Sourire malgré tout

carte-postale-ancienne-Levallois-Perret-la-Rue-de-Courcelles
Réveillée avant-hier matin vers 6 heures par des sirènes et des conversations tendues entre policiers caparaçonnés sous mes fenêtres. Une voiture noire qui, visiblement, les
préoccupe fort. Une Polo ? Immatriculée en Belgique ? Ou plus simplement une auto garée sur un emplacement où elle ne doit pas se trouver ? Impossible de se faire une idée de là où je suis. On s’agite, on palabre. Le carrefour est bouclé. Vers 7 heures l’effervescence retombe et le véhicule est emmené par la fourrière.

Depuis vendredi dernier mon quartier pimponne, la direction générale de la sécurité intérieure est à un jet de pierre.
La voiture ne m’a pas plus inquiétée que cela, mais cette extrême (quoique compréhensible) tension policière est lourde au quotidien. Je désespère de trouver quelque chose de léger, de cocasse, une respiration dans la noirceur et je tombe sur ça : Levallois-Perret (où j’habite donc) est jumelé avec Molenbeek.

La Balkanye s’étrangle et un rire sourd me gagne.

Si l’on en croit certains médias, « Contrairement au jumelage fraternel et actif avec nos amis allemands de Berlin-Schöneberg, le jumelage avec Molenbeek a totalement été mis en sommeil depuis l’élection de Patrick Balkany en 1983, » assure Isabelle Balkany, selon laquelle le jumelage « n’est toujours existant que sur le papier ». « Le Conseil municipal décidera ce qu’il doit en advenir (….) même s’il ne s’agit pas là d’une urgence immédiate ».

A l’inverse, pas sûr non plus, semble -t-il, que Molenbeek soit ravi d’être jumelé avec Levallois-Perret. Échevin en charge des Jumelages depuis 2006 à Molenbeek, Ahmed El Khannouss déclare ainsi à la radio télévision belge :

« Ce jumelage était un jumelage bidon au sens où Molenbeek n’y a jamais donné suite. Ce jumelage n’a jamais été effectif pour la simple et bonne raison que la commune de Molenbeek ne voulait plus à un moment donné avoir de relations avec les époux Balkany qui traînent quand même quelques casseroles depuis qu’ils sont à la tête de leur ville. »

Et c’est ainsi qu’Allah est grand aurait conclu l’impavide Alexandre (Vialatte) qui était grand aussi.

 

PS : passée la futilité de ce post, lire ceci. Merci Michel P. http://afrique.lepoint.fr/actualites/attentats-de-paris-mais-que-dire-que-penser-que-faire-16-11-2015-1982025_2365.php

13 novembre 2015

View this post on Instagram

8

A post shared by Joann Sfar (@joannsfar) on

Ce dessin qui fait le tour des réseaux sociaux est peut être la meilleure des réponses.  « Ils sont dans une logique de fin des temps  » nous dit des auteurs du carnage Jean-Pierre Filiu sur France – inter. Faut-il comprendre que le chaos que nous avons semé au moyen orient nous revient dans la figure ? Non, ce n’est pas encore  seulement cela. Mais, alors, quoi ?

Quand les faits vous laissent interdits, il faut sortir, parler, partager, aimer, ne pas se laisser prendre dans un agenda sécuritaire, vivre, être ce que nous sommes, nous dit Joann, et il a raison.

Japon et les objets du voyage

Je n’ai pas résisté. J’ai racheté l’un de ces carnets en accordéon, plus joliment nommés leporellos, que l’on peut faire signer dans les temples moyennant 300 yens (tarif inchangé depuis 5 ans, c’est à dire depuis mon précédent carnet).

Pourquoi ? Parce que cette calligraphie m’incite à toutes sortes de voyages. Parce que regarder la page se remplir peu à peu est aussi un plaisir. Cette écriture qui s’accomplit dans le souffle est un chant. J’aime cette densité, cette souplesse, cette précision et cette légèreté dans le trait.

