Bohème : Sedlec

 

Quelques tours de roues  séparent les tranchées noyées et étouffantes des mines d’ Osel et la paisible Sainte Barbe du grand guignol macabre sis en la chapelle funéraire  de tous les Saints qui jouxte le monastère cistercien de Sedlec.

L’os y est transmuté en blasons, lustres, guirlandes, candélabres, ostensoirs. 40 000 corps arrachés à leur sépulture anonyme ont involontairement concouru à la réalisation de ces ex – voto morbides.  A chaque siècle son art gore. Initiées au XVIIe  ces « décorations » furent achevées au XIX e.

De quoi ce ricanement compulsif était-il le nom ?

Nostalgie, enterrement d’un monde évanoui ?

 

 

Peu à peu, l’âge argenté, industrieux et prospère de Kutna Hora s’ était enfoncé dans le souvenir et la Cour des Italiens, où se frappait la monnaie, s’était tue.

Demeure aujourd’hui  intacte, au-delà de ces jeux d’os,  la douceur de la chapelle du château royal de Kutna , mêlant tryptiques du XVe , peintures et vitraux “ art nouveau” dans une lumière rouge orangée, fugitif écho à mes retrouvailles pragoises.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bohème : Kutna Hora


Certains prétendent que l’histoire de Kutna Hora naquit le jour où un moine minéralogiste sut distinguer l’argent sous la boue et protéger sa découverte de son manteau…de sa kutna. Qu’importe la légende, le minerai était bien là et la ville prospéra grâce à ces fourmis humaines qui s’enfoncèrent, de plus en plus profond, glissant le long de goulots, de plus en plus sombres et suintants, et remontant, harassées, au moyen d’ échelles rudimentaires, le précieux métal qui servait à frapper cette monnaie providentielle et singulière en ces temps : le groschen, d’une valeur stable et sûre, sorte d’euro minimal concocté par Wenceslas II.

 

Pourvus de lampes frontales nous avons arpenté, dans nos fracs immaculés de mineurs d’un jour,  les tuyaux humides des mines d’Osel,  humé, dans ces tenues empruntées, le sacerdoce infernal des mineurs.

 

 

 

 

Chaque siècle engendre ses esclavages.

 

Il en est, cependant,qui  se rient des ans et des déclarations. Celui – là a franchi l’océan, et le mineur chilien, ou son frère, englué dans la poussière et la glaise pourrait se reconnaitre dans la petite figurine que je contemple.

Nos errances ont croisé, plusieurs fois, la route de ce lointain camarade. Son salaire était indiqué dans une vitrine du musée de l’Hôtel de la Monnaie et nous l’avions déjà rencontré, à l’orée du déambulatoire de l’église Sainte Barbe, dans des peintures naïves et émouvantes.

 

L’ histoire de cette église est jumelle de celle de l’église Saint Guy de Prague.  Également ébauchées avec faste, elles furent identiquement achevées un petit peu plus de cinq cents ans plus tard, sans élan, si ce n’est, peut – être, celui d’en finir.

En 1905 Kutna Hora n’était plus cette puissante place forte financière. L’ argent s’était tari. Les guerres s’étaient chargées du reste. Subsiste cependant le souvenir d’une bataille politique et somptuaire où l’on retrouve, en héros récurrents : Jan Parler, constructeur de Saint Guy, qui jeta les bases de Sainte Barbe , Mathias Rejsek , dont le nom reste accroché à la tour Poudrière de Prague, qui voûta ici le choeur de l’église d’arabesques anguleuses , Benedikt Rejt, enfin, dont la signature se dévide au fil  d’une nef aux nervures élégantes semblables à celles de la salle Vladislav du château de Prague et qui apporta à l’ensemble sa science de l’ éclairage indirect, lequel, sustenté de quelques vitraux manquants, contribue à donner à l’édifice une luminosité inattendue.

