
Kashan : des maisons restaurées ou en restauration : immenses, nettes et presque trop lisses. Des marchands aisés y vécurent mais aujourd’hui tout s’y tait. Dans le silence de cette après-midi blanche et sèche, tout reste à rêver, figurer : le bruissement des étoffes, le murmure des fontaines, l’effervescence et la volupté dans l’ombre des cours, le chant des tours de vents. Tout est celé entre les murs, dans des fresques qui racontent d’autres vies, dans le clinquant des plafonds. Tout, même les odeurs fragiles d’épices et les cris des enfants. Je songe aux rires des femmes derrière les portes. Deux heurtoirs différents : un pour les hommes, l’autre pour les femmes. Alors, me vient l’image d’une femme sourde qui n’aurait que sa peau, sa peau contre la porte, à l’affût des vibrations, pour deviner et reconnaître cet autre, qui l’attend peut -être.

Je me suis arrêtée là, à l’orée de cet amour là, Nicolas. Je n’ai pas su dérouler. L’Orient me ramène toujours à toi : ces mots de pierre et de sable qui ont crissé sous tes pas surgissent entre mes lignes, me lancent, me défient. Alors, tout ce qui traînait sur mes lèvres, tout ce que je murmurais en marchant, se dérobe.
Me voilà désorientée, Nicolas. Ne ris pas, s’il te plaît.
Quand tu adviens ainsi, j’entends ton écriture. Je la vois aussi. Cette écriture formée et déformée par la route. Sur la fin, presque des idéogrammes. L’œil et la main rassemblés en un trait pur et tourmenté.
L’œil est une autre chose qui me manque. Diana, la photographe qui feuillette mon album de photos japonaises me dit que la beauté ne suffit pas. Il faut lui souffler dans les bronches, s’émerveiller de la chose la plus banale comme de l’extraordinaire, trouver ses lignes, ses angles, sa force. Photographier, comme écrire, c’est dire ce que l’on est, le revendiquer, courir le risque de n’être pas aimé, toutes choses que la carte postale ignore…puisqu’on ne la choisit pas forcément pour ce qu’elle exprime …mais pour y gribouiller des souvenirs au mieux, des fadaises souvent. Il y a de l’idée dans mes clichés comme il y en a, peut-être, dans mes mots, mais pas encore de griffe, de patte.
Griffe, patte …faut-il donc être agressif pour être singulier ? Ce pourrait être un sujet pour le jeune assis à côté de moi qui révise fiévreusement sa géographie, sans doute un peu tard.
La route est longue et droite comme les rails du métro. Sur les bas côtés, des drapeaux de prière à l’infini, des mots qui s’entremêlent et s’effilochent, pâlissent, s’envolent, ne meurent jamais, même effacés… à moins d’abolir le vent.
Et si j’écrivais pour le vent ?
Texte rédigé dans le cadre de l’ atelier d’écriture « Gaz à tous les étages »
Consigne d’écriture : « Esprit vagabond es-tu là ? »
Lectures sous l’arbre
Andrésy , dimanche 19 juin 2011
(Photos S.Lagabrielle. tous droits réservés)