Une minute de détente

nemo2_carrebaudoinLes ravalements et les démolitions révèlent parfois des mots enfouis sous la crasse des jours : des dates énigmatiques, des coeurs, des initiales gravés dans la pierre, des  messages ayant vécu suspendus au devenir d’un vieux mur, d’une vieille porte.

Je t’aime, Paulette, disait celui-là.

C’est drôle comme on peut se laisser prendre.

Paulette.

Un prénom assorti aux premiers congés payés en tandem. Un prénom qui sent le tramway, la musette au bord de la marne, les quatorze juillet à l’accordéon.

Paulette, c’est cette jeune femme valsant sous les étoiles, saisie par Doisneau, je crois, dont la robe s’épanouit comme une fleur dans la lumière d’un réverbère.

Paulette, un prénom qui claque gentiment, qui m’évoque une tante replète et vive aux bibis chatoyants qui auraient pu faire pâlir d’envie la Reine d’Angleterre.

Un prénom aimablement désuet.

Comment est – ce une jeune Paulette?

Je n’ai jamais imaginé que l’on puisse s’appeler Paulette à dix ans. Pour moi, c’est un prénom adulte qui jure, malgré la rime, avec les couettes, ou les nattes, les tabliers à carreaux, les cartables sur le dos, les chaussettes blanches tire-bouchonnées.

Paulette, c’est un prénom pour une grande personne…de petite taille.

Une grande Paulette s’appelle Paule.

Paulette, c’est de la fleur de pavé et une langue bien pendue, de la gourmandise en vadrouille.

C’est gai et ça fait sourire… Paulette.

Je t’aime, Paulette.

Un amour dont seul le mur se souvient … peut-être. Surtout s’il avait ces yeux-là.. Elle ne s’appelait pas Paulette d’ailleurs mais Marion Pauline Goddard Levy dite Paulette Goddard.

 

 

Technologie

L’individu est toujours prêt à se soumettre à la nécessité, pourvu que le vocabulaire de la liberté soit sauvegardé, et qu’il puisse parer son obéissance servile de la glorieuse énergie d’un choix libre et personnel.

  • L’illusion politique (1965), Jacques Ellul

Je ne sais pas pourquoi je pense à cela à propos de ces nouvelles technologies de l’information  et de la communication, ces douces NTIC, qui pulvérisent, entre autres choses,  la notion de temps de travail et de temps personnel, le premier venant phagocyter le second.

Celle-ci ne manque pas de regarder ses mails professionnels (et d’y répondre) lorsqu’elle est en congé, cet autre m’assure que l’important est d’être réactif et twitte quotidiennement (on est tout de même très loin l’addiction de N. Morano qui « pense », avec l’acuité que l’on sait, … du bout des doigts), telle autre m’assure que le télétravail c’est la liberté puisqu’on peut quitter son boulot à des heures correctes, faire faire les devoirs aux enfants, les coucher et  reprendre son travail jusqu’à  ….ce que l’on consente à admettre qu’il est temps de s’accorder quelques heures de sommeil ?

Lorsque j’avance qu’il est important de se « deconnecter », de se préserver de ce flux incessant, de mettre des limites, se mettre en pause …en gros dire NON. Quand j’ose dire que je pense que twitter est  tout de même une énorme décharge égotiste où les pépites sont rares et que le désir d’information des clients d’une entreprise n’est peut-être pas de cet ordre ou de cette urgence là. Que facebook, c’est assez idem. Quand je prône le « no login » pour préserver un peu de vie privée. Que cette disponibilité consentie n’est pas une manifestation de liberté mais l’acceptation d’une nouvelle forme de servage. Que pour moi, deux personnes au restaurant textotant chacune de son côté est d’une tristesse absolue. Que l’homme connecté n’est bizarrement plus « au monde ».. ..

…je sens que j’atteins le stade ultime de la ringardise.

Je sais c’est caricatural.

Mais il faut que je l’assume : ma « mondialisation individuelle » renâcle. Je n’en suis pas à une contradiction près, notez ..puisque j’écris ici, que j’ai une messagerie, un compte facebook et twitte une fois par semaine (avec le fol espoir que, dans la masse journalière, des yeux s’arrêteront sur mon insignifiance).

