtiment supplémentaire lui avait été adjoint. 
Plus de moines visibles dans les cours mais on pouvait toujours, moyennant finance, se faire bénir par un lama tibétain.
Je regrettais fugitivement la boue d’autrefois, cette légère impression d’oubli qui m’était restée et se dissolvait maintenant dans le flot des touristes. Ainsi vont les choses, semblables et différentes, me disais-je, et tu fais partie de la vitrine.
Texte et photos S. Lagabrielle : tous droits réservés