Racines version courte

Kyoto,  25 octobre 2010

Celui qui mourut en septembre en plein chaos armé

Qui savait dire la peau et le grain d’un baiser

Les hauteurs minérales et les corps enlisés

Et dont j’entends encore les mots brûlants

Celui qui ciselait ses routes tel un horloger

Ses déroutes aussi,

Sa nostalgie d’orient

Celui qui, chemin faisant, me conta l’odyssée

Dans une langue inconnue

Celui pour qui Allah était grand et l’Auvergne absolue

Tous ces égarés volontaires, ces vagabonds fertiles

Tous ceux que je ne peux nommer

Qui ont usé leurs rêves sur des chemins d’exil

Toutes ces voix éraillées,

Ces corps éreintés,

Tous ceux-là,

Celle qui m’entraîne encore

Et celui qui est mort

Tous ceux – là

En route vers Dorogawa, 20 octobre 2010

Sont (en) moi.Textes et photographies S. Lagabrielle tous droits réservés

Inventaire très partiel et provisoire

Malle_Vuitton-1923J’aime :

– faire mon sac de voyage, imaginer des paysages, des couleurs, des visages.

– tenir un bébé dans mes bras, respirer son odeur de lait. Lui chanter des chansons et sentir qu’il s’endort au creux de mon cou.

– renifler les rues, m’asseoir à la terrasse d’un café, regarder en gardant une oreille baladeuse.

– Dénuder un piano. Voir les marteaux frapper les cordes au fur et à mesure que je joue. A ce stade les fausses notes m’importent peu. C’est l’objet et le travail qui suinte de cette architecture qui m’intéresse. J’aurais aimé être facteur de piano.

– les jeux de mots, les contrepets, les mots – valises, les trucs absurdes et étourdissants de logique, Devos et Dubillard.

– les boulangeries. La première fois que je suis rentrée dans une boulangerie parisienne, j’ai demandé une chocolatine. La boulangère m’a regardée sans comprendre. C’est pourtant tellement plus joli que “ pain au chocolat”!

 

Je n’aime pas :

– les mémères à chien – chien qui laissent (les chiens – chiens ) des souvenirs sur trottoirs.

– les gens scotchés devant les portes des wagons du métro et ceux qui nous infligent leur vie téléphonée dans la rame.

– les dialogues qui n’en sont pas lorsque je devine, dans sa hâte à me répondre, que mon interlocuteur n’écoute pas.

– les matins fripés au sortir d’une tente. Quand tout en moi craque et grince. Le froid. L’absence d’eau. L’impression de coller. D’être lourde.

Débuts

Veronica_chamaedrys_Ehrenpreis

A partir de quand ai – je aimé écrire ?

Je ne sais pas exactement.

Les lettres ont d’abord été pour moi une souffrance, des hiéroglyphes que je ne voyais pas, des courbes incertaines sur un fond sombre.

J’avais cinq ans et j’ai appris, ainsi, que j’avais de mauvais yeux.

“Coco bel œil”, “vise en l’air” et j’en passe. Les enfants, pour ces choses-là, n’ont pas toujours  beaucoup d’imagination. Mais une cruauté vigilante. Avec mon cache sur l’œil gauche, j’avais l’air d’un pirate fragile et malheureux…ce que j’étais.

Ces mots flous, pourtant, j’ai fini par les découvrir.

Avec joie, moyennant des lunettes défigurantes.

Ce soir-là, en atelier, lorsqu’il nous a été demandé d’évoquer des souvenirs d’écriture, c’est ce petit ouvrage qui m’est revenu.

Il l’avait gardé dans son sous-main.

Je devais avoir sept ou huit ans. Sur la première page de ce petit livre artisanal, on pouvait encore lire “Joyeux Noël, Papa”.

J’avais choisi des poèmes de Robert Desnos : le bégonia, ou encore, la véronique (et le taureau) dont j’aimais bien la chute fataliste (“mais le taureau n’est que taureau”).

J’avais aussi recopié l’histoire du boa constrictor coincé dans un cor de chasse, de Maurice Donnay (“ Dieu que le boa est triste au fond du cor”)…et puis, il y avait mes petites inventions : un “poème” sur les saisons,  un autre sur un paysage.

J’avais pris des textes qu’il me lisait avec gourmandise et écrit sur des choses qu’il aimait : une façon, en somme, de faire à mon père  un cadeau “ littéraire”, parce qu’il aimait les livres.

Avec le recul, pourtant,  je crois qu’il représentait plus simplement mon bonheur d’auditeur.

Pendant longtemps je n’ai plus rien écrit, à part des cartes postales et des rédactions contraintes.

