Je suis

1211-J'étais-530x331Lorsque Martin Luther King est mort, personne n’a dit : « je suis Martin ». Quand Zyed et Bouna sont morts, personne n’ a dit: « je suis Zyed et Bouna ». C’est venu plus tard…au moins pour ces deux là.

Je suis, deux mots qui, depuis le 7 janvier, sont comme des totems, porteurs d’un sens que les sociologues sauront analyser savamment un jour.

Depuis Charlie, je suis, au gré de la « géographie terroriste » : danois, Tunisien, Grec, Kenyan et sans doute d’autres à venir.

Car je suis aussi deux mots qui signent des empathies guerrières puisque je suis, ailleurs, les frères Kouachi et Ahmedi Coulibaly. Une façon de se dire soi et un autre identifié, exclusif. Chacun derrière ses lignes.

Je suis : emblème d’un combat culturel et identitaire ou avatar médiatique ? Les deux ?

Pour l’heure, clairement, je suis également deux mots que nos politiques trimballent et recyclent en postures où le cynisme transpire à grosses gouttes.

Je suis … suivie déjà, au moins sur le web où je laisse mes empreintes pataudes. Peu entendue mais écoutée peut être bientôt ?

Je suis… je ne sais quoi.

Mais, un jour

sûrement

Plus personne.

Cavanna

« Cavanna, même pas mort ». Beau documentaire. La parole est difficile, je ne capte pas toujours tout, mais je glane, au hasard, la chance avouée d’avoir une passion, l’écriture, un style, la certitude que les mots finissent toujours par arriver, pas comme la cavalerie, mais plutôt comme les daltons : indisciplinés, délibérément délinquants. Il ne l’a pas dit comme cela mais c’est ainsi que je le comprends. Reste à organiser un sujet sur des idées turbulentes.

Il savait faire cela comme personne.

Ce qui n’excluait pas une forme d’angoisse.

Faut-il se mettre en danger de silence pour sortir de soi ou d’une certaine routine de soi ? Peut-être bien.

Je pense à cela. J’ai vidé mon stock de post d’avance et me voilà devant ce défi là : livrer sans préméditation.

« Pourquoi ce corps qui est muni de ce qu’il faut pour atteindre l’immortalité finit-il  toujours par se faire avoir » ? se demandait-il. Après nous, quelle histoire ?

Pour ce qui le touchait, celle d’un journal qui, décapité un an après sa mort, cherche encore, dans un monde de discours boisés, à se reconstruire.

 

Accueil festif

 

Il a pris son temps, mais il a finalement décidé de pointer le bout de son nez,  mon petit-neveu Franco-Kurde. Longtemps je l’ai appelé « petit B. » Aujourd’hui, je triche avec cette photo, en attendant mieux. Petit Sîpan, désormais, puisque c’est son prénom. J’imagine un sens lumineux comme ce jour qui l’accueille. Grand-Tante, en voilà une histoire …

Celle d’un vieux tromblon sentimental qui aimerait, à l’occasion, chanter, pour lui seul, des berceuses aussi belles que celle – là…

 

Souvenirs de mars : Mounette

Elle était née le 31 mars 1904 et c’était ma grand-mère maternelle.

Mounette : un nom rond et familier qui lui venait de mon oncle. C’est ainsi que je l’ai toujours appelée, après un bref passage par “Mamie de Paris” par opposition à mon autre mamie qui, elle, était de Bordeaux. “Mamie de Paris” ne résista pas à sa première visite chez nous. Une femme au pas alerte, en tailleur orange, collants blancs et chaussures mauves ne méritait ni Mamie de Paris, ni Mamie tout court.

Mounette, donc.

Surgir, séduire et provoquer : tout était là, dans cette arrivée bariolée en gare Saint – Jean.  A sept ans, j’ai trouvé cela drôle …

J’ai toujours eu une appréhension face au 20 rue du Moulin Vert, Paris XIVème, où elle habitait. Avant d’appuyer sur la sonnette, j’avais ce petit moment d’hésitation, l’envie de repartir, de refaire le chemin pour me retricoter une assurance.

Nous nous intéressions mutuellement. Mais, alors que je cherchais à  en savoir plus sur les faits – comment elle était arrivée chez Le Corbusier, ce qui l’avait conduite, par exemple, à amorcer une carrière de journaliste – elle, en revanche, chassait sur des terres plus personnelles, ce qui avait le don de provoquer chez moi une sorte de rétrécissement irrépressible : un petit peu comme si je ne voulais offrir qu’une prise minimale.

Le pouvoir était un autre principe moteur de Mounette.