Je repense à Fabienne Verdier dont j’admire tant la peinture. Je repense à Nicolas Bouvier dont écriture ne me quitte jamais. Je repense à Bashô … Un jour j’irai sur l’île de Shikoku … un jour j’apprendrai à tenir un pinceau…

Ce petit carnet m’emmène au-delà des routes.

Les objets du voyage ont une force que les photographies n’ont pas (en tous cas les miennes). Je n’en garde guère pour moi, préférant les distribuer à l’humeur à tel ou telle. C’est là que le véritable partage se fait : au toucher.

Dans une petite fiole soigneusement étiquetée, Eliott m’offre une pincée de son aventure. Elle me dit la couleur et la composition du sable, la solitude, la soif et la faim, et peut-être cette ivresse que l’on peut ressentir lorsqu’on est au-delà de la fatigue.

Elle me dit aussi l’importance des marges des cahiers, des trous dans la raquette, en somme de l’espace, de l’évasion et peut-être de l’invention soi.

Colette

En attendant la suite japonaise, ce texte écrit pour un numéro de la revue Pratique ou les cahiers de la médecine utopique consacré au handicap.la-physiologie-du-gout-en-2-volumes-de-brillat-savarin-illustrations-de-ralph-soupault-947539446_MLC’est tout ce qui me reste d’elle : quelques clichés, où je retrouve la personne singulière que l’on m’avait confiée, un livre de photographies sur les “lieux de silence » et “La physiologie du goût” de Brillat-Savarin.

Ce dernier livre, qu’elle lisait un jour en m’attendant, m’avait semblé bien ardu pour elle. Comme tous les autres, il avait fini sa course, gorgé d’annotations et de signets, soigneusement clos par un élastique, sur l’un des rayons de sa bibliothèque. La trinité littéraire de Colette pouvait se résumer ainsi : religion, voyages, cuisine. “La physiologie” appartenait, à ses yeux, à cette dernière catégorie. Il voisinait avec le “Dialogue avec l’ange” de Michel Serres et une biographie de Sainte Thérèse de Lisieux.

Je n’ai jamais trop su comment Colette sélectionnait ses lectures. Ses choix me conduisaient en général à la librairie “La Procure” où l’on appréciait en connaisseur sa curiosité : les livres qu’elle recherchait étaient souvent à diffusion très limitée. D’où tirait- elle ses références ? Du “Pèlerin” auquel elle était abonnée? Des sœurs qui travaillaient encore, alors, à la maison de retraite ? De l’aumônier ?

Lorsque je les ai interrogés, après sa mort, ils n’ont pu me dire d’où lui venaient ses connaissances. Enfant cachée parce que différente, tenue à l’écart de l’école et des gamins de son âge, Colette avait, me disais-je, développé son propre mode d’apprentissage. Je pensais que la Physiologie du goût m’en livrerait quelques arcanes, les guides touristiques et autres vies des Saints me paraissant trop “lisibles” compte tenu de ce que je savais de ses inclinations – il m’était facile de deviner, par exemple, pourquoi elle avait abondamment balisé au stylo la partie consacrée au Vatican dans le guide sur Rome que je lui avais offert !

“La Physiologie” me fut rendue sans ses signets par le personnel de la maison de retraite. Seuls subsistent, au fil du texte, des petits traits nerveux qui me rappellent ceux que l’on inscrit sur les partitions pour marquer un rythme, une césure ou un temps de respiration. Scandait-elle sa lecture ? S’abandonnait-elle à la sonorité des mots et au balancement des phrases ?

Le livre donne le reflet d’une lecture très irrégulière, à la fois aiguë et indifférente, de longs passages vierges de toute annotation succédant à des pages truffées de coches impatientes et mystérieuses parfois placées au milieu d’une phrase, parfois au milieu d’un mot.

“Qu’est-ce qui t’intéresse là-dedans ?” lui avais- je demandé.

“ Je ne sais pas, ça me fait plaisir” m’avait-elle répondu en souriant avec un petit haussement d’épaule.

