Guatemala : San Pablo

Le village cliquetait. Il n’y a pas d’autre mot pour dire le bruit que faisaient les étranges moulinets que ces femmes et enfants s’étaient noués aux poignets. L’objectif ? Torsader les fibres d’agave séchées pour en faire de la corde solide.

Marcher sans regarder était déconseillé. Les cordes tendues entre leurs tortionnaires étaient autant de chausses – trappes. Cela me rappelait vaguement la cour de l’école où mes copines et moi nous amusions à sauter “à l’élastique”. Nous étions plus bruyantes, alors, que tout ce village en proie à une sorte de parkinson collectif, concentré à ne pas perdre le fil de ses cordes.

Nous sommes passés dans une indifférence polie, poursuivis par d’énergiques clic- clac et l’éclatant sourire déployé sur l’enseigne du dentiste local (ouvert le samedi et le dimanche).

Digressions sur un désert en attendant la suite du Guatemala

 

Le Wadi Rum : des étendues de sable orangé et de pierres aux formes étranges : là une tête de serpent, un peu plus loin, un pont fragile au-dessus d’une immense plaine où rien ne coule sinon la sueur entre mes omoplates.

 

Pas un cri, le ciel est d’un bleu désespérant, la chaleur en fonte. J’ai la gorge en carton et la langue en bois ; de l’eau, de l’eau, de l’eau, sinon je vais me vider là, m’essorer dans ce silence qui m’écrase jusqu’à n’être plus qu’une carcasse blanche abandonnée sur le sol comme un os de sèche !

 

Je m’ensable :  le grain de ma peau devient  de plus en plus minéral. Je m’entends crisser. Asséchée, il ne me reste plus que la chaleur : ma chaleur du dedans contre celle du dehors. Ma force s’évanouit peu à peu dans ce corps à corps  Plus je lutte, plus le sable gagne  et plus, curieusement, je m’allège : étrange processus qui me rend inaccessible en me fragilisant.

Une petite brise soudain se lève et me disperse alentour. Je n’ai plus rien à craindre puisque me voilà fondue avec le reste : une pincée de sel au milieu des dunes.

Photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés.

Tikal – Guatemala

C’est inhumain et perdu dans une verdure presque carnivore. Ce que l’on voit n’est rien. Une éraflure dans l’histoire. Le reste est là sous des tombereaux de terre, quelque part dans cet océan de jade. Les pierres à nu sont monumentales et fragiles. Les dieux encore présents, rongés d’eau et d’oubli. Chakh, le dieu de la pluie nous suit de ses yeux vides.  On devine çà et là des relents carmin et des splendeurs éteintes. Ce silence minéral contraste avec la vitalité de la faune et de la flore.

Rolando, subtil et discret derrière un sourire clair, nous en livre quelques arcanes. Les fourmis déménageuses (zampopos), les tarentules, les scorpions,  les singes araignées, les singes hurleurs au cri de jaguar, les toucans, les puits abandonnés, les lianes d’eau, les ficus étrangleurs, la ceiba, sont les trésors de son domaine. Sa voix s’égrène, libre et précise. Au soir, sous un ventilateur paresseux, je me demande comment tout cela a pu être et, presque, s’évanouir.

(Photos S.Lagabrielle : tous droits réservés)

 

Intermède

 « Le voyage peut être une des formes les plus bénéfiques de l’introspection … » ( Lawrence Durrell, Citrons Acides)

Petit clin d’œil, à certaine, qui se reconnaîtra, j’espère, si, par hasard, elle vient par ici.

 

J’avais jeté mon dévolu sur deux livres. Elle m’en offrit trois.  Pourquoi sa main s’était –elle arrêtée sur celui-ci ? Peut- être, tout simplement, parce qu’il était là. Mais j’aime à penser que les hasards ne sont pas innocents ni les cadeaux dépourvus  d’intention. Alors,  j’ai commencé ma lecture par l’inattendu : Lawrence Durrell.

« Les pentes flottent en drapeaux, et les chevaux de papier multicolores galopent vers le précipice  où ils s’engloutissent, à peine nés sous les ciseaux. Le dernier voyageur serre son manteau sous ses aisselles et creuse son petit puits d’air dans l’ouragan. Les antilopes bavardent et frissonnent ; leurs yeux fondent, leurs flancs se parcheminent sous le vent ; et l’homme trempe des morceaux de beurre dans son thé et avale une pilule de fumier sacré » (1).

Si je les avais eus en bouche et sous les doigts, ces mots-là  auraient été les miens. C’est pourquoi je les adopte sans vergogne. Lawrence et moi n’avons pas arpenté le même versant, pourtant  :  mes souvenirs sont vides d’antilopes mais pleins de yacks se faufilant entre les pierres avec une surprenante souplesse.Pour le reste tout est là : la pureté trompeuse de la lumière, les drapeaux de prières claquant sous le vent, le souffle court, les ponts suspendus, les maisons en terrasse,   le thé au beurre salé, et cette petite pilule mystérieuse qui me fut donnée par un lama au monastère de Tyangboche, alors en pleines fêtes.

