Montserrat

 

Sur les hauteurs arides et tourmentées de Montserrat, des rochers hiératiques veillent sur l’Abbaye construite en leur giron.

 

En contrebas la vallée s’écoule paisible.

Le jour, Montserrat grouille de touristes. La nuit, la pierre retourne à la pierre.  Pris entre ces univers, l’un volubile et l’autre contemplatif, l’un minéral et l’autre spirituel, on peine à se situer. Cet espace délivré, vertigineux, est presque enivrant. Le regard se raccroche, alors, à l’horizon tandis qu’un vent soudain vous emporte. Ce sentiment de légèreté dans la masse n’est pas le moindre paradoxe de l’endroit et on subodore par anticipation que cette sensation d’apesanteur, un peu exaltée, presque toute puissante, ne fut pas étrangère à la pensée architecturale de Gaudi.

Le génie des lieux est-il celui qui les hante ou celui qui les trouve ? Il y a sans doute dans le choix des emplacements des monastères, églises et autres abbayes, des mystères et des lois qui nous échappent. Mais parfois le résultat est là, non pas une naissance à la foi, mais une envie de s’envoler jusqu’à effleurer les racines du ciel.

Texte et Photos S.Lagabrielle : tous droits réservés

Trio

C’est une petite vidéo partagée par une amie sur facebook. Slava sucre le dessert d’Arthur (le « sucre du printemps », lui dit-il), Galina s’essaye au cigare, on digresse,  en russe, en français, en anglais. On chante aussi.

Arthur Rubinstein, Mstislav Rostropovitch, Galina Vichnevsakïa : trois artistes, immenses, s’amusant comme des gosses dans un restaurant. Peut-être avaient-ils un peu bu …

L’amie avait ajouté en commentaire : « vivants ». Je savais Arthur et Slava morts depuis des années mais je la croyais, elle, encore de ce monde.

Un petit tour sur Wikipédia m’apprit qu’elle s’était éteinte le 11 décembre 2012.

Trente ans plus tôt, j’avais cassé ma tirelire pour assister à une représentation d’Eugène Onéguine, dirigée par Slava, dans laquelle Galina tenait pour une dernière fois le rôle de Tatiana. Elle n’en avait plus l’âge, sa voix, aux graves trop denses, n’avait plus vingt ans non plus. Mais leur engagement commun, cette maîtrise passionnée m’avaient emportée dans leur sillage.

Dans l’après-midi, je l’avais croisé, lui,  faisant les cent pas devant l’Opéra, un sac griffé d’une marque de luxe à la main. J’avais attendu sur le trottoir d’en face qu’elle le rejoigne avant de reprendre ma route. Histoire de les graver ensemble dans ma mémoire…pour moi seule. En vain.

Rentrée, après le spectacle, dans la chambre meublée que j’occupais alors, j’avais eu l’impression de me cogner aux murs. Tout ce souffle ne rentrait pas dans mon espace.

Ou plutôt, je n’avais pas idée de ce qu’ « espace » pouvait signifier. Je l’ai compris dix ans plus tard, en 1992, sur les pentes des monts Fanskye au Tadjikistan, quand au bout d’une journée de marche harassante apparut en contrebas le lac Koulikalon : une impression d’infini. Ces paysages  vous obligent à changer d’échelle.

Pour la petite histoire, j’avais aussi été « courtisée » par un chauffeur tadjik, Ahmatullah, au grand amusement de mes compagnons de voyage et  à mon grand dam :  m’établir à Pendjikent ne faisait pas partie de mes projets de vie.1-IMG_20150806_0001

 

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1978 : Galina et Slava sont  déchus de leur nationalité soviétique pour avoir, entre autres faits d’armes, hébergé Soljenitsyne. Pensant à leurs filles, qui ont à peu près mon âge, j’avais essayé d’exprimer ma solidarité au travers d’un texte maladroit que ma grand-mère avait cependant jugé suffisamment intéressant pour essayer de le leur faire parvenir via une revue musicale où elle avait quelque entrée. Ils ne l’ont sans doute jamais eu entre les mains et c’est tant mieux.

