
… ou trop de précaution tue (presque) la précaution.
Je suis un oiseau bizarre qui aime voyager … mais pas partir. La veille du voyage, toutes sortes de sombres appréhensions m’assaillent, en particulier quand je dois prendre l’avion : le trajet vers l’aéroport (bouchons ou pas? quelle marge choisir ?), l’enregistrement des bagages (file d’attente ou pas ? Chaussures à scratch ou à lacets ?), le contrôle des sacs (ai-je bien mis toutes mes armes en soute : couteau de poche, ciseaux, pince à épiler, aiguilles et fils, dé à coudre, enclume de voyage … mais je m’égare) .. et mes papiers ? …Ah, oui, les papiers.
Ce soir là, je me suis dit qu’il serait peut-être judicieux de faire une copie de ma carte d’identité, au cas où. Cela tombe bien, j’ai un scan correct. J’imprime donc ma copie que je range soigneusement dans une pochette où j’ai mis un double de mon billet d’avion, de la carte d’embarquement du lendemain et de ma police d’assurance ainsi qu’un carnet de vaccination, ma carte de groupe sanguin, ma carte de sécurité sociale européenne, un carnet d’adresse, une liste de numéros à appeler en cas d’urgence, un préfet décoré de la légion d’honneur, un raton-laveur …mais je m’égare encore.
J’ai rangé ma pochette dans un endroit facilement accessible de mon bagage cabine, vérifié ensuite que mon petit « sac à liquides » contenait bien mon nécessaire (tube dentifrice et flacons miniatures de parfum et de solution pour nettoyer mes lentilles souples , extraits de gel de douche, crème solaire, shampoing etc….), refait le tour du contenu de ma valise, puis posé un cadenas sur le tout.
Comme d’habitude, j’ai passé ma nuit à réviser mentalement ma liste. Au matin, confiante, j’ai pris tranquillement mon taxi et, comme d’habitude encore, suis arrivée bien en avance. Tout était donc pour le mieux.
C’est au moment de rejoindre le contrôle des bagages que le doute m’a saisie. L’inventaire de mon portefeuille le confirma : ma carte d’identité était restée sur la vitre de mon scanner. J’avais en ma possession toutes sortes de cartes avec ma photo et mon adresse …mais pas la bonne. Que faire ?
Je décidai de tenter ma chance. Au pire, me suis-je dit, on me renverrait chez moi et j’en serais quitte pour pleurer mon escapade évanouie.
Mes bagages passèrent le contrôle haut la main …Mon corps sans aspérités suspectes aussi : on me palpa « simplement » de haut en bas, de dos et de face. Pas de souci non plus à l’embarquement où un aimable préposé me souhaita bon voyage sans exiger autre chose que ma carte d’embarquement et un éventuel sourire avenant.
Un peu moins de 2 heures plus tard, je débarquai à l’aéroport de Barajas où je ne rencontrai personne : je veux dire aucun officiel ombrageux.
Les poussières de Madrid sont encore en suspension dans mon crayon et je raconterai mes pérégrinations plus tard.
Au retour, le scénario du voyage fut presque identique. Je dis presque, car à l’embarquement dans l’avion, on exigea une pièce d’identité. Envisageant, sans déplaisir excessif, l’éventalité de rester plus que prévu en Espagne (même dans ces conditions), j’étalais donc ce que j’avais en main : mon permis de conduire, ma copie de carte d’identité et ma carte d’embarquement de l’aller qu’une amie m’avait judicieusement suggéré de montrer pour prouver que l’on ne m’avait pas fait de misères.
L’avion était en retard, il y avait de la nervosité dans l’air. Les contrôleuses se sont un peu formalisées avant de se ranger à l’avis de l’une d’entre elles : « laissons la passer, après tout, elle rentre chez elle ». Une dame de la sécurité m’a aigrement fait remarquer, pour le compte, que mon permis ne prouvait rien en Espagne. « Je sais » ai-je répondu en prenant mon air le plus contrit …et je suis montée dans l’avion.
Arrivée à Paris, pas un chat.
Où il appert qu’en cette ère Schengen mais néanmoins vigipiratée, on peut, malgré tout, circuler sans difficulté et (presque) sans papiers en Europe.
Remarquable ?
Contingent, plutôt. Café de peau, je n’aurais sans doute pas bénéficié d’une telle conjonction d’indifférence et d’indulgence.
On ne se méfie pas, sous nos latitudes, d’une « caucasienne » entre deux âges au poil gris.
On a peut-être tort : quién sabe ?
