Les mains de Clara Haskil

Je n’ai jamais vu Clara Haskil en concert mais j’ai toujours rêvé sur ses mains.Clar Haskil

Les quelques photos que j’ai pu voir d’elle, ici ou là, révèlent une femme farouche et distordue par la maladie, un corps en obliques étranges et douloureuses, un regard inquiet, perdu dans un visage froissé, et, au milieu de cette souffrance, deux grâces : ses mains, longues et fluides, épargnées par la déformation et la vieillesse, délivrant un toucher ferme et rond, aérien et sensuel, gravé dans mon oreille.Mains de Clara Haskil

Le travail, l’angoisse, lisibles sur ses traits, affleuraient à peine dans son jeu subtil, clair et dense.Clara Haskil

Ses enregistrements m’ont toujours emmenée ailleurs, sur des songes de traverse.

Je me suis imaginée jouant à la marelle sous ses yeux, et elle, transcrivant mes sauts maladroits dans son interprétation de l’une des scènes d’enfants de Robert Schumann. Je nous ai vues en promenade, main dans la main, moi, si petite, et elle, si penchée, sur des sonates pour violon et piano de Beethoven. Je lui aurais offert des gants pour Noël contre deux pièces de Ravel ou de Manuel de Falla. J’aurais recueilli  ses fausses notes imaginaires dans un coffret secret, dormi sous son piano, dessiné sur ses partitions déjà zébrées d’annotations …Clara Haskil

Clara Haskil est morte  le 7 décembre 1960 des suites d‘une mauvaise chute dans un escalier en gare de Bruxelles.

J’avais trois ans à l’époque.

C’est sans doute, en partie, pour cela que je me vois toujours petite à côté d’elle…et, qu’au bout du compte, dans toute cette histoire là, il y a la nostalgie du câlin, de ces moments d’enfance où l’on se laisse aimer.

Ces mains si sensibles sur l’ivoire, qu’auraient – elles été sur ma peau ?

Quand j’y pense, je me dis qu’elles n’auraient pas pesé. Elles auraient été là, sur moi, sur mon cou, sur mes joues, sur mon dos ; j’aurais pu en sentir la paume et chaque doigt, chaque phalange ; je n’aurais pas eu à en deviner la forme effilée ; je n’aurais pas eu à  me figurer leur émotion.

Clara, qui, elle, n’avait pas eu d’enfance, n’aurait  su cacher sa tendresse et son désarroi face à la chose minuscule que j’étais alors.Clara_Haskil_mit_12_Jahren

Inde : Tamil – Nadu, Sourouli

 C’est un lieu de pèlerinage à l’écart des chemins touristiques. Les gens s’y rendent en famille, mangent sous les arbres, se purifient dans l’eau d’une petite rivière, offrent aux divinités au minimum leur vêtements (qu’ils troquent pour des habits neufs), parfois leur chevelure. 

Nous sommes les seuls occidentaux et notre curiosité attise la leur. On se prête à notre indiscrétion photographique en souriant.

 

Tamil Nadu, Sourouli

Il n’y a pas de jugement dans les regards, juste, parfois, une fugitive appréhension.

 

 

 

 

C’est simple comme le jour qui va, si ce n’est, peut-être, le léger cabotinage de certains Saddhus.

Un peu plus loin  sur la route, une plantation de bananiers.  Accroupie au milieu des nattes qu’elle est en train de tresser, cette jeune fille relève soudain la tête et nous sourit.

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Un moment de pure grâce.

 

Texte et photos S. Lagabrielle : tous droits réservés.

Pashupatinath (Népal)

Ici la mort brûle en silence.

 

Dans la rivière Bagmati, des enfants cherchent des pièces, des objets oubliés.

 

 

On bavarde, on prend congé. Ce temps là est banal, inclus dans une vie précaire.P1030681_edited

 

 

Tandis que les feux craquent, les couleurs éclatent.

P1030688_editedTexte et photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés

 

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 C’est brûler ses cartouches, frôler la panne, le sable sec, rebondir, se dilater, rétrécir, exploser, racler sa mémoire à la laisser en lambeaux et ripoliner les copeaux restants, limer ses mots, raboter l’intime jusqu’à la trame ultime  parce qu’il n’a rien à faire là. Écrire, écrire, à l’infini, à l’absurde, minuscule, insignifiant(e), trappé (e) par la  toile, insecte ordinaire.

Croire que dans la masse on saura glisser sur le fil de l’incertain et se jouer du futile.

Croire, se croire peut-être…plus qu’être. Voilà. Certains jours c’est un peu tout ça. Et le lendemain tout autre chose…

Et en sortir ? …. Une autre expérience : plus tard, un  jour.

Textes et photos S. Lagabrielle : tous droits réservés.

Pondichéry

Ses rues noyées  de pluie. Une petite  artère sépare, la ville indienne de l’ancienne ville coloniale où des  fastes perdus se lisent encore dans la pierre grêlée. Ici le bruit et la vie, là le silence  et le souvenir.

Pondichery - octobre 2012

 

La frontière est mince, et pourtant palpable.

 

 

 

 

 

Plus loin, la mer et les rêves  qui y traînent, échoués sur l’asphalte. Le temps est versatile et chacun cherche son rayon de soleil.  Drôle d’endroit qui m’est  familier et étranger. Vagues réminiscences de cours d’histoire sans doute.