Colette était toujours désarçonnée par ce genre de question intime. Raconter ses voyages avec ses parents, parler de sa grand-mère qui lui avait appris à lire et à écrire, effeuiller son arbre généalogique, cela elle le pouvait- elle avait une mémoire fantastique. Expliquer pourquoi elle éprouvait tel ou tel intérêt ou sentiment, non.

“C’est comme ça “ disait son visage étonné.

Lui avait-t-on d’ailleurs jamais demandé quoi que ce soit ? Colette avait été aimée. Mais avait – elle été considérée ? Le regard de ses parents, disparus, m’était inaccessible.

Aujourd’hui me voilà avec ce livre orné d’une ponctuation qui m’est étrangère et reste comme un défi que me lance par-delà la mort une personne que je n’ai jamais pu nommer handicapée et dont je dis, sans conviction, quand on m’interroge sur la raison pour laquelle j’étais devenue sa tutrice, qu’elle “était limitée”, sans trop bien savoir ce que je veux dire par là.

Autant l’avouer : Je ne sais pas si je serai capable un jour de déchiffrer la pierre de Colette.

fragment japonais 2

Kamakura.

Il attendait sur l’esplanade face à l’immense bouddha Amitabha. Un homme âgé mais avec quelque chose d’énergique, faisant les cent pas en balançant un grand sac en plastique.

– Parlez-vous anglais ? me demanda – t-il en s’avançant vers moi.

– Oui.

– Bien ?

– Je me débrouille.

– Voilà, me dit-il, j’apprends l’anglais et je cherche des correspondants, des gens qui accepteraient de m’écrire en anglais.

– Je parle anglais mais je suis française, vous savez.

– Mais vous parlez assez bien l’anglais, il me semble.

– …

– C’est important pour moi. Tous les jours je viens ici et peu de personnes me répondent. Je ne sais pas de quoi elles ont peur. Je veux juste correspondre, c’est tout. Alors, vous acceptez ?

J’ai hoché la tête.

Hai.

Il m’a alors donné cette lettre, collée sur un vieux prospectus, qui dit à peu près ceci :

 » Bonjour cher(e) ami(e), doux coeur,

Si vous trouvez cette note, s’il vous plaît prenez contact avec moi aussi vite que possible. Je voudrais correspondre amicalement avec vous. Recevoir une lettre de quelqu’un en anglais  est une chose dont je rêve depuis longtemps. J’aime jouer au tennis et jardiner avec ma femme. Son nom est Teruyo Kakiyama. Nous sommes tous deux retraités et âgés de 72 ans. Nous avons deux fils et quatre petits-enfants. Si vous habitez au Japon ce serait l’idéal. Ne vous méprenez pas. J’ai juste utilisé ce papier pour coller ma note. Bon, c’est tout pour aujourd’hui. Je suis impatient de recevoir votre réponse. Prenez soin de vous

Sincèrement

Yojiro Kakiyama. »

Lorsque j’ai pris sa lettre et l’ai rangée dans mon sac à dos, il a souri.

Je lui ai dit « c’est bien loin la France ».

– Cela ne fait rien.

– Je ferai sans doute des fautes.

– Cela ne fait rien.

En le quittant, j’ai songé que j’étais peut-être la seule de la journée à ne pas avoir passé mon chemin, qu’il m’avait abordée parce que je n’avais pas un visage totalement rédhibitoire.

Singulière rencontre et singulière demande.

Mais après tout, pourquoi ne pas y répondre ?

PS : Il s’appelle Yojiro Kakiyama

2-16-15 Ichinomiya Samukama

Kanagawa 253-0111

Japon

Fragment japonais 1

Elle demande à la réceptionniste où sont les bains (ofuro) et quelles sont leurs heures d’ouverture. La réponse fuse, souriante, volubile, interminable ponctuée de « kudasai » (prononcer kudasaille. La langue japonaise me paraît parfois presque asphyxiée par ces petits mots de prévenance et de courtoisie dont j’ignore absolument les règles de saupoudrage dans la conversation).