Tout cela m’est revenu d’un bloc, en vrac, en regardant les images de ce repas festif et brouillon. Et j’ai pensé : « c’est singulier comme de joyeux vagabondages amicaux  peuvent susciter de  mélancoliques réminiscences ».

 

Texte et photos S. Lagabrielle.

Figueras – théatre musée Dali

Le bâtiment, masse rouge et blanche inscrite dans ce qu’il reste de l’ancien Théâtre municipal de Figueras, où l’on retrouve l’oeuf sur le toit originel de Port LLigat en moult exemplaires, porte bien son nom. Peintures, dessins, sculptures, gravures, installations, hologrammes, stéréoscopies, photographies…  Impressionnisme, futurisme, cubisme. Démesure, jeux visuels,  dérision …

Il pleut dans une Cadillac surmontée d’une déesse massive, le visage approximatif de Mae West se décline en  perspective, et, dans la distance,  le visage d’Abraham Lincoln se révèle tandis que  les fesses de Gala s’évanouissent …

 

 

 

 

 

 

 

Bric à brac génial ou Barnum mégalomane ? Sans doute un peu des deux et peu m’importe, à vrai dire. Je ne sens guère de sentiment dans cette compilation étincelante.  Ce jour-là, je n’ai éprouvé, en sortant, qu’une sorte de fatigue, une lassitude face à cette mise en scène narcissique à tiroirs, un instant égayée, cependant, par cette coïncidence ovoïde :

Théare-musée Dali à Figueras - Catalogne octobre 2011

Texte et Photos S. Lagabrielle : tous droits réservés.

Port LLigat – maison de Salvador Dali

Un œuf sur le toit en équilibre improbable  : fragile défi à l’espace et aux intempéries.  Il a peut-être expliqué cette symbolique quelque part mais je n’ai pas cherché.

Peut-être est-ce là  simplement pour faire jaser  : sur la dynamique des toits et la résistance des coquilles (ou l’inverse), le tout et le rien, le vide et le plein, le dedans et le dehors, le blanc et le jaune, l’idée que nos parcours sont tous singuliers, sur Christophe Colomb qui n’était pas espagnol, et sur ses lubies flamboyantes et roublardes, ses lubies à lui, Salvador.

Peut-être est-ce  l’expression de la nostalgie d’un monde d’autant plus idéal que sa  perception nous échappe sitôt qu’on est né. On pourrait aussi y voir l’ envie de tisser un fil entre deux sphères inégales et rêvées : la spatiale et la temporelle.  Ou celle de tordre le temps, le modeler à sa main magistrale et musarde : une envie qui suinte partout dans sa maison parsemée d’immortelles. Et l’on se dit alors qu’il manque dans le jardin, pour faire pendant à l’oeuf, un fil à linge sur lequel sècherait, à jamais, l’une de ses montres molles.

Port Lligat maison de DaliTextes et photos S. Lagabrielle. Tous droite réservés.

Routes

Elle peint. Il arpente presque seul des morceaux de planète. Deux cheminements personnels dont les courbes s’entrecroisent sur mon écran. Il a  vendu son petit cheval blanc et le désert de Gobi l’attend. Un autre épisode qu’elle anticipe peut-être d’un trait.

 

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« Comme une eau, le monde vous traverse et, pour un temps, vous prête ses couleurs. Puis il se retire et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr », ecrit Nicolas Bouvier. On ne saurait mieux dire.

 

 

Europe, disaient-ils

publishableSi les Grecs sont massacrés d’une façon ou d’une autre avec la complicité et la collaboration de la France, alors on saura que c’est la France de Pétain qui est au pouvoir. E. Todd.

C’est pousser loin le bouchon mais il est difficile de rester mesuré face à un désastre.

On se rengorge à Paris de cet « accord grec » au forceps, pas complètement finalisé, qui entérine surtout l’humiliation d’un peuple : un Versailles athénien (et l’on sait ce que valent les Versailles) qui préfigure peut-être le nôtre.  Car la séquence (ô ironie) a  valeur d’avertissement sans frais pour ceux qui persistent à ne pas être « dans les clous »  budgétaires et parmi ceux-ci, nous, les français.