Je me souviens des bonnets et des trompes,

 

 

 

 

 

des masques et des danses,

 

 

 

 

 

 

 

des ombres insolites sur les montagnes au soir,

 

 

 

 

 

de cette pantomime qui faisait tant rire les villageois

 

 

 

 

 

et de ce petit garçon au bonnet blanc  dans la foule.

 

Il a plus de vingt ans maintenant et porte sans doute les effets d’autres voyageurs qui ne savent de lui que l’immense panier en osier sur son dos.

Le chapitre qui m’attend m’emmènera en Grèce. Une autre lumière,  une autre odyssée …. aujourd’hui fracassée .

 

(1) Lawrence Durrell, Le carnet noir, trad. Roger Giroux in  « Lawrence Durrell : Dans l’ombre du soleil Grec », textes choisis et présentés par Corinne Alexandre –Garner, Collection «  Voyager avec » : La Quinzaine Littéraire et Louis Vuitton, éditeurs.

(Photos S.Lagabrielle.Tous droits réservés)

Uaxactun – Guatemala

Le village est au bout d’une piste défoncée. Au bout de tout, de la boue, de l’argile, de l’histoire, des hommes. Coupé en deux par une large traînée verte : une ancienne piste d’atterrissage, quand ce coin simple et désolé suscitait encore l’intérêt de quelques chercheurs.  Les maisons des chicleros, fragiles, s’alignent, sages, sous un ciel blanc.

L’endroit respire un abandon moite, une tristesse lourde qui s’insinue sous la peau. Tout ici est préservé avec volonté, courage, obstination … et ce que l’avidité et la corruption ont bien voulu épargner de subventions  déjà dérisoires.

 

Dans nos fringues de dandys compréhensifs, nous avançons, intéressés et distants, incarnations nomades d’un occident consommateur et volatile. Des chevaux errent. Dans ce silence à peine troué de cris d’enfants, cette nostalgie folle, ces rêves, celés, qui s’effritent dans la torpeur, sont presque palpables. Que restera – t – il de cela dans cinq, dix, quinze, vingt ans?

Les pierres ont survécu à la désinvolture des hommes. Mais la mémoire ?

(Photos S.Lagabrielle. Tous droits réservés)

Sololà – Guatemala

L’objet, une ceinture aux couleurs vives, me plaisait. C’était évident et elle ne s’y était pas trompée.

“C’est 40 quetzals“ annonça – t – elle d’un ton neutre. Je n’ai pas répondu tout de suite, laissant flotter mon regard au hasard.

“Dis – moi ton prix, combien veux – tu l’acheter ?” insista – t -elle.

Le prix me semblait dérisoire. Je suis restée silencieuse. Marchander m’est étranger, je ne sais pas y faire. L’absence de sens du jeu, sans doute, quoiqu’il soit ici assez éventé, les marges de manœuvre étant presque codifiées. Finalement, j’ai, le rouge aux joues, avancé un chiffre, délibérément inacceptable.

” Tu veux tuer mon commerce! Je te propose 30 quetzals (30 F). D’accord ?”. Je n’ai pas osé dire non. La suite m’a confortée dans l’idée que je n’avais pas payé l’objet de ma convoitise au dessus du marché…touristique !

Difficile d’être riche ici. On voudrait se fondre dans la foule, alors que tout vous désigne, la fourrure polaire, la banane bien arrimée sur l’estomac, les chaussures crottées et le sac à dos fonctionnel. Le combat est perdu d’avance.

Le prix payé, je n’avais plus d’intérêt. Je l’ai prise en photo, avec sa permission indifférente, et nous nous sommes quittées là. J’ai, ensuite, trainé entre les savons, les chapeaux, les fruits, les odeurs de poisson frit, les tissus et les bonimenteurs pour échouer enfin devant une boucherie arborant fièrement un petit écriteau qui disait “ un cliente satisfecho es nuestra mejor publicidad” (un client satisfait est notre meilleure publicité). Des femmes discutaient le bout de bœuf, tranquilles, dans une lumière nette.

Ici, l’heure, c’est quand on est prêt. Les minutes se prélassent comme un lézard sur son mur. Tout est bien.

(Photos S. Lagabrielle : tous droits réservés)

 

Pause

Merci à l’auteur (e) de la phrase, à celui (ou celle) qui l’a saisie et à celle (là pas de doute) qui me l’a fait partager !

Retour aux alentours élastiques de mi-mai !