On se demande pourquoi il est si long de dire en japonais : ils sont au deuxième étage, tout de suite à gauche en sortant de l’ascenseur, et sont ouverts 24 heures sur 24. Est-ce que la réceptionniste  en profite pour rappeler que l’on doit se présenter en yukata avec une serviette et les claquettes en plastique de rigueur, que l’eau est approximativement à 38 ° C (mais qu’elle n’a pas vérifié ces deux dernières heures), qu’il n’y a place dans le bain que pour quatre personnes, qu’il y a des sèche-cheveux et de quoi se refaire une beauté avant de rejoindre le monde sec…Mystère.

Me revient alors ce petit morceau d’anthologie de « Lost in translation » de Sofia Coppola où un Bill Murray hagard a du mal à saisir les indications d’un metteur en scène un peu excité tant la traduction qui lui est faite de ces indications lui semble autant en décalage avec le discours original que lui même avec le jour.

Suntory time.

Texte et photographie S. Lagabrielle. Tous droits réservés.

So desu ka ?

Okinawa. Le chauffeur parle par saccades, de manière précipitée, comme si les mots se disputaient pour sortir de sa bouche. Elle l’écoute, la tête légèrement penchée sur la gauche. Impossible de savoir en regardant ce visage lisse si ce qu’il raconte l’intéresse ou pas.

– Ahhhh (ton plat)…soupire-t-elle.

Il reprend son récit, en s’emballant.

– Ehhhh (ton légèrement montant) ponctue-t-elle. Puis elle complète sa pensée. Son phrasé est beaucoup plus tranquille que celui du chauffeur, les mots détachés. L’éducation n’est pas absente de la sophistication des intonations, mais nulle affectation ne suinte. Elle alimente la conversation, poliment.

– hai (oui, très bref, avec un h aspiré), lâche-t-il, puis continue de plus belle.

– Oh ! so desu ka (se prononce sodeska, ton montant jusqu’à des puis légèrement decendant sur ka) !

– hai.

– Ehhhhh (ton descendant avec hochement de tête).

C’est une drôle de partition, andante d’un côté, staccato de l’autre, d’où surnage à intervalles réguliers ces mots « So desu ka  » qui signifient ici  « Oh, Ah, bien, bon » ou encore « je comprends, je vois « .

Au bout d’un moment, je me suis laissée bercer par ce balancement heurté-posé.

Plus tard, j’ai parlé de mes impressions musicales à la guide (franco-japonaise). Elle a souri.

– Les chauffeurs sont toujours pressés de rentrer chez eux. Si on ne fait pas attention,  ils sont capables de grignoter une bonne demie-heure sur le temps convenu. Comme le groupe traînait, il commençait à s’impatienter et à menacer me faire payer la journée plus cher. Je lui ai fait la conversation pour faire diversion.

Comment a-t-elle allumé la mèche ? En parlant du projet américain de transfert de la base américaine du Marine Corp Air Station de Futenma vers un nouveau site en cours de construction à Henoko? Ou bien simplement du climat ? Car, à l’en croire, il aurait terminé en disant : aujourd’hui, le temps est entre la couleur et le noir et blanc.

– Il ne sont pas difficiles à manoeuvrer. Quand on les connait, c’est simple.

Ahhh …..So desu ka !

Texte et photo S. Lagabrielle. Tous droits réservés.

PS : La photo n’a de commun avec le texte que le visage souriant de la jeune femme. En l’occurrence il s’agissait d’un reportage à caractère historique, à ce qui semblait, filmé à bord du bateau d’une compagnie proposant des croisières sur la rivière Sumida qui traverse Tokyo. A gauche, une journaliste dont un maquilleur repoudrait le nez dès qu’il menaçait de commencer à luire sous le soleil. A droite, un historien expliquant, avec reproductions d’estampes, ce à quoi l’endroit traversé ressemblait du temps des mondes  flottants.