Le visage européen qui émerge clairement de ces derniers mois n’a rien d’aimable : c’ est celui de la contrition et de la schlague, de milliers de jeunes sacrifiés sur l’autel d’une orthodoxie économique irréfutable.

J’en parle avec Monika qui me dit qu’elle aussi n’a pas voulu de ce monde là où ses fils s’épuisent. Elle pense qu’elle ne sera vraisemblablement jamais grand-mère parce qu’on ne fait pas d’enfant quand on ne peut se projeter à plus de cinq ans et qu’on gagne chichement sa vie. La vertueuse Allemagne est dure envers les siens. C’est même peut-être pour cela que le seul destin commun qui nous soit aujourd’hui donné en pâture est celui-ci : endurez.

Vous qui entrez ici abandonnez toute espérance …de rester encore souverain. C’est l’autre leçon de la tragédie grecque.

Sur ce registre, certains ont été plus clairvoyants que d’autres en refusant de glisser leur tête dans le noeud coulant monétaire.  Un petit pays, un jour tenté, a même choisi de continuer seul sa course au large  : « Les intérêts de l’Islande sont mieux servis en dehors de l’Union européenne ».

On est pas loin de penser la même chose pour soi-même, du moins avec cette Union là, qui n’en est pas vraiment une,  où la xénophobie Nord/Sud fleurit sur fond de préjugés recuits. Si cela se trouve, l’euro loin d’ancrer l’Europe, est en train de la détruire.

 

 

Parenthèse amicale

J’aime ces moments en suspension qui gîtent au gré des humeurs. Lorsque les pauses dans les conversations sont des respirations pendant lesquelles, tels des musiciens en  équilibre sur un point d’orgue, on prend le temps de se retrouver avant d’entrer ensemble dans le mouvement suivant. Le grave y côtoie le léger, la gaité l’émotion. Pas d’enjeu, sinon celui d’être simplement soi et de laisser venir.

Le lieu de rendez-vous que j’avais proposé à cette amie ne me disait plus rien : trop petit.  Dans un espace corseté, la parole se comprime, s’agace du voisinage et la rencontre n’a pas lieu. J’avais besoin d’espace, elle, de temps. Alors, faire ce petit voyage « sur ses terres » m’allait bien.

Je suis partie en emportant quelques documents à lire dans le métro parce que le travail ne desserre jamais complètement ses crocs. Arrivée sur place, dans cet endroit à la fois familier et étranger, il me fut aisé, pourtant, d’abandonner sur un tabouret ces encombrants laborieux.

 

Une terrasse aérée et les mots dérivent sur les évènements qui passent – des visages  familiers, un homme qui s’effondre, se relève à l’aide de quelques bras et reprend sa route en balançant de manière inquiétante – les temps partagés, les bonheurs simples qui allègent les jours en griffant les soucis. Les souvenirs rebondissent, se répondent et s’entrelacent. On grignote, puisqu’on est aussi venues pour cela. On se quitte un peu plus tard. La parenthèse se replie sur sa tige, comme une fleur. Tout est bien.

Je n’ai pas repris le métro tout de suite car c’était revenir brutalement au monde. J’ai flâné au gré de l’ombre, chiche ce jour-là, flâné … pour goûter jusqu’à leur extinction les dernières vibrations de ces deux heures d’évasion amicale.

 

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Texte et photos : S. Lagabrielle. Tous droits réservés.

 

bancs publics

img_76Ils m’évoquent Manhattan de Woody Allen sur les mots de Brassens : quelque chose de précieux, poétique et désuet. Se bécote – t – on encore sur les bancs publics ? Aujourd’hui on s’ y embrasse, on s’y embrase, on s’y embrasse encore, mais le bécot -ces lèvres qui volètent, furtives, timides  parfois-, a – t – il encore sa place sur les bancs publics ?

Le banc public c’est aussi un lit, un territoire, un asile en plein air : des sacs s’y entassent, alors, des hardes,  propriétés désolées d’un corps à l’abandon, esseulé, cabossé, vaincu, endormi.

C’est encore une agora pour nounous volubiles, pour voisins désoeuvrés, pour enfants chahuteurs, un carrefour générationnel : on berce les nourrissons en papotant, on évoque les tracasseries de l’âge, on en fait des aires d’acrobaties, des mondes à conquérir.

