Bloody wednesday

Pas trop envie d’écrire, mais pas non plus envie de rester le stylo ballant. Je n’étais pas une lectrice régulière de Charlie Hebdo, mais peu importe. Je n’ai eu aucune sympathie pour le Charlie de Philippe Val, mais il est parti sous d’autres cieux journalistiques. Mais, il y avait eu, avant lui, Cavanna, Siné, Reiser, Choron et d’autres que j’oublie, puis  les morts de ce matin, plus fidèles au journal : à la geste, au culot, une irrévérence, à un mauvais goût tonique même si je ne l’ai pas toujours partagé. Tout cela : des images de Une prégnantes, inimaginables aujourd’hui, mais qui furent et restent comme des tatouages chamaniques contre une pensée unique insidieuse.

Le dernier dessin de Charb me laisse sans voix, ni mots. Juste un malaise profond devant ma propre sidération, cette envie de prendre du recul quand on se précipite ici et là.

Notre époque privilégie le réflexe sur la réflexion.

Alors, j’en suis venue à me méfier de mes propres émotions, à me méfier de ma propre empathie, à me méfier d’être ensemble par peur de cet emballement volatile qui m’agace souvent. Et, en cela, je donne peut-être prise à tout. Aux idées d’égouts qui remontent sans cesse à la surface. Je repense à la stratégie du choc de Naomi Klein. Les dérives sont toutes là. Etalées sous nos yeux unanimes.

Être libre est une éducation et un courage, c’est la pauvre pensée qui me vient.

Plus envie d’écrire, pour l’heure. La justesse et la justice sont difficiles à réunir. Car si je ne je ne suis plus juste, alors, la barbarie aura eu raison de moi. Et, de cela, surtout, j’ai peur.

reprise

tracy-raver-bebe-endormis_9Alors, tu reprends quand ?

Nous sommes le 2 janvier et je croyais avoir un peu d’air. Pour moi, changer d’année c’est comme s’habituer à de nouveaux souliers. On ne sait pas où viendront les ampoules. Ni si les semelles tiendront. 2015 grince encore aux coutures et je ne sais pas comment redémarrer. Le 1er jour fut lumineux et paresseux, le 2ème sombre et laborieux. Alors, lumineuse et laborieuse, paresseuse et  sombre, 2015 ? Les combinaisons sont multiples même avec quatre pauvres mots.

Les chaussures et les années ont cela de commun qu’elles « se font ».

Mais on ne dit pas le jour au lever du soleil, alors, pour m’échauffer, je rembobinerai quelques souvenirs.

Clore m’est difficile, venir à la nouvelle année aussi.

 

Texte s. Lagabrielle

J’écris avec mes pieds

P1070145Elle m’assure :

« Ce qui compte c’est ce vers quoi tu as envie d’aller, toi, quel style, quelle émotion, ce qui te donne le plus le sentiment d’un accomplissement et d’avoir dit ce que tu avais à dire, toi. »

Rien de plus juste. Du moins pour ce qui d’aller vers. Car, pour le reste, je tâtonne.

Prenez l’écriture, par exemple.

Je me perds, ou, plutôt, je cherche ma route encore et encore, ponctuant sur l’asphalte ce qui me vient rarement autrement. Tout est dans la marche, son rythme, celui de mon corps : mots,  effluves,  confettis d’histoires subliminaux, écrits à l’encre sympathique sur les trottoirs et lancés dans le temps qui passe, avant d’échouer ici.

Rien n’est figé, tout est incertain, dans mes pas, mes yeux, mes doigts.

Je suis toujours « en cours de », « Schubertienne » par l’inachevé. Car, comme disait Pierre Dac,  » rien de ce qui est fini n’est jamais complètement achevé tant que tout ce qui est commencé n’est pas totalement terminé ». Et clore m’est difficile.P1070144Texte et photos Sylvie.Lagabrielle. Tous droits réservés.

réminiscences 5

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Unknown

Cette petite école était à une  vingtaine de kilomètres de Bordeaux. A l’époque, quatre bâtiments préfabriqués tous neufs, une petite maison et un réfectoire, plantés au milieu d’une forêt où nous nous dispersions après le repas de midi.