Mais les vacances restent des vacances. Professionnellement, je n’y suis pour personne. Et ne vous avisez pas de téléphoner pour des fadaises pendant un déjeuner avec moi, vous avez de fortes chances de vous retrouver seul. Ce sont mes minuscules limites non négociables.

Le Gouvernement s’intéresse au droit du travail à l’heure du numérique. Le rapport de Bruno Mettling  intitulé « Transformation numérique et vie au travail » est sur mon bureau.Je m’y plonge avec circonspection.

Je m’inquiète de l’obsolescence des compétences, dont la vitesse ira croissant, et de la péremption jumelle du salarié.

J’ai tort. La technique ne s’arrêtant pas à ces bassesses nous pondra bientôt un transhumain indéfiniment adaptable :  un rêve ?

Mais amusons-nous plutôt. Sur le site soon soon soon, je lis : Demain, vous boirez l’eau des nuages et vous laverez votre vaisselle en prenant une douche. Economies d’eau obligent…Demain, dans un monde du « one size fits all » – où l’on se rend compte que son collègue porte le même pull que soi ou son voisin les mêmes sneakers, on passera du produit de masse à la personnalisation de masse. Autrement dit : tout ce que vous vivrez, porterez et achèterez sera unique au monde. Elle est pas belle la vie ?

 

 

Eliott

Je suis une voyageuse confortable et toute aventure de ce calibre est au-delà de moi.

Mais j’imagine.

Etre en éveil et démuni, ouvert comme un gosse bouffeur d’atlas et avancer sans munitions, libre de tout préjugé, c’est peut-être cela  partir. Disparaître et se présenter au monde comme une feuille blanche : il me semble que c’était son idée. Se laver de soi, en sachant que la route vous prend toujours ce que vous avez essayé, malgré tout, de garder en douce.

J’ai lu la faim, la soif, la peur parfois mais aussi une joie à tracer son chemin dans ce désert vert puis blond, et, à la faveur de rencontres nomades, dans ces langues inconnues.

Le voici rentré.

Les retours sont le temps de l’écriture et d’une certaine souffrance. Il ne s’agit plus d’éveil  mais de  réminiscence.  La page s’est remplie et a laissé des traces. Donner à sentir est plus dur que donner à voir. Et les mots sont lents à venir parce qu’on veut être juste et laisser ouverte la porte du voyage aux rêveurs et autres aventuriers.

Donner à sentir sans peser. Donner de la vie à ce re-vivre.

Une autre aventure, plus tactile mais tout aussi physique, l’attend. Je ne connais qu’une seule compagne sur ces sentiers là : la musique. Celle qui a rythmé les jours, celle dont le corps se souvient. Celle qui viendra.

 

Pour le suivre : https://www.facebook.com/eliottschonfeldaventurier

 

Europe ?

« Repoussés en Hongrie, de plus en plus de migrants et de réfugiés vont vers la Croatie. »
La parenthèse enchantée n’aura duré qu’un temps minuscule. Nous revoilà dans le calcul barbelé.
Je me souviens de ce voyage entre Lafayette et Miami en bus Greyhound.  Ma voisine était d’humeur bavarde. Nous avons commencé en anglais et, très vite, poursuivi en espagnol.
Elle venait du Nicaragua,  avait acquis la nationalité américaine, et en avait après tous ces mexicains  et autres sud-américains qui essayaient, clandestinement, de franchir la frontière.
Comment était-elle entrée aux USA ? Je n’ai pas pu le savoir. Sa famille proche était encore au Nicaragua et elle espérait les faire venir. Ce mélange de solidarité familiale et de xénophobie était un peu curieux.
Nos sang-mêlés hexagonaux les plus emblématiques, à savoir MM. Valls et Sarkozy, ne sont pas loin de cette configuration là.  Fermés aux autres puisqu’intouchables désormais.
Quant à A. Merkel, son nom a donné naissance à un autre mot : merkeln …en gros tergiverser, ne pas prendre de décision :  en quoi elle ne peut que se trouver des affinités avec notre petit père Queuille version 2012-2017.
« Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre. »
Sauf que…pour reprendre la détestable image plombière de notre ex-président, l’eau trouve toujours sa route. Raisonner quotas, en prônant la libre circulation par ailleurs  est une équation devenue insoluble. Notre Europe est plus performante sur la normalisation de l’épaisseur de la tranche de jambon que sur l’imagination de l’Europe elle -même. Mais, au fond, pour être juste, il n’a jamais été question que de marchés, jamais d’hommes.