 

Pondichery -octobre 2012

 

Textes et photos S. Lagabrielle. Tous droits réservés

La caméra explore le temps

Magie des archives télévisuelles qui me font retrouver André (Castelot),  Alain (Decaux), semblablement érudits et un peu figés, et mes dimanches enfantins  rassemblés devant un petit écran aux noirs et blancs trop contrastés, trop tremblés et  brouillardeux pour nos yeux d’aujourd’hui. Cette introduction duelle un peu empesée a quelque chose de délicieusement désuet, comme les anis de Flavigny ou ces lots de pastilles spéciales menthe digeste du professeur Dépret de Bouchain recommandées « aux fumeurs, conférenciers, chanteurs, sportsmen, voyageurs, mineurs, ouvriers et cultivateurs » (Attention ! Pour éviter les contrefaçons ou imitations, exigez l’adresse complète sur chaque boîte).

La caméra rembobinait le temps avec des à peu près voulus qui nous le rendaient accessible et sensible. L’histoire se relisait dans la fragilité de la chair et non dans la rigoureuse impeccabilité  des reconstitutions en 3D.

Ces émissions exhumées ont tout des poupées russes : la caméra explore le temps, à travers elle, la télé repasse sa propre histoire et nous revisitons notre âge.

 

 

 

 

 

Texte S.Lagabrielle

 

 

 

Pérou : Cuzco – Lima

Les fins de voyage ont toujours, pour moi, quelque chose de guingois, d’inachevé, de distordu, un peu comme si  mon esprit, déjà sur le chemin  du  retour, m’entraînait dans son sillage. Anticipant la nostalgie qui viendra, je regarde d’un peu plus loin, avec du gris dans le merveilleux. Mon carnet de voyage s’endort, mon œil paresse. Je me détache par bribes : manière comme une autre de traiter un cafard qui sourd à bas bruit. Restent les images de moments  dont la vibration s’atténue au fil des jours.

 

 

Comme ce spectacle de danses traditionnelles à Cuzco,

 

 

perceptible des hauteurs, le grondement incessant de la ville,

 

la fantastique forteresse de Sacsayhuaman où la pierre reste pour moi une énigme,

 

 

 

 

ou ce ballet chatoyant créant une diversion brouillonne à la relève hiératique de la garde devant le Palais du Gouvernement à Lima.

 

Visages masqués, coiffes de toutes sortes : une célébration joyeusement païenne de la vie sur laquelle se referment mes souvenirs péruviens.

 

 

 

Textes et photos S.  Lagabrielle: tous droits réservés. Cliquer sur la photo pour avoir le cadrage véritable.

 

 

Partir

Partir,

Le désir au fond des yeux

Les rêves déjà crissant

Sous les souliers,

 

Partir,

 

 

Partir

Laisser ses amertumes

Comme des ballots secs

Le long des chemins,

 

Partir,

 

Partir,

Pour des horizons trompeurs

Des ciels espérés

Des brumes délavées,

 

Partir,

 

Partir

Pour l’improbable,

le tendre

et l’épreuve.

 

Partir

Pour être un peu

soi ou un autre

pour des regards graves et rieurs,

 

 

Partir ,

 

 

Partir

Incertain et avide

et

au bout du hasard et des silences

Ici et là

rencontrer parfois

Terré

dans les paysages

Son propre visage.

Texte S.Lagabrielle

 

 

 

 

 

 

Pérou : Puno – Tinke (ou Tinki)

 

 

Rien de tel qu’un bus de ligne relativement moelleux pour laisser dériver ses pensées au rythme des ornières, rêver d’un temps élastique, d’un temps baudruche, d’un temps léger comme la brise sur nos lèvres, d’un temps suspendu comme un soupir sur une barre de mesure, d’un temps comme une caresse sur la peau, d’un temps à modeler, à désirer …. Rien de tel que des paysages défilant pour reprendre les chemins, revisiter les pierres, redessiner les visages, ravauder ses impressions, reclasser des souvenirs frais et pourtant déjà mouvants. Les haltes minutées n’y peuvent rien.

 

Elles sont là comme des parenthèses ordonnées, dérangeantes, même si certains détails, têtus, s’accrochent :  les taureaux porte-bonheur sur le toit des maisons du village de Pukara, son musée entrevu,

 

 

 

les marchands d’étoffes et de colifichets aux abords des cols et leurs enfants à la peau marquée par le froid

les coiffes des femmes aux relents asiatiques, l’étrangeté du site de Raqchi  composé d’un bâtiment principal dédié au dieu créateur Wiracocha, d’habitations alignées comme à la parade  et de réserves de stockages. Certains y voient un centre important tant religieux qu’administratif, d’autres un point de départ d’expéditions.

 

Peut être était-ce tout cela à la fois.

Un vieil homme cherche à se faire prendre en photo contre quelques sols, des jeunes filles devisent au milieu des herbes …

 

 

 

 

 

 

La lumière tombe et le marché plie bagage à Oconcagua. Les bébés s’endorment contre leurs mères, les hommes se dérobent à nos regards numériques.

Non loin de là, le sommet de l’Ausangate, noyé dans les nuages, que nul ne verra.

 

 

 

 

 

Le gel et une nuit d’encre nous attendent à Tinki, 3900 mètres d’altitude.

Beau soleil et vent sec au petit jour.

 

Un peu plus haut paissent des lamas et des alpagas surveillés par un chien et une jeune bergère. Sur le qui-vive au milieu des rocailles, leur lointaine, sauvage et gracieuse  cousine : la vigogne. Les sommets se reflètent dans la moindre flaque d’eau. Dernier silence solaire, dernier calme minéral, à peine troublé par les ébats des lamas, avant Cuzco.

Texte et photos S. Lagabrielle -Tous droits réservés

PS : Cliquer sur les photos pour avoir le cadrage véritable.