2022 : entre emmerdements et absurdie

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Dessin de Claude Ponti

Une semaine et déjà 2022 promet.

« Moi, je ne suis pas pour emmerder les Français, je peste toute la journée contre l’administration quand elle les bloque. Eh bien là, les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder ! Et donc on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie », puis un peu plus loin « « Quand ma liberté vient menacer celle des autres, je deviens un irresponsable. Un irresponsable n’est plus un citoyen », déclare le Président à un panel d’intervieweurs.euses sélectionné(e)s par le journal Le Parisien. En pleine discussion du projet de loi introduisant le pass vaccinal, la phrase a fait mouche : au Parlement, on s’insurge, on s’invective – « un président ne devrait pas dire ça » (ou pas comme ça)-, on « stratégise » derrière les rideaux pour ralentir les débats … et on y arrive.

En face, rien de très nouveau, la majorité rame pour justifier les sorties présidentielles, témoin cet aveu curieux d’Aurore Bergé : « Normalement cette interview d’Emmanuel Macron programmée aujourd’hui n’aurait pas dû sortir pendant le débat PassVaccinal puisqu’on aurait dû voter hier ».

Je peine à ne pas éclater de rire : il aurait été loisible au Président de demander au journal de retarder la publication de la chose ou de l’amender plus qu’il ne l’a fait (très à la marge si j’ai bien saisi), à écouter ici (si vous avez la patience) :

https://www.france.tv/france-5/c-a-vous/c-a-vous-saison-13/2986871-invites-david-doukhan-olivier-beaumont-et-thierry-breton.html

Le journal tempère sur RTL : « Dans notre panel, il y avait deux professionnelles de santé, une infirmière et une cadre qui travaille dans les Ehpad. Ces soignantes sont arrivées à l’Élysée exsangues, épuisées par deux ans de crise. Cette fatigue, elles l’ont exprimée devant le Président de la République et elles lui ont fait part de leur impatience vis-à-vis de ceux qui refusent de se faire vacciner ». C’est à ce moment là qu’Emmanuel Macron aurait eu cette phrase sur « emmerder les non-vaccinés ».

Il n’y aurait donc pas de quoi fouetter un chat, c’était une réaction cash et spontanée face à des personnes exténuées. Une journaliste de l’émission C à vous, voir la vidéo citée plus haut à partir de 15’05, s’est cependant intéressée aux 7 intervieweurs.euses du Président. Il en ressort que les intéressé.e.s avaient de nombreux intérêts communs, en particulier autour d’Emmanuel Macron, que l’une d’entre iels avait travaillé pour un homme politique ayant soutenu Emmanuel Macron et qu’un des « intervieweurs » d’un jour était lui dans un environnement familial très « pro-macron »…

Cela suffit-il à disqualifier l’exercice présidentiel ? Sans doute pas, mais il confirme, s’il en était encore besoin, que l’on finit toujours par tomber du côté où l’on penche et notre Jupiter ne nous a guère épargnés sur ce point depuis le début de son mandat. Après « les gens qui ne sont rien » et son semblant de mea culpa ; les « Gaulois réfractaires » et son semblant de mea culpa ; le « pognon de dingue » et son semblant de mea culpa ; le « je traverse la rue » … et les déclarations larmoyantes sur son « j’ai appris à aimer les français » (il faudra lui dire un jour qu’il est vraiment piètre acteur), nous le revoilà tout fringant dans la provocation.

A- t – il véritablement pris un risque ? Aucunement, la plupart de ceux qui s’insurgent n’aurait pas voté pour lui … Mais qui aime bien châtie bien et puis .. une petite brutalité de temps à autre distrait … de bien des choses.

A vrai dire, la petite sortie sur la citoyenneté me chiffonne davantage. Et je suis d’accord (moins avec le reste) avec le journaliste Patrick Cohen pour dire qu’en l’occurrence Jupiter semble confondre (à dessein ?) citoyenneté et civisme, la première englobant certes le second mais se traduisant aussi par certaines prérogatives, dont … le droit de vote. Pour ceux que cela intéresse, un petit instantané de la citoyenneté aujourd’hui : https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/quest-ce-quetre-citoyen-aujourdhui

S’acheminerait-on sous couvert de cette petite phrase vers l’institution d’une forme de crédit social à la chinoise par le biais du pass vaccinal ? Je pose ça là sans jugement.

