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En cette période martiale et sécuritaire, où le politique joue du menton, être irrespectueux ne redevient-il pas urgent ? C’est la question qui m’est venue lorsque, hasard du ménage, je suis retombée sur cette compilation d’articles de Claude Julien, publiés dans Le Monde Diplomatique, intitulée « Le devoir d’irrespect ». Mais de quel irrespect s’agit-il ? Sans doute celui prôné par Claude Julien est-il plus exigeant et plus austère que celui de PIerre Desproges. Le texte qui suit, qui reprend l’intitulé du livre, mériterait une reproduction intégrale trop longue pour un modeste blog mais j’ai envie de partager ces extraits là, histoire de méditer sur ces temps qui sont les nôtres.
« Fuyant tout affairisme et tout arrivisme, se consacrant exclusivement à son art, il (celui qui écrit) peut choisir de se retirer loin du bruit et de la fureur qui trop souvent troublent la vue, brouillent l’entendement, paralysent la réflexion. Ce monde trépidant, grisé de sa propre fébrilité, a tôt fait de condamner pareille retraite : vouloir ainsi s’abstraire des remous et des tempêtes, dit-on, serait trahir la fraternelle solidarité des hommes, abandonner à leur sort tragique les victimes des crises qui déchirent la planète, peut-être les enfoncer davantage dans leur drame de faim, d’humiliation et de sang.
Mais combien d’intelligences et de talents – chefs de parti ou d’entreprise, penseurs et écrivains, ingénieurs et savants, artistes et technocrates –, follement engagés dans les tourbillons de la vie moderne, ont préparé, provoqué ou aggravé les drames qui leur fournissent ensuite matière à tant d’exhortations ou de lamentations ?
(…)
En dehors du contemplatif, moins détaché qu’on ne le croit, et de l’ambitieux, fourvoyé, il reste un seul autre modèle possible : celui de l’intellectuel qui ne se propose pas de laisser un nom dans les chroniques, qui n’a même pas l’illusion de peser sur l’évolution des idées et des événements. Et qui malgré tout se bat, fût-il convaincu d’avance de perdre son combat. On le dira modeste, désintéressé : c’est pourtant lui qui atteint les sommets de l’orgueil et de la plus haute ambition, alors que tant d’autres s’égarent dans les marais d’une banale vanité. Pis : on le dira idéaliste, rêveur, accroché à une chimère, alors que, dédaignant la mousse qui pétille dans les salons, il s’attache à des réalités que les hommes de pouvoir ne savent pas ou ne veulent pas voir.
(…)
Il est grand temps de procéder à des révisions radicales si l’on veut conserver ce à quoi nous sommes le plus attachés : libertés individuelles et publiques, pluralisme philosophique et politique, mode de vie, etc., toutes choses qui seraient irrémédiablement compromises si l’on s’agrippait à leurs formes extérieures plus qu’à leur contenu, à leurs apparences plus qu’à leur signification.
Sans doute est-ce être conservateur que de refuser les miroitements de nos sociétés pour aller à l’essentiel, de dénoncer l’optimisme des promesses qui ne peuvent être tenues, de montrer les dangers sur lesquels les gouvernements sont étonnamment discrets, de contester le discours officiel qui (….) dans la crise d’aujourd’hui comme hier en pleine expansion, se déroule, imperturbable, sûr de lui, (….) alors que, de compromis en reniements, de tromperies en replâtrages, il conduit vers le désastre.
Tel est bien le devoir de critique qui s’impose à quiconque veut observer, analyser, comprendre, expliquer. Y renoncer serait abdiquer toute liberté d’esprit face aux hommes de pouvoir, quelle que soit la forme de leur pouvoir « .

4 ème de couverture : En janvier 1973, lorsque Claude Julien en est nommé rédacteur en chef, Le Monde diplomatique est encore un petit journal destiné « aux membres des services diplomatiques et consulaires de tous les pays [ainsi qu’aux] personnels des principales organisations internationales ». Il est tiré à quelques milliers d’exemplaires. Au mois de décembre 1990, date du départ de Claude Julien, le Diplo, comme on l’appelle désormais, « frôle le cap des 190 000 ».
A travers une sélection d’articles, cet ouvrage rend compte de ce qui a fait cette extraordinaire réussite – une certaine « manière de voir » le monde – et aussi d’une période de l’histoire contemporaine dont les échos résonnent encore à nos oreilles.
« Personnalité exceptionnelle par la puissance de ses convictions, la singularité de son talent et l’étendue de sa culture, Claude Julien a marqué l’histoire du Monde diplomatique. Il a exercé une influence décisive sur plusieurs générations de journalistes qui ont admiré en lui la force de son caractère, les qualités de son écriture, la fermeté de ses idées, la générosité de son engagement et la passion de ses combats en faveur d’un journalisme irrévérencieux et d’un monde plus juste, plus pacifique, moins inégalitaire et plus solidaire. »
Ignacio Ramonet, Le Monde diplomatique.
HB Editions, coll. « Politique(s) », Forcalquier, 2007
634 pages, 27 euros