Je n’ai que très rarement quitté le 20 rue du Moulin Vert en paix. Non que nous nous soyons disputées, mais je repartais avec une vague inquiétude : jusqu’à quel point m’étais-je laissée entraîner ?

Mounette avait, d’une certaine manière, décidé de jouer le rôle de mon destin et je ne voulais pas faire les frais de ce Pygmalionnage envahissant.

Mon père est mort et j’ai oublié la rue du Moulin Vert…jusqu’à ce matin-là.

Pour la première fois, ce n’est pas Mounette qui m’a accueillie. La  gardienne avait un visage paisible et rose. Elle m’a dit les mots qu’on dit dans ces cas-là, ces mots qu’on enregistre sans y répondre : “Je ne crois pas qu’elle ait souffert, vous savez”.

J’ai continué mon chemin jusqu’à sa chambre. Elle était immobile, réduite à un simple corps qui lui avait servi d’enveloppe et qui, vidée d’elle, ne lui  ressemblait plus. Je suis restée là, sans pensée, quelques minutes et puis j’ai refermé doucement la porte en sortant, pour mettre une sorte de point paisible à nos rencontres.

Trois : post volatile

Eloquence de la photographie. L’un regarde un public avec appétit et geste, imperator d’un jour. L’autre sourit, bonhomme, faussement en retrait, en embuscade. Le troisième, au profil d’aigle, ne regarde personne si ce n’est, peut-être, un avenir en tramé sur des murs qu’il a rasés, en d’autres temps où il ne s’exposait pas. Un qui fera peut-être fi des deux autres.

Capture_decran_2015-03-29_a_09.47.08

 

Reste la réalité d’un soir qui rebattra, sans doute, les contours d’une cartographie ambitieuse …

Pour une politique sambisée

Parenthèse paresseuse, malicieusement offerte par le blog Big browser sis sur Le Monde.

Quand tout devient « éléments de langage » ressassés à l’envi jusqu’à l’insignifiance sur les plateaux des chaines de télé, la samba redonne des couleurs au discours politique.

Le déhanché Bakerien accordé au phrasé chaloupé Chiraquien a des séductions tropicales. La « mornitude » Jospinienne, l’allure attendrissante et le charme désuet d’un danseur à contretemps.

 

https://soundcloud.com/robin-pelletier/lionel-jospin-samba-je-dis-aux-francaises-et-aux-francais-serge-richard

 

Je ne sais pas s’il existe d’autres exemples. Je n’ai pas cherché non plus si l’on avait rappé sur l’envolée Mitterrandienne, tenté le rock énervé, genre tondeuse à gazon, sur la versatilité Sarkozienne ou encore la world music cannabisée, au sucre de synthèse, sur  l’anaphore Hollandaise.

A l’heure où le verbe public se résume à des paroles verbales assénées avec une conviction de moine de l’ordre communicant, pourquoi ne pas s’en amuser franchement ? Débiter leur vacuité ambitieuse et anesthésiante sur des rythmes par nous élus ….Avant d’aller voter … pour un désenchantement annoncé. Enfin, en ce qui me concerne …

mise à jour du 26 mars 2015 : certains se sont lancés sur l’anaphore , à vous d’entendre. Moi, cela ne me fait ni droite ni gauche : https://www.youtube.com/watch?v=l82ShYU3q2c

Elle s’en va

D’une maladie grave à laquelle elle a survécu enfant, elle a  gardé une sorte de détachement par rapport à sa propre existence. Sa survivance l’a inscrite dans une altérité définitive.

Petite, elle s’était créé un univers dans un grand placard qu’elle avait annexé. Son attente tranquille dans l’obscurité, cette vie à bas bruit où le mouvement s’amenuise en est un autre, presque hermétique à ses enfants.

A quoi songe-t-elle ?  Peut-être à cette phrase de J.M. Coetzee dans «L’âge de fer» : Qu’est-ce que la mort, en somme, sinon une ascension jusqu’aux ultimes régions de la fatigue ?

Elle se prénomme Élisabeth mais, pour ses proches, elle est Biche, un surnom affectueux qui s’accorde à sa grâce singulière. Ma tante Biche.

Loin des canaux d’Amsterdam où elle habite, s’annonce un petit sang- mêlé franco-kurde  Un petit neveu que je m’impatiente d’appeler.

Ainsi vont les jours.

Textes et photos S. Lagabrielle : tous droits réservés

Humour postal

 

Prescience ? Mon frère avait collé sur l’enveloppe un timbre qui disait : « C’est quand bientôt » ?courier arnaud 2

Vaste sujet.

Hé bien, c’est selon …du moins, c’est la leçon à tirer de ce petit non-évènement.

Ma mère, amenée à prolonger son séjour chez moi,  avait besoin, entre autres choses,  d’échanger certains billets de train, pris en gare près de chez elle, et restés dans son appartement.