En attendant, je suis plus que dubitative, et je ne suis pas la seule, sur les mesures prises pour enrayer la pandémie et sur la hausse exponentielle des contaminations.

Sur le premier point je suis assez raccord avec le point de vue exprimé ici :

http://noslendemains.fr/restrictions-anti-omicron-en-absurdistan-le-parti-den-rire-recrute/

Sur le second, observant, outre la réduction de leur durée de validité, que les tests, devenus payants pour les personnes majeures non vaccinées et sans ordonnance, représentent un sacré budget – 44 € minimum pour un test PCR, 22 € pour un test antigénique et 12,90 € pour un auto test -, à quoi s’ajoute le fait que le « vaccin » n’évite pas d’être contaminé ou contaminant, je me demande, dans le contexte d’une population cible majoritairement vaccinée, si le sombrero dont on coiffe les non-vaccinés n’est pas un peu grand (pour ceux qui se demanderaient : je suis vaccinée 3 doses). Par ailleurs, la pénurie de tests à court terme n’ayant rien d’une hypothèse d’école, quel nouveau discours va-t-on nous sortir du chapeau ?

Certaines déclarations du ministre de la santé lors de la discussion parlementaire ne sont pas sans inquiéter, sachant que, jusqu’ici, ce Gouvernement en matière sanitaire s’est souvent déjugé.

Ainsi, « nous n’envisageons évidemment pas d’empêcher l’accès aux soins des personnes non-vaccinées, même si de plus de Français s’interrogent sur ce que la collectivité doit consentir au bénéfice de celles et ceux qui refusent le vaccin » a déclaré Olivier Véran, oubliant au passage la destruction méthodique de l’hôpital public initiée via l’introduction de la T2A, chère à son patron J. Castex, responsable autant sinon plus que le virus du burnout soignant actuel et de l’absence suffisante de lits et de personnel.

Le tri des patients étant enclenché dans certains centres hospitaliers, cette étrange tribune d’un pourtant défenseur de l’hôpital public, lui donnera-t-elle des gages ?

https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/01/02/covid-19-les-non-vaccines-devraient-pouvoir-dire-s-ils-souhaitent-ou-non-etre-reanimes-estime-le-professeur-grimaldi_6107912_3244.html

Fallait-il lancer ce débat et, si oui, en ces termes ?

Qui emmerde qui ? s’interrogeait G. Attal. Il y aurait, en matière d’échanges de balles, de quoi remonter aux origines du tournoi de Roland Garros.

Je n’ai jamais été subjuguée (c’est peu de le dire) par les qualités humaines de notre Président mais force est de lui reconnaître ce talent particulier de brouiller l’écoute (tant qu’à être vulgaire …les amateurs de contrepèterie comprendront).

Dans le même temps (sic) :

– l’absurdie n’est pas l’apanage de la politique sanitaire française : https://www.ouest-france.fr/economie/entreprises/lufthansa/la-compagnie-lufthansa-devra-effectuer-18-000-vols-presque-a-vide-pour-conserver-ses-creneaux-7576305 ;

-les consommateurs, vaccinés complets (et pourvus d’un masque FFP2 si possible) pourront s’étourdir en s’agglutinant devant les étals … au risque de se contaminer tant la « protection vaccinale » conduit souvent à baisser la garde sur les gestes barrières (n’est-ce pas M. Castex ?) : https://actu.fr/economie/date-duree-regles-sanitaires-tout-savoir-sur-les-soldes-d-hiver-2022_47688417.html;

Quant aux migrants, en pleine surenchère anti-immigration, peu de chances que leur situation change au cours de la présidence française de l’UE.

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2022, peut-être la fin de la pandémie mais sûrement pas celle des emmerdes.

Inventaire à la Prévert amer

Il y a des jours l’écriture devient difficile. Et je ne me sens pas chroniqueuse agréée. Alors, dans ce petit inventaire très subjectif de ces dernières semaines, nous avons :

1/ 27 vies englouties au large de Calais et des tentes qu’on lacère. Sur tout le littoral, de nombreuses associations et habitants viennent en aide aux migrants. Mais la politique migratoire ne change pas : lutte contre les points de fixation et « militarisation » de la frontière. Malgré des conditions de vie indignes et les risques encourus, les candidats à la traversée s’entêtent. La réunion des ministres de l’Intérieur européens à Calais s’est achevée sur un objectif : renforcer la lutte contre les réseaux de passeurs. L’amélioration des conditions de vie pour les exilés n’a pas été abordée. Tout va bien …

2/ Un Président qui renoue le contact avec un dirigeant, Mohammed Ben Salmane pour ne pas le nommer, qui porte une lourde responsabilité dans l’un des meurtres les plus cruels de la période récente – et l’un des mieux documentés. La realpolitik l’a emporté ; la logique stratégique et économique aussi.