Prague

 

 

La ville, dans cette lumière mûre et dorée de l’automne, est telle que je l’avais quittée.

 

 

 

 

 

 

On s’y retrouve toujours dans l’ombre de l’église de Tyn et de Jan Hus tandis que les touristes patientent, le regard accroché à l’horloge de l’hôtel de ville,

 

 

 

et que des calèches désuètes tournent autour de la place Namesti.

 

 

 

 

Le pont Charles, la vieille ville, Malà Strana, la rue Nerudova et ces jardins en contrebas du château  d’où l’on embrasse, d’un coup d’oeil, la ville offerte,  j’ai refait mes gammes piétonnes. Je ne sais combien de temps je suis restée, presque en suspension, à goûter les bruits et les chuchotements autour de moi.

Sept heures du soir. La ville était rousse, comme la lune. Ainsi commença mon voyage :   avec ces retrouvailles légères et douces.Photos : S. Lagabrielle. Tous droits réservés

Révolution

 

Ces hommes immobiles place Taksim m’en rappellent un autre…

 

 

 

Chine, Turquie, …. toujours la même réponse

 

 

 

 

Et si la révolution d’aujourd’hui n’était pas dans le mouvement mais dans le  refus, dense, statique et obstiné de l’insupportable et uniforme brutalité des politiques ?

Voyage de mémoire : évocation d’Hélène P. (2)

 

Tant de morts en Syrie et ailleurs… Qu’ auriez-vous pensé de cela, vous, qui aviez, tatouée sur le bras gauche, la folie meurtrière des hommes ?

Je me souviens de ce jour où je vous ai raconté ce voyage à Auschwitz, cette « marche des vivants » entre les deux parties du camp, et  l’amertume que cela  m’avait laissé.

J’avais voulu  « voir »  votre récit.

« Vous êtes déçue » m’avez-vous dit.  Sur le coup, je n’ai pas compris. Je n’avais pas fait ce voyage là pour les paysages. Je m’en étais fait une idée fausse : c’était tout autre chose.

Une curiosité cocardière avait fait traîner notre petit groupe au pavillon français du camp I, récemment inauguré, et cette fameuse marche, en vérité, nous ne l’avions pas faite. Nous avions rejoint Birkenau en longeant des maisonnettes sages, guidés par le bruit.

C’était le jour de Yom Hashoah , de nombreuses personnalités étaient là.

A Auschwitz – Birkenau, j’étais restée à l’orée des murs : étrangère. Difficile de penser dans cette nervosité sécuritaire, cet univers écartelé entre la réalité d’aujourd’hui et celle d’hier, prégnante, de tous ceux dont  les noms s’égrenaient dans la bruine.

L’histoire est une ironie : vous m’avez clairement vue piétinant rageusement de n’être pas « dedans ». Ce dedans-là qui n’avait rien à voir avec le vôtre. Ma colère était une frustration que vous aviez entièrement raison de juger infantile et déplacée.

Vous m’avez répété plus doucement « vous êtes déçue ». Et j’ai fini par comprendre. Je vous ai raconté la fin : j’ai longé, de loin, avec une autre personne, ce qui restait des baraquements – des cheminées  pétrifiées sous un ciel gris – évoqué avec elle d’autres morts qui nous étaient proches et douloureuses et n’avaient rien à voir avec Birkenau.  Des morts que nous avons pleurées avec toutes les autres, suspendues au – dessus de nous, sans mots, face à des policiers, sinistres réminiscences bottées, patrouillant avec leurs chiens.

 Photos : Sylvie Lagabrielle – tous droits réservés

Racines

Il y a d’abord eu celui qui me racontait des histoires avant d’éteindre la lumière, aimait  les laisser inachevées, les préserver pour le lendemain ; puis celui, si blond et mince, qui m’a offert “les histoires comme ça”, dont j’étais amoureuse quand j’avais cinq ans, et qui me lisait “l’enfant d’éléphant”.