Confettis Tokyioïtes

La nuit tombe comme un couperet. Dans l’obscurité le coeur de la ville bat le long de sineuses artères éclairées, traînées sanguines sous le ciel de charbon. Du haut de la tour Mori se détachent une réduction vermillon de la tour Eiffel et la Galerie Nationale d’art de  l’architecte Kisho Kurosawa, imposant bâtiment en arrêtes et en courbes, lumineux et léger pourtant, construit sur le terrain d’une ancienne caserne. C’est en partie cela qui me fascine dans cette ville : ce mélange d’urbanisation brouillonne et de rigueur routière que les lumières donnent à voir à mes yeux occidentaux. Au loin, le Fujiyama laisse paresseusement deviner sa masse dans la brume. De quoi satisfaire un voyageur encore un peu hagard.

Ceux qui ne se retrouvent pas au restaurant pour diner, un peu, boire, un peu plus, rire beaucoup, en évoquant, peut-être, une journée harassante avec son lot de petites mesquineries bureaucratiques, s’endorment dans le métro en rentrant chez eux.

A la sortie du temple Senso-Ji dans le quartier d’Asakusa, de jeunes hommes aux jambes galbées et aux chaussures à deux doigts (Tabis) essaient de vendre aux étrangers un petit tour en  pousse-pousse. L’invite est aimable, le mollet attractif et le client pourtant difficile à séduire.

En chemin, on s’arrête, on explique, ce qui permet de souffler un peu.

Quelle longévité dans cette profession ? C’est ce qui me vient en regardant leurs visages jeunes et crispés à la barre de ce singulier attelage humain.

Texte et photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés.

Manus tensions

4781279_6_6922_manuel-valls-premier-ministre-et-emmanuel_e2b54d78322692ffe441a8e6d61b719a

A ma gauche Manuel Valls. Banderillero du temps où Martine  Aubry était secrétaire du parti socialiste, il s’est distingué en prenant des positions en rupture avec la  » ligne » du parti.  En ce temps là, la lippe était ironique, le cheveu pas encore discipliné, les assemblages chemises-cravate hasardeux. Prié de quitter cet antre (mais oui avec un a) nous dont les valeurs ne semblaient pas être les siennes, il a néanmoins continué à faire entendre sa petite musique radicale droitière pour se prendre au final une gifle à 5,63 % lors des primaires présidentielles remportées par F. Hollande. Aimablement mais non sans arrière-pensées, celui-ci  intégra Manuel dans son staff de campagne où l’intéressé sut faire valoir son sens de la faena politicienne en gérant, entre autres ennuis, l’ombrageuse compagne du candidat.  La récompense ne tarda pas : le ministère de l’intérieur puis Matignon. Installé aux affaires, il devint plus martial (peut – être sa véritable nature) : visage fermé, regard noir, mâchoire crispée, doigt accusateur, discours assorti au costume : ajusté sinon étriqué, blanc et noir. La nuance n’est pas le fort de Manuel. Conduisant une politique qui lui ressemble, son aura provocatrice se dilue malgré quelques déclarations d’amour tonitruantes au monde de l’entreprise qui n’en attendait pas tant, ni moins. Accéder au (presque) sommet a tôt fait de  transformer le rebelle propre sur lui en rentier patibulaire.

A ma droite Emmanuel Macron, né un 21 décembre, jour du solstice d’hiver, ce qui ne semble pas spécialement prédisposer à la clairvoyance tant les jours sont courts. Scolarité et trajectoire convenues hormis deux petites originalités : un assistanat chez Paul Ricoeur (dont on ne sait trop en quoi il consista réellement) et un mariage avec son ancienne prof de français. Sa visibilité politique, du moins pour les happy fews qui nagent dans le marigot, est à mettre au crédit d’un « penseur » infatué de lui-même mis à la tête d’un comité Théodule chargé de trouver les voies de la libération de la croissance française. Notre brillant Manu y fit impression ce qui lui ouvrit les portes du château d’où sa parole ne transpira guère dans un premier temps. Le coming-out advint un peu plus tard avec l’allocation d’un portefeuille ministériel. Une logorrhée qui ne surprit véritablement personne, en exaspéra beaucoup, et nous vaut depuis quelque temps une sorte de vaudeville éculé avec Emmanuel dans le rôle de l’effronté, Manuel dans celui de l’ancien arroseur désormais arrosé et François dans celui du marionnettiste, recadrant le premier quand il y trouve (ou pense y trouver) avantage.