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/12/03/rafale-aux-emirats-treize-ans-de-negociations-pour-un-contrat-record_6104569_3210.html

Certes, il y a bien cette plainte …qui s’enfoncera probablement dans les sables du temps.

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/12/03/une-plainte-en-france-vise-les-dirigeants-des-emirats-arabes-unis-et-de-l-arabie-saoudite_6104581_3210.html

3/ Un nouveau variant nommé Omicron qui arrive, si j’ose écrire, à pic pour justifier de nouvelles restrictions qui ne sauraient tarder. Alors que son émergence plaide pour une levée des droits de propriété intellectuelle et le transfert de technologies sur les vaccins, traitements et tests anti-Covid, la logique financière risque fort, là encore, de l’emporter. A entendre les déclarations de certains producteurs de vaccin à Arn messager nous voila partis pour la mise en chantier de produits sur mesure dont les pays riches seront les premiers bénéficiaires. De quoi provoquer la juste colère des chercheurs sud africains qui ont joué franc jeu.

https://www.lindependant.fr/2021/12/01/egoistes-et-hypocrites-quand-le-chercheur-qui-a-decouvert-le-variant-omicron-charge-les-occidentaux-9963520.php

4/ Une primaire à droite qui voit émerger (les résultats ne sont pas définitifs à l’heure où j’écris mais la chose est tout de même préoccupante) un candidat proposant, entre autres choses sympathiques, la création d’un « Guantanamo à la française » afin d’enfermer « les cas extrêmement graves » qui nécessitent, selon lui, « des mesures d’exception avec un centre de rétention dédié » et d’un permis à points pour les migrants. Alors que, selon ce sondage (il est vrai qu’ils varient tant qu’est bien fol qui s’y fie, mais bon c’est juste pour illustrer ….), l’immigration ne semble pas constituer un thème prioritaire nous allons nous en manger pendant des mois et des mois jusqu’à la nausée (si ce n’est pas déjà le cas).

La raison ? Ne pas se laisser distancer sur la thématique par un candidat, pitoyable mais lancinant sur certaines chaines d’infos, dont l’entrée en campagne s’est avérée pour le moins ratée.

5/ Un ministre des outre mer qu’on a bien fait de nommer à ce poste pour calmer les Guadeloupéens (encore que je pense qu’il serait tout aussi odieux dans l’exercice de quelque mandat que ce soit). « Le ramenard et la manière » titre le Canard enchaîné dans le portrait qu’il tire de lui. Ramenard oui, mais la manière … jugez vous mêmes.

…et peut-être un préfet contestable décoré de la légion d’honneur traînant quelque part.

Cela ne vous donne pas envie d’hiberner, vous ?

Où en sommes nous ?

C’est la question à laquelle s’est attelé E. Todd dans un livre que je n’ai pas encore lu.

Je ne l’imiterai pas ici mais l’actualité récente donnerait presque envie de faire un petit bilan personnel.

Le récent écroulement du viaduc de Gênes m’a ramenée à une série d’émissions consacrées à l’effondrement sur le site « Arrêt sur images ».  Je me suis tout d’abord dit qu’il s’agissait d’un sujet bien grave pour une période où l’on se voudrait plus futile. Mais à la réflexion …

Effondrement économique, écologique, démocratique… ?  Notre monde en est-il là ?  Ou est-il simplement « en crise » ? Allez savoir. Sur la démocratie, je ne suis guère optimiste, surtout chez nous où le présidentialisme de la 5ème République s’est trouvé renforcé par la réduction du mandat du Président à 5 ans et l’inversion des calendriers des élections. Chaque projet de loi qui passe, mal ficelé pour celui qui m’occupe en ce moment (c’est peu de le dire), est voté sans coup férir par une majorité qui n’a même pas besoin de se compter.

Mais revenons à Arrêt sur images.