Atitlan – Guatemala

Ramos est un petit homme brun et un peu rond. Son regard erre, pensif, sur le lac. Santa Catarina Palopo. Il en a été maire autrefois. Aux jours les plus sombres. Quand les bottes claquant sur l’asphalte étaient autant de cris de peur sourds. Il ne croit pas que tout est dit, que tout est désormais sauf. Mais il parle de ce temps-là de sa voix douce. Mes considérations de touriste, forcément passagère, me semblent bien vaines et je ne lui dis rien de ce que j’écris. C’est sans importance. Cela parle de nuages orange qui se noient et de brumes qui tombent, de couleurs, de chaleur, de chemins. De riens en somme. Et j’ai un peu honte. La rive en face s’illumine comme un champ de foire et il me dit : “ Là c’est Santa Catarina, et là Panajachel, et là encore San Pablo où l’on file les cordes. Demain, tu verras le lac du haut du volcan San Pedro. La montée est un peu dure mais franche”. Il sourit et me souhaite bonne nuit. Tout est là. C’est simple comme le clapotis des vagues minuscules qui s’échouent sur le sable presque noir et ces pêcheurs qui s’obstinent dans l’obscurité naissante. Je me sens un peu triste.  Peut – être parce que la nuit vient.

 

 

Maurice a le visage raviné et le regard clair.

Un peu de lui traîne à Yaxchilàn, dans ces coopératives agricoles qu’il a contribué à faire vivre et qui lui survivent à peine. Proscrit ici, devenu étranger là, il est revenu autrement.

Sa nostalgie surgit parfois, au détour d’une phrase, d’une courbe sur la route. Son car est comme lui, libre et sans âge défini. Ce jour-là, il nous a conduits devant la caserne de Sololà, cocasse et dérisoire. Des soldats, temporairement mélomanes, jouaient sous la pluie des airs de casino ringards. Nous avons ri, à l’abri des vitres sales. Lui sait que ce ridicule a tué, torturé aussi.

Sait-il encore où est son chemin ? Les trous, les pistes détrempées, les maisons simples et nues sont depuis longtemps son univers fragile et aimé. Il est d’ici avec son espagnol approximatif malgré les ans. Il est aussi d’un ailleurs vivant et lointain. D’un ailleurs que ses enfants, plongés dans le quotidien guatémaltèque, oublient peu à peu, le renvoyant, sans en avoir conscience, à sa déchirure.

(Photos : S. Lagabrielle.Tous droits réservés.).

 

Antigua – Guatemala

 

Je me souviens d’Antigua sous la pluie, mes pas glissant sur le pavé humide, des colporteurs agrippés à mes hésitations, des marimbas paresseuses sur le balcon de monsieur le maire.

 

Je me souviens d’Antigua, de ses couleurs crues au matin, quand les rues sont encore heureusement vides et que le temps attend.

Je me souviens d’Antigua, le jour précédant la fête de l’indépendance, de ses trottoirs noyés, et des enfants, courant, un flambeau à la main, pour une paix incertaine.

Je me souviens d’Antigua, de ses  patios à l’ombre de murs grêlés, des serveuses impassibles dans leurs huipils écarlates.

Je me souviens d’Antigua, sanguine, jaune, verte, bleue, détruite, et provisoirement sauve, de son lavoir déserté et des maisons fauves qui le bordent, des éclats de voix, des ombres indiennes et furtives, des cours et des fontaines.

Je me souviens d’Antigua, de ces écolières sages en uniforme, de leurs yeux fendus, réminiscences d’un orient perdu, de leurs visages encore pleins de nuit.

Je me souviens d’Antigua comme de ce premier soleil et ce premier rhum avalé sous l’orage.

 

 

 

(Photos : S. Lagabrielle.Tous droits réservés.).

 

 

 

 

PS : Antigua est l’ancienne capitale du  royaume de Guatemala. Elle est connue pour son architecture coloniale de style baroque et renaissance espagnole et pour ses ruines causées par  deux tremblements de terre en 1773.

PPS : Les huipils sont des costumes traditionnels portés par les femmes composés d’une sorte de caraco et d’une jupe longue.Les motifs et broderies qui les ornent sont très variés. Autour du lac Atitlàn, par exemple, les couleurs dominantes différaient selon les  villages : rouge à Sololà, plutôt vert à Santiago Atitlàn .

Vignette népalaise (1)

Ces yeux – là me suivent depuis toujours, comme cette ombre de soie qui m’enveloppe au coucher du soleil. Ils ne jugent pas, n’imposent rien ; ils sont simplement là, posés, comme un baiser, une caresse, comme ce sourire parfois ironique et tendre qui les accompagne et que je ravive de mon pinceau. Ils ne tremblent pas et m’assurent que je suis là, même insignifiant, et que cette main qui les effleure est aussi précieuse que la lumière.

 

Kathmandou-site de Swayambunath. Photo (pas terrible) : S.Lagabrielle. Tous droits réservés.