S’adapter

Même eux !

« Au commencement était » des David Graeber et Wengrow. C’est décidément un bouquin passionnant, si foisonnant, si savoureux, que j’avance tout doucement dans sa lecture. Me voici à la fin du chapitre intitulé « Dégeler l’âge de glace » où l’on apprend que, selon les récits que livrent les données archéologiques, « tout au long de la période glaciaire, marquée par de forts contrastes saisonniers, nos lointains ancêtres ont vécu une existence très similaire à celles des Inuits, des Nambikwaras (peuple installé au nord-ouest du Mato grosso au Brésil) ou des Crows (indiens des grandes plaines d’Amérique du Nord). Apparemment guidés par les sentiment qu’aucun ordre social n’est jamais fixé ni immuable, ils ne cessaient d’en changer, bâtissaient des monuments qu’ils finissaient par abandonner, laissaient se développer des structures autoritaires à certaines périodes de l’année pour mieux les démanteler à d’autres (…) Pourquoi Homo Sapiens qui passe pour le plus sage des grands singes a-t-il laissé s’installer des systèmes inégalitaires, rigides et permanents après avoir monté et démonté des structures hiérarchiques pendant des millénaires ? »

Bonne question que la suite du livre (qui m’attend) s’attache à explorer mais qui résonne étrangement à mes oreilles en cette période pandémique.

Or donc, Jean Castex annonça l’entrée en vigueur du pass vaccinal au 24 janvier 2022 sans exagérément s’encombrer du fait que le Conseil constitutionnel, saisi d’un recours portant notamment sur la conformité à la Constitution des dispositions transformant le pass sanitaire en pass vaccinal et excluant, en particulier, la possibilité de présenter, en lieu et place, le résultat d’un examen virologique ne concluant pas à une contamination à la Covid 19 ou (sous réserve d’exceptions à définir par décret) un certificat de rétablissement à la suite d’une contamination à la Covid 19, n’avait pas encore rendu sa décision.

Le recours des députés, le plus intéressant juridiquement à mon sens, s’appuyait sur une décision rendue en août 2021 (https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/2021/2021824DC.htm ) par le même Conseil à propos du pass sanitaire dans laquelle ce dernier – observant que les dispositions relatives à ce pass, susceptibles de limiter l’accès à certains lieux, portaient atteinte à la liberté d’aller et de venir et, en ce qu’elles étaient de nature à restreindre la liberté de se réunir, au droit d’expression collective des idées et des opinions – avait opéré un strict contrôle de proportionnalité entre l’objectif de valeur constitutionnelle de protection de la santé et le respect des droits et libertés rappelé ci-dessus.

Dans sa décision rendue hier, le Conseil constitutionnel, tout en confirmant que les dispositions qui lui étaient soumises portaient atteinte à la liberté d’aller et de venir, à la liberté de se réunir, au droit d’expression collective des idées et des opinions, les valide au nom essentiellement de l’objectif de protection de la santé face à l’épidémie de Covid-19 et du fait qu’il ne lui appartient pas de déterminer si l’objectif ne pourrait pas être atteint par d’autres voies, notant, comme en passant, qu’il devra y être mis fin sans délai lorsqu’elles ne seront plus nécessaires et qu’une limitation possible de leur application jusqu’au 31 juillet 2022 est prévue.

On sait ce qu’il en a été de la date limite d’application du pass sanitaire…Entretemps, également, la gratuité des tests a été supprimée pour les non-vaccinés ce qui laisse à penser, compte tenu de leur prix unitaire et de la faible durée de leur validité (24 heures), que ces derniers n’y recourent plus ou peu. Ce qui n’aide pas à clarifier le paysage sanitaire.

Au fond, dans toute cette affaire, ce qui me chiffonne n’est pas tant la décision rendue hier, mais, vu les réserves émises par le Conseil dans sa décision relative à la mise en place du pass sanitaire, l’espèce d’apathie qui me semble entourer celle relative au pass vaccinal, les arguments développés par la « Haute Juridiction » pour justifier sa position semblant intéresser davantage que sa nature même.

Un peu comme si une sorte de fatalisme juridique vis à vis des décisions de cette instance comme celle du Conseil d’État (par exemple, à propos de la réforme de l’assurance chômage) s’installait insidieusement : rien à attendre vraiment, de toutes façons « ils » vont valider … reste à savoir comment.

Alors, à l’instar des auteurs cités ci-dessus, je me demande comment on en est arrivé là.

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On verra si la citation se vérifie « pandémiquement » devant la pétaudière que représente la gestion de la Covid. Difficile de suivre quand, notamment :

– les cas d’Omicron continuant d’augmenter dans le monde, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) se prononce contre l’interdiction des voyages internationaux et la vaccination obligatoire pour entrer dans les pays, invoquant l’inefficacité de telles mesures pour enrayer la propagation du variant Omicron : https://news.un.org/fr/story/2022/01/111

– on laisse entendre que la propagation d’Omicron pourrait ralentir avant d’apprendre que celui-ci ne constitue qu’un « lignage » de virus et connaît déjà des sous-variants, le dernier pudiquement nommé BA-2, devenu majoritaire au Danemark. «Ce qui nous a surpris, c’est la rapidité avec laquelle ce sous-variant, qui a beaucoup circulé en Asie, s’est installé au Danemark», a déclaré vendredi, l’épidémiologiste Antoine Flahault. «Le pays attendait un pic des contaminations à la mi-janvier; il ne s’est pas produit et peut-être est-ce dû à ce sous-variant, qui semble très transmissible mais pas plus virulent» (que le variant originel) ;’

– qu’on ne sait plus ce qu’il faut considérer comme un « schéma vaccinal complet » sachant que le vaccin même administré 3 fois ne prévient ni contre l’infection (atténuée semble-t-il) ni n’empêche le vacciné de contaminer.

et j’en oublie sûrement, entre là où on lâche du lest et là où l’on visse …sans parler des futurs JO d’hiver chinois sous tension covidique.

Le variant Omicron provoque un effet domino.

Au fond, ce virus (sans compter ses déclinaisons connues et à venir), par sa permanence – nous en sommes à la troisième année (2020, 2021 et maintenant 2022 …je suis gentille car les premières contaminations en France remonteraient à fin 2019 – nous ramène à une certaine stérilité conceptuelle, une absence de raisonnement du pouvoir. Une « complexification alliée à une spécialisation » si pointue qu’elle échapperait à l’entendement justifierait de confier des missions étatiques à des cabinets de conseils privés très onéreux et peu au fait (à supposer qu’ils s’en préoccupent) de nos structures administratives et sociales (disons, pour être charitable, somme toute, incompétents … ou à l’Ouest ce qui ne diffère pas tellement) partant de ce principe peu démontré (et assez largement démonté) que le privé fait toujours mieux que le public en termes de coûts et de services. Je vous laisse, pour le compte, apprécier le gloubi-boulga indigeste et louvoyant de cette ministre qui lit, laborieusement, une réponse confiée par ses directeurs de cabinet (si 10 minutes vous paraissent interminables -et je ne vous en voudrez pas- commencez vers 4,59 minutes).

Quand les mots ne sont que discours creux et n’ont plus d’autre fonction que d’essayer de remplir du vide, comment s’étonner de la montée d’une lassitude colérique ?

Alors, j’en viens à souhaiter que l’ingéniosité vis à vis du pouvoir de nos lointains ancêtres ne se soit pas définitivement perdue, qu’elle reste quelque part engrammée dans nos circonvolutions cérébrales.

« Il faut s’adapter », nous dit-on, mais pourquoi pas hors des sentiers balisés ?