Celle qui, d’une jolie écriture nette, précise et presque illisible, consignait mes mots d’enfant sur des cahiers que j’ai encore, celle qui n’a jamais cessé d’être là.

Celle qui me regardait avec tendresse et corrigeait mes copies en regrettant mes brouillons.

Celle qui me fit voyager des jours et des nuits sur une oie géante au-dessus de paysages  familiers, parce que je les avais vus, de près, en voiture, pendant les vacances.

Celui qui avait dit “je ne voyagerai plus qu’en rêve” et avait écrit des épopées en ballon, des paris de 80 jours et des plongées dans le ventre de la terre.

Celui qui parlait de mines et d’ouvriers lointains avec violence et sensualité dans une langue que je croyais connaître et que j’ai redécouverte : âpre, colorée, vivante,  insolente et charnelle sur les hauteurs du Machu Picchu.

Celle qui m’a offert un petit cahier cartonné où j’ai jeté mes premiers essais, mais si intrusive que, pour m’affranchir de son exigence, je me suis tue, longtemps, gardant mes mots comprimés dans un petit encrier au fond de ma tête.

Celui qui écrivait ses routes et déroutes, qui n’a jamais, je crois, été en Afrique – peut-être  avait-il peur, lui, homme de l’écrit, de s’y sentir définitivement étranger (pourtant quel conteur il était !) – qui disait les paysages et les pérégrins comme personne et m’a ouvert des chemins vagabonds, libres et poétiques avec cette autre-là, presque sa voisine.

Celui qui, chemin faisant, me conta l’odyssée dans une langue inconnue.

Celui pour qui Allah était grand et l’Auvergne absolue.

Et puis celle qui, un soir, lors d’un dîner, alors que j’évoquais mes soirées d’écriture, m’a raconté celui – là  aux yeux clairs et tristes, cet écrivain dont elle partageait le sud de silence, de rocaille et de vent, et  parlait couramment la langue subtile et grave, pour l’avoir respirée, comme la vie même.

Illustrations : extraits d’un petit cahier de calligraphies constitué en chemin au Japon. Je ne sais rien de ce que raconte le second texte, qui me fut remis sur une feuille volante, pour éponger l’encre du premier …

Celui qui vient de mourir me dit, peut-être, d’où je suis (songerie sur M.Nadeau)

Pourquoi  écrire ?

Miroir, désir, se mettre en scène, en danger, être aimé, refusé, le vide, le plein, souffrir absolument, espérer absolument, espérer cet œil qui vous reconnaitra, vous fera en  somme,  avant que vous ne sachiez vous-même ce que vous êtes, se perdre en rêve et s’obstiner, s’obstiner, toujours.  J’ai  songé à tout cela en me plongeant dans ce livre  «  Annemarie Schwartzenbach : la quête du réel ».  Collection Voyager avec : Louis Vuitton éditeur et  la Quinzaine littéraire.

Aurais-je osé m’adresser à cet homme- là ?

Non, sans doute. Mais j’aurais tant aimé parler avec lui de légèreté au bord d’un étang.

Voyage de mémoire : évocation d’Hélène P. (1)

 

Je descendais à la station Michel – Ange Auteuil. Ce n’était pas la plus proche de chez vous, mais faire ce petit bout de chemin inutile, c’était aiguiser ma joie. Car vous voir en  était toujours une.

Tout a commencé par le livre d’un auteur tchèque, Patrick Ourednik, que vous aviez offert à ma mère : « Europeana ou une brève histoire du XXème siècle ». J’avais lu ce livre vertigineux d’un trait et vous avais écrit pour partager mes impressions. En fin de lettre, j’avais esquissé l’envie d’une rencontre.

Deux jours plus tard, je recevais un coup de fil : « C’est Hélène, alors,  quand daignerez-vous venir me voir ? ».

