L’individu est toujours prêt à se soumettre à la nécessité, pourvu que le vocabulaire de la liberté soit sauvegardé, et qu’il puisse parer son obéissance servile de la glorieuse énergie d’un choix libre et personnel.
Je ne sais pas pourquoi je pense à cela à propos de ces nouvelles technologies de l’information et de la communication, ces douces NTIC, qui pulvérisent, entre autres choses, la notion de temps de travail et de temps personnel, le premier venant phagocyter le second.
Celle-ci ne manque pas de regarder ses mails professionnels (et d’y répondre) lorsqu’elle est en congé, cet autre m’assure que l’important est d’être réactif et twitte quotidiennement (on est tout de même très loin l’addiction de N. Morano qui « pense », avec l’acuité que l’on sait, … du bout des doigts), telle autre m’assure que le télétravail c’est la liberté puisqu’on peut quitter son boulot à des heures correctes, faire faire les devoirs aux enfants, les coucher et reprendre son travail jusqu’à ….ce que l’on consente à admettre qu’il est temps de s’accorder quelques heures de sommeil ?
Lorsque j’avance qu’il est important de se « deconnecter », de se préserver de ce flux incessant, de mettre des limites, se mettre en pause …en gros dire NON. Quand j’ose dire que je pense que twitter est tout de même une énorme décharge égotiste où les pépites sont rares et que le désir d’information des clients d’une entreprise n’est peut-être pas de cet ordre ou de cette urgence là. Que facebook, c’est assez idem. Quand je prône le « no login » pour préserver un peu de vie privée. Que cette disponibilité consentie n’est pas une manifestation de liberté mais l’acceptation d’une nouvelle forme de servage. Que pour moi, deux personnes au restaurant textotant chacune de son côté est d’une tristesse absolue. Que l’homme connecté n’est bizarrement plus « au monde ».. ..
…je sens que j’atteins le stade ultime de la ringardise.
Je sais c’est caricatural.
Mais il faut que je l’assume : ma « mondialisation individuelle » renâcle. Je n’en suis pas à une contradiction près, notez ..puisque j’écris ici, que j’ai une messagerie, un compte facebook et twitte une fois par semaine (avec le fol espoir que, dans la masse journalière, des yeux s’arrêteront sur mon insignifiance).
Mais les vacances restent des vacances. Professionnellement, je n’y suis pour personne. Et ne vous avisez pas de téléphoner pour des fadaises pendant un déjeuner avec moi, vous avez de fortes chances de vous retrouver seul. Ce sont mes minuscules limites non négociables.
Le Gouvernement s’intéresse au droit du travail à l’heure du numérique. Le rapport de Bruno Mettling intitulé « Transformation numérique et vie au travail » est sur mon bureau.Je m’y plonge avec circonspection.
Je m’inquiète de l’obsolescence des compétences, dont la vitesse ira croissant, et de la péremption jumelle du salarié.
J’ai tort. La technique ne s’arrêtant pas à ces bassesses nous pondra bientôt un transhumain indéfiniment adaptable : un rêve ?
Mais amusons-nous plutôt. Sur le site soon soon soon, je lis : Demain, vous boirez l’eau des nuages et vous laverez votre vaisselle en prenant une douche. Economies d’eau obligent…Demain, dans un monde du « one size fits all » – où l’on se rend compte que son collègue porte le même pull que soi ou son voisin les mêmes sneakers, on passera du produit de masse à la personnalisation de masse. Autrement dit : tout ce que vous vivrez, porterez et achèterez sera unique au monde. Elle est pas belle la vie ?