Les menus de la cantine ne me réussissaient guère et j’apportais ma musette dont la cuisinière faisait réchauffer le contenu.

Jean-Michel était dans ma classe. C’était un petit garçon un peu rond, aux cheveux sombres et aux yeux clairs, qui savait dessiner et m’aidait, de temps à autre, à améliorer mes cartes de géographie.

A la cantine, il  s’asseyait parfois près de moi. Il avait aussi ses petits plats personnels. D’une certaine façon, c’était cela qui nous avait rapprochés. Une singularité que nous avions en commun.

Quoique.

Ce qui remplissait son assiette ne ressemblait guère à mon viatique et je voyais bien que mes mélanges l’intriguaient aussi.

La question qu’il m’a posée ce jour – là devait  trotter dans sa tête depuis un bon bout de temps parce qu’il m’a demandé abruptement “ c’est casher ça ?”.

Je ne savais pas ce que ça voulait dire et j’ai fait ” c’est quoi, casher ?”.

Il m’a alors dit que c’était une façon de préparer les aliments chez lui. Je lui ai demandé si c’était parce qu’il était malade. Il m’a répondu que non :  “C’est parce que je suis juif”.

C’est à partir de là qu’être juif a commencé à prendre sens pour moi.

Les repères judaïques de mes sept ans s’appelaient Clara  Haskil et  Yehudi Menuhin.

La question de Jean-Michel m’a fait saisir qu’être juif , ce n’était pas seulement être merveilleusement doué pour la musique.

Cette curiosité éveillée m’a conduite , bien des années plus tard,  à partir en Israël travailler dans un kibboutz. Mais ceci est une autre histoire.

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Reminiscences 4

Longtemps j’ai rêvé de pain perdu … Mais ce n’était pas ainsi que l’on recyclait le pain rassis à la maison. Nous, nous étions abonnés à la panade. Une recette héritée de ma marraine, une tante que mon père affectionnait pour sa fantaisie plus que pour ses talents culinaires. Du moins je le suppose, car le brouet à la consistance peu engageante, que ma mère s’est échinée des années durant à rendre plus aimable, ne m’a jamais semblé l’emballer particulièrement. Ainsi vont les choses.  Cette fidélité cuisinière prit, un jour, heureusement fin, aussi radicalement qu’elle s’était établie. Je ne me souviens pas exactement quand ni pourquoi (lassitude devant l’impossibilité d’améliorer la soupe ?). Mais, c’est un fait, un jour la panade a déserté nos menus à ma grande joie et au grand soulagement de mon estomac rétif. Quant au pain rassis, il a fini en miettes, ici et là, au hasard et au bonheur des oiseaux.

Longtemps j’ai rêvé de pain perdu ….

J’aurais pu m’en faire, me direz vous. Mais, le temps passant, le rêve s’était usé et mon bec s’est révélé définitivement salé.

Alors pourquoi pas la panade ? Sans doute parce que je l’aime sans pain ni rien d’autre d’ailleurs, rien, sinon la mémoire amusée de nos mines devant nos assiettes, et celle d’une marraine imprévisible et fugitive qui revient soudain hanter mon souvenir d’une façon qui lui ressemble : singulière …..

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Soupe Panade

prise sur le site Marmiton

(pour ceux et celles qui seraient encore tentés….)

Temps de préparation : 10 minutes
Temps de cuisson : 30 minutes

Ingrédients (pour 6 personnes) :- 1 l de lait
– 50 cl d’eau
– 1 bonne pincée de noix de muscade moulue
– sel et poivre
– 300 g de pain rassis
– 6 œufs

Préparation de la recette :

Mélanger le lait, l’eau, la muscade, le poivre et le sel
Mettre le tout à chauffer, pendant ce temps, couper en morceaux le pain rassis et l’ajouter au mélange.
Une fois le pain ramolli et le mélange de tous les ingrédients bien chaud, séparer les jaunes des blancs d’œufs pour ensuite incorporer les blancs dans la soupe
La soupe est prête quand les blancs ont pris.
Au moment de servir ajouter le jaune d’œuf en mélangeant bien.