Et puis, un jour, une dizaine d’années plus tard, j’ai repris ce fil interrompu, après avoir lu, fascinée, “Les hauteurs du Machu-Picchu” de Pablo Neruda (traduites par Roger Caillois).

Il me les avait offertes.

Les brouillons des textes de cette époque, que je lui avais soumis, étaient rangés avec mon “premier opus”.

Entretemps, j’avais troqué la plume sergent-major pour le stylo bille et mon écriture était devenue plus petite et moins lisible, mais la brièveté, qu’il prisait tant, était toujours là.

Ce hasard d’écriture offert, ce retour sur moi, je l’ai perçu comme une chose merveilleuse et singulière.

Un point de départ, en tous cas, qui s’est concrétisé, plus tard, de façon  inattendue et amicale, ici.

Texte S. Lagabrielle tous droits réservés.

La véronique et le taureau

De Robert Desnos

 

La véronique et le taureau
Parlaient ensemble au bord de l’eau.
Le taureau dit : « Tu es bien belle, »
La véronique : « Tu es beau »
La véronique est demoiselle
Mais le taureau n’est que taureau.

Zhaoxing

Tu  observes goguenard, en bourrant ta pipe, mon petit manège qui se veut dégagé et l’air de rien mais est tellement éventé. Je ne suis pas la première ni la dernière à te tourner autour. Tu les connais ces astuces,  ces petits écrans qu’on oriente, par exemple, croyant naïvement que tu n’y verras goutte. D’ailleurs, tu t’es assis là pour cela : les reconnaître et nous détailler. Cela t’amuse. Nous sommes si prévisibles. Nous te montrons nos captures et tu souris mais ce qui reste de nous dans ton regard, nous l’ignorerons toujours. C’est là que le jeu est inégal.

Ta pipe s’éteint et je regarde tes mains, des mains de terre et de boue. J’imagine un toucher labourant la peau comme un araire parce que la tendresse et la douceur demandent un temps que tu n’as jamais eu.

J’aurais dû me concentrer sur elles car elles parlent pour toi. Les histoires s’inscrivent où elle peuvent et, ce jour là, je n’ai pas su voir. Tout était devant moi, dans ces doigts cisaillés par les rizières et les champs, comme la lettre volée d’Edgar Poe. Tout était à lire et je suis passée à côté. J’ai pris ce cliché là, banal, convenu, un photomaton touristique en somme.

Texte et photo S.Lagabrielle : tous droits réservés

Ganden Sumtseling Gompa

Joutes oratoires, contrôles de connaissances ? L’un est assis, l’autre debout. Que dit l’un ? Que répond l’autre ? Tout se clôt dans un balancement suivi d’un claquement de main. Un bruit de pluie, à l’infini.

 

Texte et photo S.Lagabrielle : tous droits réservés

grivois

Les-fusions-envisagees-par-le-gouvernementCela c’était une mouture avant-gardiste. Entre autres abandons, Hollande a renoncé à la fusion de l’Aquitaine et du Limousin. On se demande bien pourquoi … Une région si gaillarde …

 

Carte publiée sur le Journal du dimanche du 1er juin 2014.

Digresssions sur la photo “Au bord de la Marne “ d’Henri Cartier- Bresson

cartier_bresson déjeuner au bord de la marneLeurs dimanches étaient immuables. D’un ennui permanenté comme les cheveux de Lucie qu’il allait chercher à la sortie de la messe. Tailleur noir et col empesé, elle l’ embrassait distraitement avant de se glisser silencieuse à l’avant de la voiture.

Ces journées convenues étaient devenues âpres et sèches, comme ce visage poudré que le rire semblait avoir quitté depuis longtemps.

La sensualité était également absente de l’ appartement vétuste aux murs lugubres, au confort absent, où il s’abîmait dans la routine et le bruit.

Les canons de Verdun avaient eu raison de son ouïe.

Dans cette aridité sentimentale, il trouvait un réconfort étrange  à regarder  cette  photo découpée dans un magazine. Elle gisait là, dans une boîte à chaussures où il entassait ses maigres trésors, précieuse comme un secret, dissimulée sous une série de clichés balnéaires, vaguement ridicules, et un stock de portraits martiaux en pied, à cheval, en pose surtout.

Il avait belle allure à trente ans, l’oeil charbonneux, le corps de braise et la moustache avenante. C’était avant le gaz et la boue, quand il chantait dans son  uniforme garance et guinchait dans les tripots, certain que tout cela ne durerait pas longtemps. Il avait fini dans des hardes d’un bleu cruellement nommé horizon comme si, pour lui et ses semblables, il pouvait encore être possible d’en imaginer un.

Sa maison, les virées au café du coin avec les copains, tout cela n’avait plus de sens.