Quelque temps  plus tard, nous faisions connaissance sous l’œil amusé de ma mère. Je m’étais assise, sans le savoir, dans le fauteuil que vous vous réserviez d’ordinaire.  Mais ce jour-là, vous ne m’en avez rien dit. Je me souviens qu’une de vos  premières questions, sinon la première, porta sur mes goûts musicaux. Je vous avais répondu qu’il  m’était plus facile de faire la liste de ce que je n’aimais pas et cette réponse vous avait plu. Je l’avais vu à ce fragile sourire qui vous était venu.

Vous étiez petite et  frêle  avec un beau visage régulier éclairé par deux yeux  bleus malicieux. Je ne sais si l’inverse fut vrai, mais vous me fûtes immédiatement familière.

L’après-midi passa, grave et léger. J’y appris cette façon élégante que vous aviez de raconter votre histoire, riche et tragique ;  cette manière de protéger, toujours, votre auditeur,  déclinant d’avance tout ce qui aurait pu ressembler, de près ou de loin, à de l’apitoiement ou de la sensiblerie.

Nous nous revîmes sporadiquement d’abord, puis, assez vite, régulièrement. Surtout après cet incident vasculaire qui vous éloigna définitivement de votre univers  pour celui, confiné,  d’une maison de retraite. Ce n’était pas un lieu pour vous et nous le savions toutes deux.

 

(Photos S. Lagabrielle : tous droits réservés)

Calanques

 

A Marie-Claire C.

La beauté fut moins dans le mouvement que dans le moment, cette somme de hasards venus s’ajuster là dans des paysages secs et pelés.

 

Je voudrais dire ici la pierre dressée en volutes zébrées de vent, ces crinières minérales immobiles, ces aiguilles fragiles et ces cols au nom comme des cris d’oiseaux .

 

Je voudrais dire les voiliers, au loin, fragiles larmes d’écume, la mer intense, le vent qui nous couche, les cuisses raides au matin et nos corps enrayés s’étirant à l’unisson sous l’œil des badauds.

 

Je voudrais dire le ciste, l’aphyllante et le romarin en un bouquet improbable, les criques azur, les rires dévalant les pentes rêches et lancés dans la nuit.

 

 

 

Je voudrais dire enfin, le petit miracle de ces trois jours… avec en fil d’ Ariane  le sourire  de celle par qui tout commença.

(Photos Frédéric D sur le site http://photos-provence.fr)

Guatemala – Santa Clara

Lorsque nous sommes passés à sa hauteur, ils nous a fait signe de rentrer dans son petit atelier.  Nous n’étions pas les premiers, ni les derniers sans doute. Son  visage était mobile et souriant et ses mains fines avaient la légèreté des oiseaux. Je me souviens d’une conversation un peu décousue,  d’images flottant au dessus de l’Atlantique. Sa curiosité d’un monde qu’il n’aurait pas l’occasion d’éprouver  était gaie et brouillonne.

 

Tandis qu’il parlait , la navette du métier à tisser dansait sous ses doigts , révélant, peu à peu, des motifs complexes et vifs. Je suis sortie avec une pièce de tissus que j’ai toujours. Le fil de nos échanges s’est perdu, mais je peux encore en sentir la chaleur.

 

 

 

 

 

 

Dans ma mémoire traînent aussi des impressions floues et enfantines. Celui – ci, âgé de 6 ans à peine, a  des allures de maquignon. Les pensées de celui – là vagabondent dans l’ombre de son copain.

 

 

 

 

Tout à Santa Clara m’a semblé suspendu, éphémère : cette quiétude ludique, le bureau de poste aux murs jaunes, les cris et les rires des gamins jouant sur la place principale.

 

 

 

 

 

 

Les soldes des militaires étaient affichées à la mairie. L’écriteau ne prenait pas en traitre. Combien avaient – ils signé ?

Photos S.Lagabrielle : pas de quoi pavoiser …il n’y en a qu’une seule de potable.