reminiscences 3

dessinpdc_EMes premiers souvenirs de repas remontent à Grand-Père. Papy mangeant des pieds de cochon. Que pouvait – il y avoir  à manger là-dedans ? La question était superflue. Le spectacle qui m’était offert m’absorbait totalement. Je regardais Grand-père attaquer bravement son pied (remarquant au passage qu’il avait, lui, le droit de manger avec les doigts), puis entendais ses mâchoires s’agacer sur les os … le reste se perdait dans un festival de suçotements, soupirs, aspirations goulues et claquements satisfaits. Son plat terminé, il s’essuyait vigoureusement avec un coin de la serviette étalée sur sa poitrine avant de reprendre sa contenance de grand-père. Son plaisir restait pourtant palpable autant que visible : son assiette était un vrai champ de ruines. Grand-Père devait être cannibale.

réminiscences 2

etiquette-petit-suisseL’important dans le petit suisse (je parle ici de l’antique petit suisse dans son petit pot transparent) n’était pas le goût. Pour moi, c’étaient les préliminaires. Cet exercice délicat qui consistait à enlever sans la déchirer la petite languette sur le dessus du pot, à démouler  son contenu en pressant légèrement sur ses bords, à enlever le papier gorgé d’eau autour du suisse sans abîmer son tour de taille uniforme, puis à noyer le tout sous une montagne de sucre. Ensuite deux stratégies s’offraient à mes yeux, l’attaque furtive sur les bords, à petits coups de cuiller rapides et répétés, ou directe : j’écrasais alors franchement le petit suisse, sentant au passage le sucre crisser dans l’assiette, et l’enfournais avec gourmandise. C’était un plaisir onctueux, court et rare, car mon père, qui manifestait un net ostracisme vis à vis de cette « chose », blafarde et insipide à ses yeux, l’avait bannie de notre table. Mais il y avait Rubina, ma compagne d’inhalations et pulvérisations en tous genres (ceci se passait à La Bourboule), Rubina et sa mère à l’accent étrange, qui, en m’invitant parfois à manger à leur table, me permettaient de passer outre l’oukase paternel. Rubina de Beyrouth , “ au Liban ” ajoutait – elle. Cela ne me disait rien à cinq ans. Aujourd’hui je ne rêve plus de petits suisses mais il m’arrive souvent de me demander ce qu’il est advenu d’elle et de sa mère, là-bas, à Beyrouth.

réminiscences 1

petit-poisJe me souviens de cette petite fille qui, ayant à disserter sur son plat favori, avait choisi (réminiscence de princesse ?) …les petits pois.

L’éloge devait être un peu maladroite et un inconscient malicieux l’avait poussée à agrémenter ses petits pois d’un d surnuméraire. Je n’ai jamais su si la maîtresse l’avait fait exprès (j’aime à penser que non) : en marge de la rédaction elle avait écrit, d’une écriture ronde et sage : “ phrases un peu lourdes ”.

 

Texte Sylvie Lagabrielle.

Petit retour en arrière : Marseille 4

P1060566_2Il faut être un touriste auquel le temps manque pour aller fréquenter l’Estaque à midi. Attente interminable du bus à la Joliette. Trajet déprimant sur fond de villes flottantes amarrées, de grues monumentales, de hangars, de citernes, de parkings vides ce dimanche. La végétation poussiéreuse peine à cacher cette aridité écrasée de soleil. L’Estaque à fleur de mer donne un semblant de change : on s’échange des bonjours aux accents de cigale, on parle fort au supermarché, à la fois entre soi et au milieu des autres. Passé ce théâtre minuscule et consumériste, on s’embarque sur le chemin des peintres. L’estaquéen se cache dans des maisons cossues derrière des portes et des grilles le long du chemin de la Nerthe, derrière des murets et des canisses fatiguées ailleurs. On suit de sporadiques éclats de voix, à la recherche de l’authentique. En vain. Marius et Jeannette nichent au frais au fond de voies privées. Reste alors le chemin des traverses, nombreuses et désertées à cette heure …P1060574_2