à propos d’image

 

 

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A votre avis qu’est-ce ? une sculpture ? une installation ? Non ? Alors autre chose ?  On décadre, on recadre, on resserre, on floute, on leurre, même de manière minable comme je viens de le faire. Je ne suis pas sûre que l’angle original soit celui qui suit. Mais en plan plus large, voilà ce qui était :

 

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C’était avant Alyan Kurdi. Quand on laissait l’Italie se débrouilller. Ils sont vivants mais parqués sur des rochers du côté de Vintimille. Quelques jambes mais pas de visages. Recroquevillés dans des couvertures de survie, ils n’ont plus qu’une existence informe, définitivement chosifiée. La prise de vue accentue leur impasse. Ils sont vivants et sans horizon.

C’était avant Alyan, avant les grandes résolutions, quand il n’était pas question d’accueil. C’était avant. A ce moment là, l’heure était à la défausse, sur le voisin, sur le hasard et sur la tragédie.

Pourquoi cette photo m’a-t-elle frappée plus qu’une autre ? C’est le mystère du regard. Ce trou dans l’uniformité visuelle. Ce qui s’engage dans le fait de regarder. Pourquoi un petit garçon devint-il un symbole de notre faillite humanitaire et pas ces échoués – là, et, avant eux,  tous ceux entassés sur des bateaux d’infortune, tous ceux, jetés depuis des années sur les routes par notre inconséquence ?

Certains éditorialiseront un jour doctement sur la photo d’Alyan, dépassant la raison simple liée à la jeunesse de l’enfant (combien d’autres de son âge restés dans les angles désertés de la presse sont-ils morts ailleurs, pris dans des conflits auxquels nous ne sommes pas étrangers ?), à la position de son corps si proche d’un petit endormi.

Pour moi, c’est cette photo là qui me poursuit … avant que d’autres ne la chassent. Des vivants, ni les premiers, ni les derniers sans doute, saisis comme on le ferait d’une décharge à ciel ouvert.

 

à propos de ces images qui viennent hanter

 

Souffrir est une chose ; vivre avec les photographies de la souffrance en est une autre, et cela ne renforce pas nécessairement la conscience ni la capacité de compassion. Cela peut aussi les corrompre. La première image de cette espèce que l’on voit ouvre la route à d’autres images, et encore à d’autres. Les images paralysent. Les images anesthésient. Un événement connu par des photographies acquiert un surcroît de réalité qu’il n’aurait pas eu sans elles. (…) Mais aussi, après que ces images ont été imposées à notre vue de façon répétée, il perd de sa réalité. »

Susan Sontag, Sur la photographie

intermède

 

A l’heure où des photos d’un petit dormeur du sable, pour reprendre le beau titre du billet de blog de Mouloud Akkouche sur Mediapart, font la une des journaux, desillant une opinion publique engourdie.

A l’heure où, appuyant, avec un conformisme exténuant, un plan de com’ bien orchestré, la presse nous bassine sur l’illisibilité du Code du travail tandis que nul, hormis Pierre Joxe, ne s’avise que « la législation fiscale est infiniment plus lourde et plus complexe, plus compliquée, plus changeante et plus illisible encore que le Code du travail » ( illisibilité, d’ailleurs, qui n’a d’égale que celle de nombre d’accords collectifs : au fait, « le travail et la loi » : combien d’exemplaires vendus ?). A l’heure où la pensée « sociale » se réduit au macronisme énamouré et au vallsisme déshydraté.

A l’heure où les médias se bollorisent, se drahisent, se bergénielpigassesisent, où l’on se demande si l’impertinence n’est pas condamnée à se réfugier dans les coins du net (mais lesquels?) … à moins qu’elle ne revienne au fanzine.

A l’heure où l’on s’indigne de destructions orientales, oubliant au passage notre responsabilité dans la naissance voire l’entretien des conflits qui les ont générées.

A l’heure où l’on évite de s’interroger sur nos rétrécissements hexagonaux, notre identité usurpée de « patriedesdroitsdel’homme ».

A  l’heure de la pensée unanimiste, émotive et volatile.