La première émission m’a fait découvrir une discipline dont j’ignorais l’existence :  la collapsologie.

Selon le site http://www.collapsologie.fr, la collapsologie est « l’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition et sur des travaux scientifiques reconnus » (Servigne & Stevens, 2015). Son objectif est de nous éclairer sur ce qui nous arrive pour pouvoir discuter sereinement des politiques à mettre en place.

“Dans nos sociétés, très peu de gens savent aujourd’hui survivre sans supermarché, sans carte de crédit et sans station-service. Lorsqu’une société devient “hors-sol”, c’est-à-dire lorsqu’une majorité de ses habitants n’a plus de contact direct avec le système-Terre (la terre, l’eau, le bois, les plantes, etc.), la population devient entièrement dépendante de la structure artificielle qui la maintient dans cet état. Si cette structure, de plus en plus puissante mais vulnérable, s’écroule, c’est la survie de l’ensemble de la population qui pourrait ne plus être assurée.” (Servigne & Stevens, 2015:125).

Tout cela fait un peu froid dans le dos  mais l’effondrement de la civilisation industrielle est – elle  LA catastrophe ? Celui-ci a quelques objections sur le sujet.

Moralement notre belle civilisation industrielle me semble soluble (chez les pays occidentaux) dans un individualisme et un populisme déprimants. L’Europe, pour ne citer qu’elle, est en train de pourrir par la tête.

« Il a fallu 3 jours de négociations entre 6 chefs d’Etat pour décider d’accueillir… 141 personnes dont 60 en France. Pas de quoi pavoiser », twitte celui-ci.

Je ne sais quelles sont les conclusions d’E.Todd mais, pour sûr, l’heure n’incite pas à la rêverie.

Pendant ce temps,  la faucheuse continue son oeuvre. Respect Aretha

Un siècle technicien

Ayant, récemment, à commenter une loi sur la protection des données personnelles mettant en phase notre droit avec un règlement européen sur la question, je suis retombée sur cette problématique des décisions administratives susceptibles d’être prises de façon « automatisée », c’est à dire ayant pour fondement un algorithme. La loi se veut rassurante : aucune décision de justice impliquant une appréciation sur le comportement d’une personne ne peut avoir pour fondement un traitement algorithmique.  Si j’osais, comme disent les Suisses, je ferais remarquer que présenter une demande quelle qu’elle soit témoigne d’un « comportement ».  Mais, là est le hic,  pour ce qui est des décisions non-judiciaires (par exemple celles produisant des effets juridiques à l’égard d’une personne ou l’affectant de manière significative : le droit à un minimum social, par exemple ?)  le principe comporte pas mal d’ « assouplissements » qui n’ont pas inquiété le Conseil constitutionnel (à vrai dire, de nos jours, on se demande bien ce qui peut le secouer un tant soit peu, voir plus bas quand même).

Malraux affirmait que le XXI ème siècle serait religieux  Reste à s’accorder sur la religion. Vu de ma lucarne, il me semble que, pour des raisons de rentabilité, on rogne aussi sur le temporel, la relation entendue comme ce qui nous lie. A entendre, par exemple,  cette collègue  raconter ses discussions avec son médecin, je me dis que l’homme est en passe de s’aligner sur la neutralité froide de la machine : « j’ai respecté le protocole à la lettre. Que peut-on me reprocher ? »

Plus que jamais, alors, je pense à Jacques Ellul, qui fut mon professeur, et dont j’ai précieusement gardé toutes les interventions pendant ma formation, en particulier celle sur la technique.

Madame Wikipedia fait sur ce thème un résumé assez fidèle de sa pensée : la technique, selon Ellul,  n’est plus un instrument docile, un simple moyen : « elle a maintenant pris une autonomie à peu près complète à l’égard de la machine (…),  obéissant à ses propres lois, elle est devenue le principe d’organisation de toutes nos sociétés. Par conséquent, il est erroné de ne voir en elle que le moyen de nous libérer des servitudes imposées par la nature : elle est sans doute cela mais elle est aussi la source de nouveaux types de servitudes ».

« Le phénomène technique peut se définir comme la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace », écrivait-il. , » Mais s’il en est ainsi, c’est parce que la technique est « à la fois sacrilège et sacrée » : l‘invasion technique désacralise le monde dans lequel l’homme est appelé à vivre. (…) L’ homme, ne pouvant vivre sans sacré, reporte son sens du sacré sur cela même qui a détruit tout ce qui en était l’objet : la technique ».