On s’agace, d’ailleurs, quelquefois, qu’il soit public, ce banc, quand on le voudrait tout  à soi. Quand on a marché plus vite pour l’annexer mais pas assez pour éviter de se faire finalement griller la politesse par un groupe importun.

 

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J’aime les bancs publics livrés à eux- mêmes, nus au détour d’un chemin, parce qu’ils semblent m’attendre, attendre que je me pose. Nourrie de ce qu’il me donnent à voir, je  laisse alors, sur cette petite musique du grand George, dériver  mes propres songes, dessinant dans un espace personnel ces petits amoureux pathétiques qui avaient une gueule si sympathique à se bécoter sur les bancs publics. Je les aime nus, ces bancs, parce qu’ils invitent aussi l’inattendu, comme cette jeune femme, à Tokyo, qui s’intéressait à ce que je pouvais bien raconter de son pays dans mes cartes postales, et a pris son temps, centimètres par centimètres, avant de m’aborder : un partage bref et souriant. Un moment léger, insouciant … comme un bécot.

Et la brume Allenienne de Manhattan ? Elle est là pour ces moments de ciel gris et vide où, contre le spleen, il ne me  reste plus que la voix et les dialogues de Woody pour esquisser un sourire ironique. Comme ceci : “J’aimerais terminer sur un message d’espoir. Je n’en ai pas. En échange, est-ce que deux messages de désespoir vous iraient ? « .

 

Monsieur Mario

1-IMG_20150625_0002Je n’ai pas fait appel à Monsieur Mario. Pas encore. Peut-être le devrais-je ? Pour me désenvouter d’une morosité colérique …ou d’une colère morose. Me désensorceler de ce temps corseté, assommant. M’assurer une protection définitive contre une sorte d’abrutissement mou.

J’aime bien ces petits confettis d’espoir bonimenteurs, non pour ce qu’ils promettent (je n’y crois guère), mais pour ce qu’ils me disent de manière subliminale :  que j’ai tort d’ironiser sur la magie et que la libération peut être dans l’irrationnel ou que l’irrationnel peut être libérateur. C’est selon.

Je ne sais pas si j’irai voir Monsieur Mario qui réussit là où tous les êtres ont échoué. Voulait-il dire :  les autres ? les autres êtres ? Peut-être n’est-il pas de la confrérie des êtres mais de celle de ces vieilles âmes voyageuses qui en ont déjà tant vu que l’étrange est leur jardin et les trous noirs de l’univers leur madeleine de Proust.

Tant d’interrogations sur un si petit bout de papier…

Je ne suis pas sûre d’aller, un jour, voir Monsieur Mario ou un autre de ses semblables. Pas trop envie de m’apercevoir qu’il me voit véritablement et lit ma vie comme je lis son petit poulet publicitaire.

Quand le mystère s’évente, on rétrécit.

PS du 26/6  à 23 h 00: pour ceux qui s’inquièteraient : je n’ai pas l’intention d’aller voir M. Mario. C’est juste une réflexion, en passant, que nous sommes devenus si pragmatiques et moutonniers, parfois, que le rêve ou l’inattendu n’est plus reçu… alors qu’il le devrait.

Aventurier

Il pose à côté d’un petit cheval blanc. Déjà inscrit dans l’espace qu’il a choisi d’arpenter. J’envie sa curiosité, son audace. Partir ainsi « into the wild »…. Pas de révolte dans cette aventure mais une forme de grâce. Il sourit. Rien d’affecté dans son attitude. Heureux, je le crois, à cet instant là.

Pour une fois, ce ne sont pas les mots de Nicolas Bouvier qui me viennent mais les images de Jeroen Toirkens, photographe de la vie nomade. Attachée à mon confort, je n’ai jamais osé mes envies d’ailleurs plus sauvages. Alors, je le fais par procuration.  Accompagner, même de loin, cette histoire là, savoir que dans ce monde connecté il y a encore place pour une errance choisie, loin de la rumeur du monde, des accrocs dans la toile, c’est bon.

Pour le suivre : https://www.facebook.com/eliottschonfeldaventurier?fref=ts

 

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