A l’heure où l’on est en droit de se sentir atterré par ce déferlement de violence et d’eau tiède, par cette barbarie  en somme, il peut sembler futile de mettre en ligne cette petite vidéo d’un homme heureux …et libre. Libre au point de s’amuser malicieusement de son propre rôle. Ostensiblement ses mains se taisent et seul son visage s’exprime à l’abri du public. Mais la vidéo ne permet pas de savoir si les musiciens de l’orchestre se sont vraiment réglés sur ces sourcils levés, ces lèvres tour à tour gourmandes, impérieuses, moqueuses, sur ces sourires plissés. Peut-être fallait-il sa stature pour oser ce quasi effacement ? Peut-être. Les temps légers n’existent pas. Les moments si, parfois. Alors en cadeau, celui-ci.

Humour laborieux

La première fois que je suis passée devant, j’ai juste enregistré quelques mots : interminables, ridicules, pas d’avantages, travailler pour un c…

J’ai pensé avoir mal lu. Mais non, l’annonce était bien celle-là. Comme je ne connais pas de vocation pour le métier de garnisseur de bagels pas plus que pour celui de retourneur de steak haché dans un Mac Do ou de stakhanoviste du frappuccino vanille chez Starbucks, et que le turn-over dans ces boulots là est assez important, j’ai pensé que l’offre était sérieuse.

 

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Elle cadrait d’ailleurs avec l’humeur allègre affichée par l’établissement sur les vitres duquel on trouvait aussi ceci

 

 

 

 

 

 

 

 

 

et sur les tables en salle ces citations du même acabit :

« j’ai prêté 10000 euros à un ami pour une opération de chirurgie esthétique et je ne sais plus à quoi il ressemble »

ou encore : « il est difficile de discuter le bout de gras avec un végétarien »

ou même : « Ici le 17 avril 1891, il ne se passa strictement rien ».

Le site de l’entreprise (http://www.bagelstein.com) est à l’unisson.

J’ignore si cette « allégritude » se transmet par les papilles : je n’aime pas les bagels et ne suis pas prête à avaler un plateau entier pour avoir la chance de profiter d’un smoothie Trierweiler ( smoothie « merci pour ce moment », I suppose).

Le paradoxe de l’offre d’emploi est qu’elle donnerait envie de vérifier. Pour les horaires, j’ai pu constater qu’ils n’étaient pas si interminables (heures d’ouverture en août : 10 h -15 h45, mais on peut être amené à travailler le samedi matin…et puis il y a les livraisons et le rangement). Pour les charges, la paye, le patron et le reste, je ne sais pas, mais à l’aune de l’épaisseur d’un bagel, je ne donne pas cher de la deuxième. D’autant que, le « pas d’avantages, pas d’avancement » sent son mini-job précaire à plein nez.

Alors, qu’est-ce qui me chiffonne là-dedans ? Tout et rien. On peut rire de beaucoup de choses.

Il n’y pas de sot métier et toute peine mérite salaire, disait-on (bêtement ?) autrefois. Maintenant on affiche ça ( i.e les promesses n’engageant que ceux qui y croient, on va pas vous faire l’article, c’est un emploi sans intérêt mais qui peut vous dépannner les fins de mois), avec une pointe de cynisme assumé entre les tranches du petit pain, laissant, quand même, vaguement planer (via tout un contexte) la possibilité qu’on ne le soit pas autant que ça. A méditer peut-être ?

Autres temps, en tous cas, qui disent en filigrane le peu de valeur accordé au travail  de nos jours. Il n’y a pas de doute, en vieillissant, je deviens grinche.

 

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Textes et photos : S.Lagabrielle.

Barcelone

Barcelone dans la brume

Dans la sérieuse Barcelone, les volutes de Gaudi étonnent et déconcertent. Paraboloide  hyperbolique, hyperboloïde, hélicoïdes et conoïdes, Antoni aimait la nature et n’aimait pas les angles droits.

Barcelone : jardin Guell

 

Barcelone : Casa battloBarcelone : la pedrera

Pedrera, Casa Battlo, jardins et Palais Guell, la fluidité de ses lignes n’a pas fait école et sa singularité demeure. Reste, alors, depuis les toits, à contempler, dans la pluie et le silence, la Sagrada Familia toujours en chantier (aurait-il aimé les épures saillantes de Josep Subirachs ?) et à divaguer sur ses cheminées en oiseaux de proie.

Barcelone : la pedrera