Ce qui me frappe dans cette photo c’est le conformisme qui exsude de cette scénographie d’une rivalité supposée entre « briseurs de tabou » autoproclamés : mêmes couleurs, mêmes mains et jambes croisées, même indifférence affichée. Un conformisme « représentatif » qui n’a d’égal que la pauvreté du discours réduit à la seule communication et à un psittacisme économique assomant. Il faudra que l’on m’explique, un jour, l’intérêt de cette mise en exergue tant il me semble qu’ils sont tous deux à la politique ce qu’est, à l’audace, un lanceur de boules puantes dans une cantine scolaire. Quels tabous brise-t-on à se faire le porte voix d’une pensée unique qui n’échappe plus à personne et à laquelle de moins en moins peuvent se soustraire ? Tout bien considéré, ces tenues de valet de pied me semblent assez adéquates.

 

Embellie

voiture-remplieElle avait une petite voiture pleine de bric-à-brac. Elle utilise aujourd’hui un véhicule nettement plus imposant qu’elle a tout autant investi. Lui donnerait-on une camionnette qu’elle trouverait à la remplir d’objets à donner, échanger, trimballer ici ou là … mais aussi à faire, comme elle le fait déjà, une petite place à quelqu’un dans son monde nomade, à côté d’elle, sur le siège avant. J’ai cette chance. Ce qu’elle partage pendant le court trajet qui est le nôtre, n’est pas de l’ordre des choses : des moments précieux et légers, précieux parce que légers, ce qui ne veut pas dire sans épaisseur.

J’aurais bien aimé être capable d’écrire une fiction sur ce personnage indépendant, aimablement insaisissable et élégant, Cadet-Rousselle aux vies multiples (est-elle du jour ? de la nuit ? de l’asphalte ou des champs ? …). Mais voilà, cette histoire existe déjà, du moins je le crois. Elle s’appelle « L’embellie » d’Audur Ava Olafsdottir. Je  lui ai offert le livre. Elle m’assure qu’elle le lira, s’excuse périodiquement de ne pas l’avoir fait encore, et il me vient l’envie de l’appâter un peu. Avec ceci par exemple :

 » Je ne vois aucune raison d’emmagasiner des connaissances qui ne serviront probablement jamais ou de me préparer à une éventualité qui n’arrivera pas. Nous mourrons tous un jour, mais il y a plein de gens qui s’en tirent toute leur vie sans jamais avoir eu à changer un pneu, j’essaie donc d’aviser en fonction des évènements. »

ou encore

« C’est une grande liberté que de ne pas savoir exactement où l’on va en s’abandonnant à la sécurité de la route circulaire où tout s’enchaîne, pour revenir ensuite simplement à la case départ, presque sans s’en être aperçu. »

Mais aussi

« La vie à deux pour moi, c’est le « bon » corps et la bonne « odeur »,  le foyer n’étant que l’habitacle des corps de chair et non un lieu d’expression des conceptions de la vie et autres palabres. Après quoi, il faut quand même remplir la machine à laver et faire la cuisine pour donner au corps ce dont il a besoin. »

« Lorsqu’on occupe la maison d’un absent, qu’on dort dans son lit, mange dans son assiette, tripote ses livres en les ouvrant à l’occasion pour en lire un petit bout, une espèce de compréhension singulière se fait jour peu à peu, pas éloignée de l’affection. »

Ce mélange de gravité et de cocasserie lui ressemble … enfin il me semble, et je l’imagine bien dans l’adaptation cinématographique de ce road movie singulier. Mais je me trompe sans doute. Il est vrai qu’à l’instar du petit compagnon d’échappée de l’héroïne du livre,  je n’ai pas été dotée de très bons yeux.