Dûment tamponnée par les services postaux bordelais le 4 février 2015, la lettre, qui devait les contenir, m’est parvenue (en région parisienne) ….le 10 mars de la même année, dans une housse plastifiée datée …du 5 mars : autant confier le pli à un percheron sachant lire.

J’en ai d’abord déduit que le temps postal, comme le temps de refroidissement du canon, était étonnamment relatif. Et puis, allez savoir pourquoi, j’ai eu la curiosité de lire les mentions  figurant sur la housse  plastifiée :IMG_20150311_0004Cette prévenance (toute commerciale) m’incita à ouvrir le pli que j’avais été tentée de livrer tout de go à la poubelle, une obligeante employée SNCF, ayant, depuis belle lurette, modifié les réservations maternelles sans avoir besoin de la restitution matérielle des billets.

Intéressante expérience qui me confirma que le contenu, si obligeamment acheminé, « quoiqu’il arrive », pouvait être aussi très …aléatoire, Le scotch initial, estampillé « La Poste », qui devait assurer la fermeture de l’enveloppe, était  d’une adhérence incertaine (d’où la protection plastique ) et les billets attendus  n’étaient pas au rendez-vous.

IMG_20150311_0003

Bref, on me délivrait, au bout d’un mois, un pli, dépourvu de ce qu’il devait contenir, avec des précautions de violette.

Quand j’étais enfant, il y avait deux distributions de courrier à domicile, une le matin, l’autre l’après-midi.

Maintenant il y a le mail, les tweet, l’instantanéité…alors, bientôt, c’est déjà trop tard.

Quant aux billets de train…leur destinée restera à jamais mystérieuse.

Digression chorale

choraleVoilà. Les voix sont suspendues tandis que la tension et les notes vibrent encore en moi. Cette sorte d’exaltation, si portante, si vivante, s’évanouit dans la pluie et me laisse comme désemparée : sans sentiment, vide, en creux. Un contour d’être. Blanche.

Je suis venue là, un soir, en curieuse, sans intention particulière, en tous cas, sans celle de rester. La musique à ce moment-là, pour moi, c’était l’écriture, et uniquement cela. Le rythme des phrases, les images, les visages, les parfums, les routes, les ciels, suggérés, susurrés, murmurés, criés, offerts en atelier d’écriture. Des partages de mots, des émotions livrées, larmes comprises, parfois. Pourtant, quelque part, il y avait cette ligne basse, enfouie, tenace : des notes, qui irriguaient mes textes avec la régularité des marées. Je n’avais pas de nostalgie, alors, de n’être pas dans ce chant. C’était une réalité tranquille : j’aimais glisser mon aile griffonneuse sous des mélodies que j’aimais sans les vivre.

Maintenant, ce sont curieusement les mots qui, quelquefois, s’évadent. Me voilà, en somme, comme déplumée ! Pourtant, je sais qu’il y a dans cette combinaison qui fut longtemps inconsciente, la voie que je cherche.

Alors ? Alors, peut être écrire dans un souffle, me lancer comme le calligraphe. Fuguer, tout mélanger, trouver ma rime et ma rythmique en revenant, en défaisant, en réinventant. Divaguer sans froisser, en semant, ci et là, quelques grains de vrai ?

 

 

fragments en forme d’hommage tardif à Pandora, la comtesse aux pieds nus 5

andalousie- mai 1990Manuel lui parle des rues blanches de Cordoue. De ses maisons fleuries, de ses patios celés, et surtout de celui où il a répété jusqu’à l’obsession ces figures fluides et dépouillées qui sont sa signature. Il lui parle de l’odeur des orangers, d’Averroès et de Maïmonide, de l’arabe et du juif fondus dans cette histoire blanche et solaire ; des jardins du Generalife à Grenade, et des larmes du maure, de l’indifférence des rois, de Don Quichotte perdu dans ses chimères et de Sancho happé par la folie.IMG_20150227_0003

Il lui dit Ronda construite au bord de l’abîme. Il lui dit les oliviers, le galbe des collines et les villages blancs accrochés à la rocaille. Il lui dit le sud, âpre et aimant, dur et sensuel, éperdu, et la splendeur éraillée du flamenco.

Mais elle a trop bu pour saisir, trop marché, trop dansé, trop chanté, trop crié. Le jour se lève.

Elle est blottie dans ses bras, somnolente.

Manuel lui murmure qu’il ne sait pas son nom, certain qu’elle ne l’entend pas.

“Je m’appelle Ava”, répond- elle pourtant, presque endormie, en cherchant sa bouche.IMG_20150227_0002Texte et photos S. Lagabrielle : tous droits réservés