Jusqu’ à ce jour-là.

Il avait désespérément aimé Marthe, son rire et ses lèvres pleines. L’air était doré comme les arbres et sa peau comme la soie. Mais les amours de Marthe étaient plus intangibles et exigeantes que ce qu’il avait à lui offrir et il était resté là, les mains vides, l’esprit plein de ces mots qui n’avaient pas suffi.  Elle avait souri, posé sur lui un regard moqueur et tendre avant de se dérober puis le prendre dans ses bras, doucement, et lui dire qu’elle ne pourrait jamais être sa femme, ni celle d’aucun autre .

Elle avait prononcé ses vœux peu après et lui écrivait depuis, d’ici et d’ailleurs, des lettres témoignant d’une joie insupportable. Elle avait su trouver sa liberté et pas lui.

Le jour baissant, le naturel et la distance ironique de cette photo le surprennent encore. Quelle était cette rivière et qui étaient ces gens ?

Il y devine la chaleur et une inconscience repue, étrangère aux menaces d’alors et au rituel dominical qu’il partage (mais le mot est – il juste ?) aujourd’hui avec Lucie.

Les dames sont comme il les aime, amples et magistrales, avec ce qu’il faut pour satisfaire une main gourmande et musarde.

 

Lucie, quand il l’avait épousée, avait déjà ces rondeurs ennuyées qu’elle enveloppe aujourd’hui dans des vêtements stricts. Il y a toujours eu en elle une sorte d’absence. Elle l’avait attendu, muette et docile, aimé de manière indifférente et convenable, lui avait donné trois enfants auxquels elle avait légué cette affection particulière et lointaine qu’il ne comprenait pas.

Sans fantaisie, sans éclat, Lucie était une épouse irréprochable, encombrée de sa vie. Le temps passant, il avait fini par s’habituer à cette vacuité placide. Il avait eu des aventures mais l’idée de la quitter ne lui était jamais venue.

Ce qu‘il cherchait dans ces escapades était l’inattendu. Un pique – nique simple et pas chiche, comme celui de la photo, du bon vin et des corps offerts, sans fard, à son regard. Rien d’irréversible, des moments sans paroles et sans importance.

La femme à droite a la même coiffure que Madame Henriette, des Galeries Bordelaises.

C’est toujours là qu’il va, lorsque le temps lui paraît trop lourd, accompagné de sa petite fille, dérisoire prétexte de huit ans, à ses évasions galantes. Les rires de la gamine dévalent la rue Sainte Catherine jusqu’au rayon parfumerie du magasin. Il la suit, les bras pleins de fleurs, et subodore que la vendeuse apprécie sa cour sans illusion, élégante et désuète.

Il y a aussi la dame des parapluies. Il n’a pas la mémoire des parapluies et les oublie régulièrement. Un jour, la petite lui avait demandé s’il cachait ses chagrins dans ses parapluies.

–  Pourquoi me demandes- tu ça ?

–  Parce que tu perds tout le temps tes parapluies.

–  Et alors?

– Mes chagrins, tu veux savoir, je les mets dans mes mouchoirs et j’en ai perdu beaucoup…

Il avait ri.

Pour être honnête, il ne ressemble pas à l’homme au chapeau, de trois – quart sur le cliché. Celui qui porte casquette n’a pas non plus la carrure un peu brutale de son frère, si proche et si différent, que la fatalité militaire devait rattraper un peu plus tard.

Ils étaient plus jeunes aussi.

Combien de fois s’étaient- ils taquinés, Marthe et lui, le long de la rivière? Elle ne lui disait rien de sa recherche et il lui taisait ses espoirs. Marthe, au regard incertain et au jugement si clair.

Leur histoire lui semble curieusement inscrite dans une scène semblable à celle – là.

Il ne s’agit que d’un moment, somme toute banal, saisi avec un soin d’esthète nonchalant, et il lui plaît de se projeter dans cet anonymat champêtre pour mieux imaginer l’instant d’après, le plus beau, celui qui a échappé à la photo. Celui qui lui appartient aussi terriblement que la douleur qui envahit parfois ses os.

 

L’homme à la casquette aurait posé sa tête sur l’épaule de sa voisine de droite. Elle n’aurait rien dit laissant cette chaleur se lover au creux de son cou. Elle aurait eu un grand sourire rouge et blanc. Comme un arc – en – ciel bicolore.

L’idée de ce trait carmin sur un visage de nonne le fait insensiblement sourire.  Dans ces brumes songeuses, le visage de Marthe se dilue dans la tonique vulgarité d’ Henriette.

 

Il a juste pris le temps de s’en amuser avant de s’endormir, comme à son habitude, la photo à la main.