Le lien avec ce qui précède est ténu, mais bon :  le Conseil Constitutionnel, à propos des passeurs de la vallée de La Roya, distrait d’une sieste plus que décennale, s’est souvenu du mot « fraternité », dont le sens s’est perdu,  autant que celui de ses voisines « égalité » et « liberté » sur les frontons de nos édifices publics. La formulation alambiquée de la Juridiction suprême contribue à atténuer la portée de son rappel à la loi, tellement d’ailleurs que notre Collomb national n’y a vu aucune contradiction avec ses vilénies.

Combien de définitions et autres acceptions la machine a – t – elle stockée de ces mots là sur son disque dur ?

En ce qui nous concerne, lamentables humains peu à peu convertis « à l’insu de notre plein gré » et « en même temps »  à un individualisme  surligné  (ah ! la perspective d’être un jour millionnaire !), à l’immédiateté et à une « profitabilité » assortie, elles s’effacent de notre carte mémoire.

vendredi climatique

La Normandie, le Cotentin et la région parisienne sous la neige : extrait d’une image acquise par le capteur MODIS du satellite Terra le 14 mars 2013.
Crédit image : NASA / GSFC MODIS Rapid Response

Obnubilés par le réchauffement climatique et son cortège récent de pluies languissantes, nous voilà désemparés par ce réveil du général hiver. Saisis, immobilisés, déboussolés, paralysés. Les avions et les trains tournent au ralenti, les bus sont  aux usagers absents. Les effectifs dans les bureaux fondent, l’éloignement contraignant un certain nombre à rester chez eux. Les autres s’essaient aux glissades contrôlées dans les rues. Des photos de villes et de paysages enneigés déferlent sur facebook. Il est vrai que cette blanchitude est belle à regarder … car le ciel n’est pas encore tombé à hauteur d’yeux  (Je me souviens d’un séjour chez des amis allemands pendant lequel il avait neigé sans discontinuer. On n’y voyait pas à dix mètres et ce confinement dans un coton persistant avait quelque chose d’angoissant … enfin pour moi. Soudain ne presque plus rien voir du monde autour de soi ….).

Par suite des intempéries ….  j’imagine la litanie dans les stations de métro (que je ne fréquente plus guère, travaillant près de chez moi), les gares, les aéroports ou les services des entreprises. La mienne n’échappe pas à l’épidémie :  « Suite aux intempéries de ce jour, plusieurs services ne pourront être assurés correctement. La société prestataire pour notre standard n’a pu intervenir pour l’ouverture et la fermeture de celui-ci, aussi X assure les appels depuis ce matin. Le standard fermera à 16 h15 ce jour exceptionnellement. La poste n’assurera pas l’enlèvement du courrier. Le personnel de ménage interviendra dans vos bureaux plus tôt qu’habituellement, vers 16h30-17h00 « .

Outre atlantique, notre désorganisation consécutive à quelques centimètres de neige amuse.

Petit exemple pour égayer ce billet (la video date de 2013 année pendant laquelle  nous avons subi un autre épisode neigeux …que j’avais oublié).

J’ironise par procuration, mais nos petits déboires n’ont rien à voir avec la situation des migrants et des sans – abri, vous avez ces gens qui, à en croire certains imbéciles, ont choisi de vivre dans la rue ou plutôt de mourir de froid, en l’occurrence. Avec les compliments de Jupiter et son zélé vizir intérieur.

Par suite des intempéries … quel bilan dans les rues ?

Le Monde, pour l’heure, lance un appel à photos … « Vous vivez dans un département sous la neige ? Les routes que vous empruntez sont recouvertes de verglas ? Vous êtes bloqué dans un aéroport ? Envoyez vos plus belles ou plus insolites photos à l’adresse e-mail photoslemonde@gmail.com. Merci de préciser la date et le lieu de la prise de vue. »

Je ne sais si l’on peut classer le migrant ou le SDF congelé dans le beau ou l’insolite…En tous cas ils ne me paraissent pas bienvenus dans la proposition.

Sur le front des idées, le froid domine aussi en Europe.  En Autriche, l’extrême droite fait son trou obtenant trois ministères régaliens : la défense, l’intérieur et les affaires étrangères. En Allemagne, elle entre au Bundestag. La Tchéquie, elle, réélit un président pro-russe, pro-chinois et anti-migrants, jumeau sur ce dernier point du premier ministre Hongrois. La Pologne adopte une inquiétante loi sur la Shoah. Sans revenir sur la politique migratoire de notre gouvernement….

Et pendant que je frissonne en gris et noir, vous savez quoi ? Il a aussi neigé sur Tokyo.

 

Hiroshige Utagawa (1797-1858)
Oi (47ème étape)
Série des 69 étapes du Kisokaidô
(C) RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Mathieu Rabeau

Europe ?

« Repoussés en Hongrie, de plus en plus de migrants et de réfugiés vont vers la Croatie. »
La parenthèse enchantée n’aura duré qu’un temps minuscule. Nous revoilà dans le calcul barbelé.
Je me souviens de ce voyage entre Lafayette et Miami en bus Greyhound.  Ma voisine était d’humeur bavarde. Nous avons commencé en anglais et, très vite, poursuivi en espagnol.
Elle venait du Nicaragua,  avait acquis la nationalité américaine, et en avait après tous ces mexicains  et autres sud-américains qui essayaient, clandestinement, de franchir la frontière.
Comment était-elle entrée aux USA ? Je n’ai pas pu le savoir. Sa famille proche était encore au Nicaragua et elle espérait les faire venir. Ce mélange de solidarité familiale et de xénophobie était un peu curieux.
Nos sang-mêlés hexagonaux les plus emblématiques, à savoir MM. Valls et Sarkozy, ne sont pas loin de cette configuration là.  Fermés aux autres puisqu’intouchables désormais.
Quant à A. Merkel, son nom a donné naissance à un autre mot : merkeln …en gros tergiverser, ne pas prendre de décision :  en quoi elle ne peut que se trouver des affinités avec notre petit père Queuille version 2012-2017.
« Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre. »
Sauf que…pour reprendre la détestable image plombière de notre ex-président, l’eau trouve toujours sa route. Raisonner quotas, en prônant la libre circulation par ailleurs  est une équation devenue insoluble. Notre Europe est plus performante sur la normalisation de l’épaisseur de la tranche de jambon que sur l’imagination de l’Europe elle -même. Mais, au fond, pour être juste, il n’a jamais été question que de marchés, jamais d’hommes.

à propos d’image

 

 

vintimille-tt-width-604-height-403-bgcolor-000000 - copie (1)

 

A votre avis qu’est-ce ? une sculpture ? une installation ? Non ? Alors autre chose ?  On décadre, on recadre, on resserre, on floute, on leurre, même de manière minable comme je viens de le faire. Je ne suis pas sûre que l’angle original soit celui qui suit. Mais en plan plus large, voilà ce qui était :

 

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C’était avant Alyan Kurdi. Quand on laissait l’Italie se débrouilller. Ils sont vivants mais parqués sur des rochers du côté de Vintimille. Quelques jambes mais pas de visages. Recroquevillés dans des couvertures de survie, ils n’ont plus qu’une existence informe, définitivement chosifiée. La prise de vue accentue leur impasse. Ils sont vivants et sans horizon.

C’était avant Alyan, avant les grandes résolutions, quand il n’était pas question d’accueil. C’était avant. A ce moment là, l’heure était à la défausse, sur le voisin, sur le hasard et sur la tragédie.

Pourquoi cette photo m’a-t-elle frappée plus qu’une autre ? C’est le mystère du regard. Ce trou dans l’uniformité visuelle. Ce qui s’engage dans le fait de regarder. Pourquoi un petit garçon devint-il un symbole de notre faillite humanitaire et pas ces échoués – là, et, avant eux,  tous ceux entassés sur des bateaux d’infortune, tous ceux, jetés depuis des années sur les routes par notre inconséquence ?

Certains éditorialiseront un jour doctement sur la photo d’Alyan, dépassant la raison simple liée à la jeunesse de l’enfant (combien d’autres de son âge restés dans les angles désertés de la presse sont-ils morts ailleurs, pris dans des conflits auxquels nous ne sommes pas étrangers ?), à la position de son corps si proche d’un petit endormi.

Pour moi, c’est cette photo là qui me poursuit … avant que d’autres ne la chassent. Des vivants, ni les premiers, ni les derniers sans doute, saisis comme on le ferait d’une décharge à ciel ouvert.